En Hongrie, l’antisémitisme latent se ravive de jour en jour

  Le climat ne cesse de se dégrader à l’égard de la communauté juive hongroise. Tandis que diverses organisations appellent au boycott de la 70e année de commémoration de l’Holocauste, le gouvernement ne semble pas vouloir trancher d’une main ferme les dissensions présentes au sein de la société.

Manifestation des militants de Jobbik lors d'une réunion d'un congrès juif à Budapest, en mai 2013.
 Manifestation des militants de Jobbik lors d’une réunion d’un congrès juif à Budapest, en mai 2013.

Le 26 novembre 2012, Marton Gyöngyösi, député du parti d’extrême droite Jobbik, suggère de dresser une liste des dirigeants de confession juive. Il déclare qu’il est «  grand temps d’évaluer le nombre des membres d’origine juive du gouvernement ou du Parlement, qui représentent une menace pour la sécurité nationale  ». Le gouvernement réagit aussitôt par un communiqué et condamne les propos du député.

En guise d’excuses, celui-ci met en avant une mauvaise interprétation de ses paroles et ajoute qu’il voulait «  seulement  » dresser une liste des citoyens ayant la double nationalité hongroise et israélienne. Malgré la vive polémique suscitée par ses propos, Marton Gyöngyösi est resté le représentant du parti d’extrême droite, bien qu’il ait été question de le dissoudre.

La tension redescend d’un cran. Jusqu’à ce qu’un nouvel événement vienne mettre le feu aux poudres. En novembre dernier, des manifestations ont éclaté suite à l’inauguration d’une statue de l’amiral Miklos Horthy. Dirigeant de la Hongrie de 1920 à 1944 et allié des nazis, il avait édicté dès 1920 l’une des premières lois antisémites d’Europe : l’instauration d’un numerus clausus dans les universités. Avant l’occupation directe en 1944, près de 60 000 juifs hongrois avaient ainsi péris.

Marton Gyongyosi, député du parti d’extrême droite Jobbik
Marton Gyongyosi, député du parti d’extrême droite Jobbik

Une nouvelle statue commémorative controversée

La statue à la gloire de Miklas Horthy érigée à Budapest continue de hanter les esprits. D’autant qu’un nouveau mémorial devrait voir le jour. D’après les plans, il devrait représenter l’archange Gabriel, symbole de la Hongrie, attaqué par l’aigle impérial de l’Allemagne nazie, le tout au milieu d’une rangée de sept colonnes.

Pour les détracteurs de ce mémorial, cette configuration place les Hongrois dans une position de victimes passives, minimisant le rôle actif joué par certains dans l’extermination des juifs. L’occupant nazi avait en effet bénéficié de l’aide des autorités hongroises pour déporter 437 000 juifs en quelques semaines durant l’année 1944.

“Trop c’est trop” pour la Fédération des communautés juives hongroises qui a déclaré qu’elle boycotterait toutes les activités gouvernementales visant à commémorer l’Holocauste en Hongrie. Seule chance pour que le 70e anniversaire se passe sans accroc  : que le gouvernement annule la construction de ce mémorial et mette en place un projet dédié aux enfants victimes de la tragédie.

Pour calmer le jeu, le gouvernement hongrois a modifié le calendrier et repoussé l’inauguration de la nouvelle statue au 31 mai, après les élections d’avril. Bien loin de la date prévue à l’origine : le 19 mars, jour anniversaire de l’occupation de la Hongrie.

«  Une situation qui dépasse l’extrême droite  »

Pour Marcel Lorincz, coordinateur de la plateforme Enar (European network against racism) en Hongrie, la situation est très alarmante. «  Le gouvernement actuel (dirigé par le premier ministre centre-droit Viktor Orban, ndlr) ne semble pas prendre pleinement conscience de ce qui est en train de se passer. Il est davantage préoccupé par les prochaines élections  », observe-t-il. Après un court moment de réflexion, il poursuit  : Les communautés juives ne veulent pas de problèmes, c’est pour cela qu’elles ont pris des mesures d’ordre symbolique en menaçant de boycotter les commémorations officielles. C’est aussi un moyen de se faire entendre. Ce qui est en train de se passer n’est pas bon et dépasse l’extrême droite. Il ne faudrait pas venir à oublier l’histoire et les horreurs que notre pays a connu », conclut Marcel Lorincz, peiné.

Ces chaussures sont alignées à l'instar des martyrs qui furent exécutés dans le Danube à demi-gelé, pendant l'hiver 1944 par les nazis. (Photo : Flickr/Nicolas Vollmer)
Ces chaussures sont alignées à l’instar des martyrs qui furent exécutés dans le Danube à demi-gelé, pendant l’hiver 1944 par les nazis. (Photo : Flickr/Nicolas Vollmer)

Le 24 et 25 mars, le Centre rabbinique européen tiendra son assemblée générale bi-annuelle à Budapest. Elle devrait rassembler une centaine de rabbins de toute l’Europe ainsi que des représentants religieux d’Israël. Dans le même temps et peut-être en signe de provocation, le parti d’extrême droite Jobbik a annoncé qu’il organiserait une réunion politique dans la ville de Esztergom, au sein d’un bâtiment qui sert habituellement de synagogue.

En Hongrie, où vivent près de 80 000 juifs, les pouvoirs publics peinent à concilier un passé douloureux avec un présent incertain, tandis que s’accumulent les raisons pour la communauté juive de se sentir offensée. Exemple édifiant, les programmes scolaires qui comprennent des ouvrages comme ceux de l’écrivain Joseph Nyirö, qui dressait des éloges de Goebbels, chef d’orchestre de la propagande hitlérienne. Est-ce bientôt l’heure d’un tragique bis repetita placent  ?

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