[Enquête] Sous pression, les anesthésistes craquent

Le milieu hospitalier est un secteur sous tension. Horaires infernaux, lourdes responsabilités et souvent sous-effectif mettent les praticiens hospitaliers au bord du gouffre. En marge des manifestations d’infirmières, d’aides-soignants et de sages femmes relayées par les médias, les anesthésistes, souvent oubliés, se disent lessivés.

(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

L’anesthésiste. Cette personne qui vous endort avant de “passer sur le billard”. Difficile d’imaginer quelle pression ce praticien peut subir, en comparaison à un chirurgien par exemple, qui a “notre vie entre ses mains”. Mais l’anesthésiste aussi l’a, cette vie, entre ses mains. Car la moindre erreur peut coûter très cher à son patient. Une allergie ou un dosage trop fort qui vous endort à jamais.

Présent de l’endormissement au réveil, il appréhende chaque opération de la même manière, car bénigne ou non, l’anesthésie, elle, ne change pas et comporte toujours des risques. Cette pression, intrinsèque à son métier fait peser un poids énorme sur ses épaules. Une charge qui peut très vite s’alourdir en fonction des facteurs inhérents au milieu hospitalier.

En mars dernier, une anesthésiste de l’hôpital de Châteauroux est retrouvée morte à l’issue d’une semaine de 80 heures de travail. Le geste malheureux ayant été réalisé dans la chambre de garde, c’est bien sûr les conditions de travail qui sont mises en cause. “On ne sait pas ce qui se passe dans la vie des gens, mais dans cet hôpital, il y a une pression indiscutable de la direction, des collègues et des chirurgiens pour augmenter l’activité, m’a raconté le personnel  », explique le Dr Yves Rebufat, président du SNPHARE (syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes réanimateurs élargi). Cela fait-il de l’hôpital de Châteauroux un cas isolé ? Pas vraiment… Pour le Dr Rebufat, “le secteur de l’anesthésie traverse une crise démographique sans précédent  », conséquence directe d’une conjoncture malheureuse.

Les papys-boomer tirent leur révérence

En 2009, les papys-boomers sont partis à la retraite et ça n’a pas été anticipé  », confie le président du SNPHARE. Une baisse du numerus clausus (nombre de places à pourvoir chez les médecins, pharmaciens, dentistes et sages-femmes à l’issue du concours, NDLR) jusqu’à la fin des années 90 n’a rien fait pour arranger les choses. “Il faut 10 ou 12 ans pour former un médecin, on n’a pas senti tout de suite les conséquences de cette restriction, mais on commence à le payer maintenant  », poursuit le Dr Rebufat. “Les autorités n’ont pas réagi assez vite peut-être par peur d’un sureffectif par la suite ?” se questionne le Dr Jean Neidecker, chef de service anesthésie-réanimation à l’hôpital Louis-Pradel à Lyon. Pour lui, c’est une succession de réformes qui est à l’origine de cette « pénurie ».

Parmi elles, un volet de la loi HPST qui a permis d’augmenter le paiement des gardes. Une bonne chose en soi, mais qui a poussé les hôpitaux à vouloir compenser. “La création de postes a été réduite et l’activité augmentée.” Puis, en 2008, l’activité des hôpitaux a été rémunérée à 100 % grâce à la T2A (la tarification à l’activité). En somme : plus il y a d’activité, mieux vont les finances de l’hôpital. Le personnel médical, par exemple, sera encouragé à effectuer des actes rapides et rentables.

 

(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

Un manque de personnel, pour une activité équivalente

Toutes ces mesures, aujourd’hui en place, provoquent une tension croissante dans les hôpitaux dont les services fonctionnent à plein régime, avec des équipes en sous-effectif. À titre d’exemple, le Dr Neidecker doit faire face à un nombre effarant de postes vacants. De 24 en effectif complet, le service fonctionne actuellement avec seulement 16 médecins. Un problème récurrent à Lyon selon l’anesthésiste. “Certains services peuvent avoir jusqu’à 15 postes vacants ». Avec cependant toujours la même charge de travail à effectuer. “À la base, nous sommes censés travailler 35 heures par semaine. Ce chiffre monte rapidement à 48 heures, car nous devons assurer la continuité des soins. Avec le problème des postes vacants, nous en sommes désormais à 70 heures par semaine ». La situation dure depuis maintenant un an, mais le vide devrait commencer à se combler en 2017 selon le chef de service. À cette date, l’augmentation progressive du numérus clausus depuis les années 2000 commencera à avoir des effets sur le nombre de médecins en recherche d’emploi. En attendant, ces conditions de travail ne restent pas sans conséquence. “A la fin d’une semaine de 80 heures, on ne sait plus très bien comment on s’appelle et ce qu’on a fait dans la vie  », lance le Dr Rebufat. “Il faut veiller au grain, raconte Jean Neidecker, ,car la tension est permanente. La moindre petite chose, comme un retard par exemple, peut déclencher les foudres des praticiens et avoir des conséquences sur le moral du personnel.

L’hôpital public délaissé au profit du privé

À l’hôpital Louis Pradel de Lyon, le service anesthésie-réanimation a essuyé quatre départs en six mois. “La recherche et l’enseignement intéressaient les médecins à venir dans le public. Mais ils n’ont plus le temps de s’y consacrer… L’attractivité économique des cliniques a pris le dessus.” Quitte à ne faire que des heures dans le bloc ou en salle de réveil, autant être mieux payé, en somme. “Cette dégradation a été progressive et insidieuse. Petit à petit, on a grignoté du temps de liberté, de recherches… Aujourd’hui, l’administration est à l’écoute des médecins, mais la marge de manœuvre est restreinte, car nous sommes dans un hôpital public ». Jean Neidecker avoue être inquiet pour l’avenir, si la situation n’évolue pas. Pour le moment pas d’incident dramatique dans son service, mais le chef du service anesthésie-réanimation n’exclut pas une tragédie comme à Châteauroux si rien ne bouge. Du côté du SNPHARE, la situation est plus alarmante puisqu’on constate un suicide d’anesthésiste tous les six mois depuis 2006 au niveau national. « Et ce ne sont que les données officielles », conclut le président du syndicat.

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2 commentaires

  1. you'll Like It 5 années ago

    I do enjoy the way you have presented this matter plus it does present me personally a lot of fodder for thought. Nonetheless, because of just what I have observed, I only hope when the remarks pile on that people remain on issue and not start upon a soap box involving the news du jour. Anyway, thank you for this excellent point and though I do not necessarily go along with the idea in totality, I value the viewpoint.

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  2. Soblue 5 années ago

    Excellent article.
    Les anesthésistes sont sous pression mais ils ne peuvent pas faire des break de 3 mois, ou demander que des CDD de 6 mois pour pouvoir gérer des temps de repos ? (Je ne sais pas comment fonctionne le milieux hospitalier). Ca permettrai de compenser et ils peuvent se le permettre (surtout avec un salaire moyen de 15000€/mois… )

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