Quentin et Baudouin : du canapé au désastre philippin (2/2)

Quentin en compagnie de deux enfants philippins.
 Quentin en compagnie de deux enfants philippins.

Comme beaucoup d’étudiants, Baudouin, 21 ans, a décidé de boucler sa licence par une année à l’étranger. Il a choisi le Vietnam. Arrivé à Saigon, il a rencontré Quentin un jeune directeur artistique qui a décidé de partir chercher du travail en Asie. Un jour, alors que les images des plages dévastées tournent en boucle sur les chaines d’infos vietnamiennes, les deux Belges décident, sur un coup de tête, de partir à Tacloban pour venir en aide aux victimes de l’une des villes côtières les plus touchées par le typhon qui a ravagé les Philippines du 3 au 11 novembre 2013.

Suite du récit du 3 mars

Le 19 janvier 2014, soit deux mois après être rentrés de leur premier séjour aux Philippines, Quentin et Baudouin décident de retourner à Tacloban. Cette fois, les deux jeunes Belges savent ce qui les attend. « L’UNDP (programme d’aide des Nations Unies, ndlr) nous a proposé de retourner travailler avec eux. On ne savait pas si on allait être embauchés, mais on pourrait au moins continuer ce qu’on avait commencé ». Pendant une semaine, ils travaillent avec les équipes en tant que bénévoles puis passent des tests pour intégrer officiellement l’ONG. Une opportunité qui leur permet de payer le loyer de l’appartement qu’ils continuent de louer au Vietnam.

La baie de Cancabato et Tacloban
La baie de Cancabato et Tacloban

Durant leur absence, Tacloban a beaucoup changé. Les gens se sont remis au travail et les enfants jouent dans les rues. L’heure n’est plus au simple nettoyage, mais aussi à la reconstruction. Malgré tout, la ville, qui faisait partie des plus développées de l’archipel avant le typhon, avec ses écoles et ses universités, a désormais l’air d’avoir reculé de plusieurs décennies. Tacloban est, au retour de Quentin et Baudouin, une ville totalement sous assistance humanitaire.

Pour ne rien arranger, le typhon Haiyan a amplifié un conflit de longue date entre le président de la République des Philippines, Benigno Aquino, et Imelda Marcos, ex Première dame, originaire de Tacloban. Son neveu, Alfred Romualdez, en est l’actuel maire. « Quand le typhon a eu lieu, tous les secours ont été envoyés en priorité aux endroits qui avaient voté Aquino, même s’ils avaient été moins touchés que Tacloban. Ici, les secours sont arrivés au bout de dix jours et, une fois sur place, ils ont davantage aidé les quartiers pro-Aquino », raconte Baudouin. Dans un reportage diffusé sur Arte, le maire de Tacloban explique que sa ville n’a pas touché un centime des aides internationales versées au gouvernement philippin.

Un bateau échoué au milieu d’une rue.

« Pourtant, même la Chine a envoyé de l’aide ! », plaisantent les deux Belges en racontant l’histoire d’un énorme cargo de la Croix rouge chinoise dont ils n’ont jamais vu la cargaison. « Le bateau était tellement grand qu’il n’a pas pu rentrer dans le port », explique Baudouin. Il s’est donc ancré au large, en attendant que des “navettes” viennent chercher les provisions. Seulement, tous les bateaux avaient été emportés par le typhon et précipités sur les habitations. « Le cargo a mouillé au large de Tacloban pendant trois jours avant de repartir en Chine, sans qu’un grain de riz n’ait quitté les cales », se moquent les deux jeunes.

Le travail de Quentin et Baudouin est beaucoup moins difficile que lors de leur premier séjour et surtout, mieux organisé. « Nous ne sommes plus affectés à une équipe, mais à un quartier », explique Quentin, chargé du sud de Tacloban tandis que Baudouin s’occupe du Nord. Le centre-ville est confié à un volontaire arrivé aux Philippines quelques semaines plus tôt. Un jeune hollandais qui a quitté Amsterdam en vélo deux ans plus tôt pour faire un tour du monde avant de rejoindre l’UNDP. « Notre boulot consiste à passer de quartier en quartier pour coordonner les équipes, vérifier que tout le monde est au travail avec tout le matériel nécessaire », détaille Quentin.

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Le nettoyage a beau être presque terminé et la reconstruction bien entamée, l’économie a du mal à repartir à Tacloban. La population a tout perdu. Surtout, 30 millions de cocotiers, la principale ressource des Philippines, ont été arrachés par la puissance des vents et ont commencé à pourrir au milieu des habitations. Mi-février, l’UNPD décide donc de changer de stratégie. Pour relancer l’économie de Tacloban et lui rendre sa réputation de ville dynamique, l’ONG fait venir des experts internationaux pour gérer les nouvelles difficultés auxquelles la ville doit désormais faire face.

