En Turquie, “les élections ont été un chaos sans nom” raconte un étudiant

A la fin du mois de mars, les internautes turcs ont été victimes d’une censure du gouvernement avec le blocage de l’accès à Twitter et YouTube, officiellement pour des raisons de « sécurité ». A l’origine de la décision – prise en pleine campagne électorale – : le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, alors empêtré dans des affaires de corruption relayées sur les réseaux sociaux.

Après quelques jours de silence, Twitter a pu rouvrir dans le pays et un tribunal d’Ankara a ordonné le 4 avril la levée de l’interdiction de YouTube, justifiant que cette interdiction était contraire à la liberté d’expression. Malgré cette décision, le site est toujours bloqué et YouTube a décidé, hier, de saisir la Cour constitutionnelle turque pour obtenir la levée de son blocage en Turquie.

Une du quotidien turc Cumhuriyet (La République). (photo flickr/toetoe)
Une du quotidien turc “Cumhuriyet” (“La République”). (photo flickr/toetoe)

Malgré ces accusations de corruption le parti d’Erdoğan a très largement remporté les élections municipales, améliorant même ses scores de 2009.

Lors des résultats, à Ankara, plusieurs milliers de partisans du principal parti de l’opposition se sont réunis pour dénoncer des fraudes supposées à l’élection municipale de la capitale turque : ils contestent  les résultats et demandent le recomptage des voix.

Afin de comprendre le désarroi d’une partie grandissante de la population suite à cette avalanche d’évènements chaotiques orchestrés par le parti en place, j’ai contacté Duygu, un étudiant originaire d’Izmir en Turquie. Il étudie le Français et la littérature française à l’Université d’Ankara et a fait partie des bénévoles qui ont aidé à organiser les élections municipales du 30 mars.

Des convois de campagnes electorales le 27 mars 2014 à Kalkan. (photo flickr/tristanf)
Des convois de campagnes electorales le 27 mars 2014 à Kalkan. (photo flickr/tristanf)

Comment se sont passées les élections à Ankara ?
Duygu : Les élections ont été un chaos sans nom. Il faut rappeler que Gokcek, le maire actuel de l’AKP a reçu 44,6% des voix, tandis que Yavas, le candidat laïque a eu 43,8%. Ça veut dire qu’un recompte des voix aurait pu changer les résultats du vote, mais le Haut conseil électoral a refusé un nouveau comptage à l’opposition. Ainsi, près d’une semaine après le scrutin municipal, la tension reste forte à Ankara, et les partisans de l’opposition sont dans les rues. Ces manifestations sont légitimes puisque depuis que l’élection est terminée, il y a eu des rapports d’erreurs de comptage et il y a aussi eu des rumeurs comme quoi des hommes armés empêchaient l’accès aux urnes. Il y a également eu des coupures de courant lors du décompte des voix à travers le pays, causées par un chat qui est entré dans une unité de distribution d’énergie à Ankara selon le ministre de l’Energie Taner Yildiz. Il a ensuite dit publiquement : « Je ne plaisante pas, mes amis. Un chat est entré dans une unité de distribution d’énergie. C’est la cause de la panne d’électricité [à Ankara] et ce n’est pas la première fois que cela se produit. C’est une erreur faire le rapprochement entre cet évènement et les élections ». Les chats sont ainsi devenus des « mascottes » pour l’AKP.

Les élections municipales sont un vote de confiance, alors comment l’AKP a réussi s’imposer avec autant de voix dans la majorité des villes ?
C’est parce que la plupart des Turcs se foutent de la politique. Ils votent sans être informés. L’AKP le sait bien alors afin de récolter des votes, ils ont donné de la nourriture, distribué du charbon et payé les gens pour aller à leurs meetings. Ils ont aussi forcé des gens à aller voter. J’ai entendu dire que certains avaient amené des handicapés mentaux dans des bureaux de vote, et ils les ont fait voter pour le candidat qu’ils voulaient. Certains ont également voté pour leur propre parti – l’AKP – en prenant la voix des vieilles personnes par procuration. Dans un autre secteur, on m’a dit qu’ils avaient même brulé des sacs de votes adverse.

