[REPORTAGE] Levée du secret bancaire : les banquiers suisses au chômage

(photo Maxime Lelong/8e étage)
 La baie de Genève (photo Maxime Lelong/8e étage)

Les enseignes de luxe succèdent aux boutiques chics et aux plaques en métal brossé des banques privées. Séparée de la crise par quelques kilomètres et une frontière, Genève échappe aux préoccupations économiques européennes. Mais dans un café du centre-ville, éclate une autre crise, de larmes cette fois. « Je viens d’être licenciée », lâche A.P. entre deux sanglots contenus. De son identité, elle ne dévoile que ses initiales, de peur que son employeur l’accuse de violer une clause de confidentialité. Mais elle réalise doucement : après 33 ans de bons et loyaux services, UBS vient de la mettre à la porte. « C’est à cause de la levée du secret bancaire », dénonce-t-elle. Puis sa gorge se noue, elle essuie ses yeux humides, incapable de prononcer un mot de plus.

Installé face à elle, son ancien chef de service, lui aussi remercié, vient à son secours : « Depuis l’intensification de la lutte contre l’évasion fiscale menée par l’Union européenne et les États-Unis, les banques suisses perdent leur attractivité, les clients ne nous confient plus leur argent aussi facilement par crainte de ne plus être protégés comme avant et parce que nous nous assurons désormais qu’ils sont en conformité avec les lois de leur pays », explique M.H., pas plus enclin à se fâcher ouvertement avec la société financière. « Notre activité s’est réduite et pour ne pas perdre trop de capitaux, les dirigeants ont décidé de déplacer une partie des postes à Zurich  », poursuit-il, à trois heures de route de l’agglomération transfrontalière. Selon lui, entre 30 et 50 % des emplois pourraient ainsi être transférés de Genève au centre névralgique d’UBS. « Il faut gérer les émotions maintenant  », dit-il en regardant A.P., dont les yeux sont désormais tournés vers son cappuccino.

Le café du centre, lieu chic, rendez-vous des banquiers. (photo Maxime Lelong/8e étage)
Le café du centre, lieu chic, rendez-vous des banquiers. (photo Maxime Lelong/8e étage)

A défaut de secret, ils préservent le mystère

Derrière le calme organisé des rues genevoises, les esprits s’agitent aux portes du paradis fiscal. Dans un pays où la culture du secret a été érigée en mode de vie, personne ne dit rien, mais tout le monde a eu vent de la situation. « Ça ne fait pas la Une des journaux ici, mais on est au courant que les banques licencient petit à petit », confie le gérant d’un café, rue de Rive, à deux pas du quartier où sont implantées les plus grosses succursales. Casquette vissée sur la tête, le pas lent, mais la langue rapide, un autre citoyen de la confédération se presse d’évoquer la question : « Nous préférons ne pas en parler, la discrétion est une seconde nature chez nous. »

La simple évocation du sujet fait d’ailleurs grimacer une majorité de passants. Comme cet homme seul, cigarette aux lèvres devant le bâtiment d’UBS, vêtu d’une simple veste alors que la température ne dépasse pas 10 °C : « Les restructurations dans les banques ? Je n’en ai pas entendu parler. Je ne travaille pas dans ce domaine », lâche-t-il avec un sourire avenant, avant de retourner dans le tout nouveau bâtiment de la banque suisse. « Ils ne l’admettront jamais officiellement, mais la fin du secret bancaire et la lutte contre l’évasion fiscale ont un impact considérable sur l’activité de leurs banques », confirme un conseiller en contrôle de gestion parisien, bien au fait de la vie de la place financière suisse.

Le nouveau bâtiment d'UBS, en plein centre de Genève. (photo Maxime Lelong/8e étage)
Le nouveau bâtiment d’UBS, en plein centre de Genève. (photo Maxime Lelong/8e étage)

La bête noire de l’immigration

Les désormais anciens d’UBS et les autres banquiers suisses aujourd’hui sans emploi ne sont pas les seuls à faire les frais de cette perte d’attractivité. Après dix années passées au département finances de HSBC Genève, Cédric, un frontalier français, est au chômage depuis 2012. Son poste a été délocalisé en Inde bien avant que la soustraction fiscale devienne l’ennemie n° 1 en Europe. « Dès le début de la crise financière, les banques ont vu leurs marges se réduire », rappelle-t-il. À l’époque, ils étaient déjà 727 banquiers chômeurs, soit une hausse de 23 % par rapport à l’année précédente. Cédric garde aujourd’hui un œil sur son ancienne activité et craint que la levée du secret bancaire ne fasse qu’aggraver la situation : « Ça va mettre le feu aux poudres et beaucoup de personnes seront concernées ». À Saint-Julien-en-Genevois, à la pointe française de l’agglomération genevoise, où il vit, tout le monde dit déjà connaître un banquier au chômage.

(photo Maxime Lelong/8e étage)
(photo Maxime Lelong/8e étage)

À 41 ans, le frontalier a décidé de tourner le dos aux Helvètes et d’intégrer la fonction publique, en France. « Ça faisait longtemps que j’y songeais et, de toute façon, en tant que non-résident en Suisse, je n’ai aucune chance de retrouver un poste là-bas. » Comme de nombreux frontaliers dans divers secteurs, il est victime de la préférence cantonale. Cette politique très restrictive à l’égard des travailleurs qui passent la ligne de démarcation chaque matin, réserve en priorité les offres d’emplois aux résidents. « Nous avons été très critiqués parce que nous refusions l’immigration des ressortissants européens, mais c’est seulement que nous-mêmes devons retrouver du travail », s’agace la banquière licenciée d’UBS.