« L’UNDP a embauché un américain spécialisé dans le développement économique, un autre dans les cocotiers, un français expert dans la gestion des déchets et une Canadienne dans la communication », précise Baudouin. Fin février, les Philippines comptent 10 000 travailleurs rémunérés dans le cadre du “cash for work” et ceux sous contrat de l’UNDP ont investi les trois quarts d’un grand hôtel de Tacloban. Parmi les équipes, une dizaine d’Occidentaux sont missionnés pour mettre leur expertise à profit.

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Un brainstorming d’une semaine commence alors, avec son lot de bonnes et de mauvaises idées. « Les propositions au cours des réunions étaient un peu hasardeuses… Les gens n’analysaient pas les secteurs où il y avait un manque, mais allaient à la facilité, parfois même au cliché. Certains spécialistes voulaient absolument former des charpentiers ou des conducteurs de Tuc-Tuc parce que ce sont les principaux métiers philippins alors qu’on en rencontrait tous les jours, sur le terrain, qui n’avaient pas de travail », raconte Quentin. Les deux Belges sont confrontés à la difficulté d’imposer leur avis dans des réunions où la décision revient souvent à celui qui parle le plus fort. À force de persévérance, ils arrivent à faire entendre leur point de vue. « Ils se sont rendu compte qu’on n’était pas trop cons et qu’en n’ayant pas travaillé toute notre vie au sein d’une ONG, notre vision était différente, peut-être plus proche de la réalité », ajoute Baudouin.

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L’UNDP charge les deux apprentis humanitaires d’aller faire un point dans des communes alentours, à l’extérieur de Tacloban. L’ONG ne s’est encore jamais rendue là-bas et certains quartiers sont semblables à ce qu’était la ville plusieurs mois avant. Une fois les besoins listés, Quentin et Baudouin proposent un programme à l’UNDP qui le valide et le lance.

Mais très vite, Quentin, directeur artistique de formation, se voit assigné à une autre mission. « Tous les ans, l’UNDP organise un gros match de football pour récolter des fonds. C’est un “gala” avec des célébrités comme Ronaldo, Zidane, etc. Cette année, l’action choisie par l’UNDP a été la reconstruction des Philippines », raconte Quentin qui devient assistant-réalisateur d’un film qui va servir à faire la promotion de l’évènement auprès des futurs donateurs. « Comme tout est très politique, il fallait que le réalisateur soit Suisse. L’UNDP a donc trouvé un réalisateur suisse basé à Manille et je suis devenu son bras droit sur place. » Le tournage dure une semaine au cours de laquelle Quentin et Baudouin, toujours inséparables, sillonnent Tacloban à la recherche de joueurs de foot, amateurs ou professionnels, qui pourront raconter la manière dont ils ont vécu le typhon.

L’équipe de tournage du film promotionnel pour l’UNDP.
L’équipe de tournage du film promotionnel pour l’UNDP.

Le 8 mars, les deux Belges sont rentrés à Saigon, au Vietnam. Baudouin pour étudier, Quentin pour faire ce qu’il aurait du faire il y a trois mois : terminer de monter sa société de vente de tableaux. « Il faut que je rentre en Belgique pour fêter mes 30 ans, que je trouve quelqu’un pour gérer ma boite et puis quand tout sera réglé, je reviendrai à Tacloban », explique Quentin, déterminé. Baudouin aussi espère revenir le plus rapidement possible, mais de son côté, les choses sont moins sûres. « J’ai bien discuté avec les experts développement économique et ce qu’ils font me plait beaucoup et se rapproche de mes études. Mais avant de pouvoir revenir, il faut que je termine ma licence ou que j’arrive à négocier avec le directeur de ma fac à Saigon. » Pour eux, la vie réelle a repris même si la parenthèse ne s’est pas totalement refermée.

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7 commentaires

  1. Gisèle Lombard 5 années ago

    Bravo pour la mise en lumière de l’info. J’ai accompagné Quentin et Baudoin dans l’action et dans leurs rėflexions. Les photos et le lien avec le film apportent le parfait achèvement de la description. Hâte de lire les prochains articles.

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    1. Maxime Lelong
      Maxime Lelong 5 années ago

      Merci beaucoup ! Les prochains articles arrivent très vite !

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  2. Pingback: Quentin et Baudouin : du canapé au désastre philippin (1/2) | 8e étage

  3. Gauthier LYAN 5 années ago

    C’est pour moi la première fois que j’ai une idée du fonctionnement interne d’une ONG… Peut-être pire que ce à quoi je m’attendais. Nonobstant la triste réalité de ces lignes, continuez comme ça, on a là de quoi user quelques planches à force d’y couper du pain !

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    1. Maxime Lelong
      Maxime Lelong 5 années ago

      Merci Gauthier ! Effectivement, malgré leur appartenance à une des plus grosses (si ce n’est la plus grosse) ONG, Quentin et Baudouin sont restés très critiques par rapport à ces organismes où tout est très politique, parfois au dépend des victimes. Et merci pour ces encouragements !

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  4. Gérard Lelong 5 années ago

    Superbe article, très bonne description, superbes photos, on touche de près la réalité ! A quand une suite ?

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    1. Maxime Lelong
      Maxime Lelong 5 années ago

      La prochaine étape, c’est un livre !

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