Des fanions de l'AKP dans une rue d'Istanbul le 27 mars 2014. (photo flickr/Yoav Lerman)
Des fanions de l’AKP dans une rue d’Istanbul le 27 mars 2014. (photo flickr/Yoav Lerman)

Le climat politique semble de plus en plus tendu en Turquie, que pensent les jeunes des évènements actuels ?
Depuis juin dernier, les choses changent si vite que nous même – les Turcs – nous n’arrivons pas à suivre ce qui se passe en Turquie. La politique du pays est si absurde et en même temps si tragique que c’est vraiment très difficile d’expliquer les événements actuels, et honnêtement tout ce qui se passe nous dégoûte.  En tant que Turc j’ai honte de ce qui se passe en Turquie en ce moment. La Turquie se divise idéologiquement et politiquement, et ce n’est vraiment pas bon. Le pays n’a jamais été aussi divisé que maintenant.

Un des plus gros problèmes, c’est que l’AKP utilise la religion pour gagner les votes des musulmans non éduqués (qui représente une grande partie de la population locale). Nous voulons être gouvernés par des gens honnêtes et non pas par des voleurs. Les évènements actuels sont scandaleux. Le gouvernement fraude et ne se soucie que de remporter les élections, ils se foutent des citoyens. Le pire c’est que, même après toutes les preuves de corruptions de l’AKP et de son leader, les gens votent toujours pour eux. Le gouvernement profite de l’ignorance de ses citoyens – qui ne s’informent pas sur l’actualité et qui n’utilisent pas les réseaux sociaux. En général, ceux qui sont éduqués ne votent pas pour le régime de l’AKP, mais le problème d’éducation du pays fait que la majorité des gens garde le régime en place. Cette « dictature » est infernale. On a bien vu avec les tentatives de blocage des réseaux sociaux que le gouvernement devenait de plus en plus autoritaire, et ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Avec le temps, nous allons découvrir d’autres arnaques, j’en suis sûr.

Aujourd’hui une minorité —  importante et déterminée – de la population est en contradiction avec tout ce que représente le gouvernement actuel. Notre souhait est que la religion et les affaires politiques soient séparées. Il faut pouvoir vivre dans un pays plus laïc, et on va se battre pour ça. On veut une démocratie et on va se battre pour ça aussi. On veut tous vivre dans une société qui n’est pas gouvernée par des idiots mais par des gens éduqués, et où la liberté d’expression, la justice, les droits de l’Hommes et les libertés sociales sont des valeurs fondamentales et centrales. Ce n’est pour l’instant pas le cas, mais on va tout faire pour y remédier.

Des bannières appelant à voter Erdogan lors des élections législatives de 2011. (photo flickr/Adam Jones)
Des bannières appelant à voter Erdogan lors des élections législatives de 2011. (photo flickr/Adam Jones)

Penses-tu que Tayyip Recep Erdogan, va confirmer son tournant autoritaire vu les résultats des municipales ?
Oui c’est sûr, et c’est de de plus en plus inquiétant. Il ne pense qu’à se venger et à être intolérant contre ces opposants plutôt que d’essayer de calmer le jeu. Il a même attaqué publiquement la plus haute instance judiciaire du pays en remettant en cause son jugement sur le blocage de Twitter. Aussi, sous son influence, le tribunal – qui avait lui-même ordonné quelques heures auparavant la levée du blocage de Youtube – a annoncé que le réseau de partage de vidéos resterait toujours inaccessible en Turquie tant que 15 vidéos litigieuses ne seront pas retirées. Pourtant, le peuple a le droit de connaitre les dérives du gouvernement, non ? Où est la transparence du gouvernement ? J’ai l’impression d’être gouverné par un Etat mafieux.

Erdogan recommence ainsi à lutter contre la justice, la presse, les réseaux sociaux et tous ceux qui ne sont pas de son avis. Ceux qui ne se soumettent pas à son point de vue et à sa politique sont sur sa black-list. Il a gagné les élections et maintenant il pense que cette « démocratie » lui donne tous les pouvoirs.  Pour lui la démocratie se résume à des votes, et après les élections, il reprend les pleins pouvoirs sans se soucier du sort de la population – surtout celle qui ne le pas suit pas idéologiquement.

Les scrutins, surtout à Ankara, ont montré une polarisation politique.  Entre notre économie de plus en plus fragile, notre pays en plein doute et les actes autoritaires du gouvernement en place, le pays est en très mauvaise posture. Quelque chose de misérable pourrait se produire si rien ne se met en place pour altérer la politique et l’idéologie du moment. On a vu avec le mouvement autour du parc Gezi d’Istanbul, au printemps dernier, le visage d’une société turque contestataire et unie ; il est possible que cette situation se reproduise plus tôt qu’on le croit si rien ne change.

 

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