(photo Maxime Lelong/8e étage)
(photo Maxime Lelong/8e étage)

« Des vies sont détruites à cause de la jalousie »

En février dernier, une courte majorité de Suisses a voté “oui” à la limitation de l’immigration. De là à établir un lien de cause à effet avec les mesures sévères des membres de l’Union en matière de secret bancaire, il n’y a qu’un pas. « Nous sommes déçus par la stigmatisation dont nous avons été victimes, c’est sûr », reconnaît M.H. Le pays à l’insolente prospérité aurait selon lui fait des jaloux : « Chez nous, tout semble fonctionner très bien, alors je comprends que les autres veuillent essayer de nous mettre au même niveau qu’eux. » Bon joueur et certain de retrouver un emploi prochainement, le nouveau chômeur n’est même pas opposé à la levée du secret bancaire. « À condition que ce soit la même chose pour tout le monde ! », s’emporte-t-il.

(photo Maxime Lelong/8e étage)
(photo Maxime Lelong/8e étage)

Car si la Suisse se plie à la volonté de ses voisins, tous les paradis fiscaux ne jouent pas le jeu. « Nous n’avions pas le monopole, insiste l’ancien chef de service d’UBS. Maintenant, nos clients iront tout simplement cacher leur argent à Dubaï ou Singapour, présage M.H. Leurs banques garantissent encore le plus total anonymat et aucun État n’osera s’y attaquer. » Alors que la lutte contre la fraude fiscale ne fait que commencer, une question se forme dans l’esprit des Genevois : « Tout ça pour quoi ? On détruit des vies pour rien, car ce que l’on veut empêcher ne fait que se déplacer ailleurs », conclut le banquier sans-emploi.

Recommandé pour vous

5 commentaires

  1. Supasupz 4 années ago

    Il serait temps d’annexer la Suisse.

    Répondre Like Dislike
  2. sharko 5 années ago

    Je suis bien entendu désolé pour ces employés qui, comme moi et des millions d’européens, se retrouvent au chômage.
    Il est évident que cette mesure ne fait que déplacer le problème vers d’autres paradis fiscaux.
    Mais si je lis les commentaires, certains semblent trouver normale l’idée d’éluder l’impôt national et c’est là qu’est le véritable scandale…
    Ce sont les plus riches (particuliers et entreprises) qui pratiquent l’évasion fiscale. Ce sont les mêmes qui pratiquent la semi-fraude qu’est l’optimisation fiscale (la seule différence entre la fraude fiscale et l’optimisation fiscale, c’est la prison).
    Si tous ces nantis se soumettaient à l’impôt dû comme tout un chacun, l’impôt baisserait. Et il baisserait pour tous. De quel droit, sous prétexte qu’ils sont riches, font-ils supporter aux moins-nantis la plus lourde part de l’impôt? L’impôt, loin d’être injuste permet le fonctionnement de l’Etat et ses différentes missions et les riches en bénéficient au même titre que tout un chacun.
    Pour être efficace, la levée du secret bancaire doit évidemment se faire au niveau mondial, mais en attendant ce jour, si tous ces profiteurs pouvaient se rendre compte des conséquences de leurs actes, on ferait déjà un pas dans la bonne direction.

    Répondre Like Dislike
  3. Marcel 5 années ago

    La Suisse a trompé ses clients qui sont partis hors Europe . Le pire est à venir…

    Répondre Like Dislike
  4. Tibo
    Tibo 5 années ago

    Joli Bassette, jolie enquête

    Répondre Like Dislike
    1. Retraité Doré 5 années ago

      Quartier des Banques
      Les nouveaux agents du fisc.

      KYC… Non, ce n’est pas le nom d’un nouveau fast-food, mais un doux acronyme derrière lequel se cache selon moi un monde d’hypocrisie. “Know-Your-Customer” – ou en bon français “Connais Ton Client” – est une pratique mise en place depuis des années par les banques, mais qui prend, avec la fin du secret bancaire et la volonté d’être irréprochable, une nouvelle tournure.

      Chaque fois que votre banquier vous parle, il consigne la conversation dans une base de données, avec toutes les informations que vous avez bien voulues lui donner. A ma connaissance, il n’existe pratiquement aucune autre industrie dans laquelle on est aussi intrusif dans votre sphère privée.

      J’ai de la peine à imaginer votre garagiste vous demandant à l’achat de votre voiture: “Dites-moi, l’argent avec lequel vous allez payer cette voiture est-il déclaré ? Avez-vous l’intention de commettre des délits routiers ? Je préfère vous avertir, je vais vous dénoncer via le GPS de votre véhicule, lors de chaque service, pour les infractions que vous aurez commises…”

      Je caricature, mais la réalité n’est pas loin ! Dans un futur plus ou moins proche, il ne serait pas étonnant de voir la profession de gestionnaire de fortune / banquier disparaître pour être remplacée par un autre métier: agent auxiliaire de fisc international…

      Jean Bond

      theindependenter@gmail.com

      Répondre Like Dislike