Le foot, le café et les Farc, mais pas que : la Colombie racontée par sa nouvelle scène musicale

Le groupe colombien Systema Solar est de passage en France et en Europe. L’occasion de parler avec Vanessa, Andrés, Arturo, Indigo, et Jhon, cinq des musiciens, de la situation dans ce pays mal connu des Européens et qui a réélu son président le 15 juin dernier.

Les FARC, la drogue, Pablo Escobar. Ingrid Betancourt aussi. Et en cette période du Mondial, le foot. Voilà ce à quoi on résume (trop) souvent la Colombie. Pourtant, il y a un mois à peine, se tenait l’élection présidentielle dans ce pays sud-américain.

« Qui a gagné ?  » demande l’air blasé Vanessa. D’origine belge, elle vit depuis plusieurs années en Colombie. Elle a intégré le collectif de musiciens Systema Solar. Le groupe connaît un fort succès dans le pays, en alliant des sonorités traditionnelles à des sons plus modernes. À sa question, on devine son intérêt pour l’élection colombienne. Le 15 juin dernier, c’est le président candidat Juan Manuel Santos qui a été réélu. Les autres membres de Systema Solar l’en informent.

Le quartier Juan XXIII, à Bogota, est une zone de grandes inégalités, très pauvre d&#039 ; un côté de la rue et extrêmement riche à l&#039 ; autre bout. (photo Camille Jourdan)
Le quartier Juan XXIII, à Bogota, est une zone de grandes inégalités, très pauvre d’un côté de la rue et extrêmement riche à l’autre bout. (photo Camille Jourdan)

Dans ce système-là, voter, « ça ne sert à rien »

« On ne peut pas dire que ça ne nous affecte pas », concède Walter Hernandes, alias Indigo, le chanteur. Mais ce « système-là », ce n’est pas le leur. Un système connu pour ses affaires de corruption, ses politiciens liés aux cartels de la drogue, et soupçonnés d’« acheter » des votes. C’est en tout cas ce que dénonçait le principal adversaire de Santos, Oscar Ivan Zuluaga, arrivé en tête au premier tour. Indigo confirme, sans épargner ni viser expressément l’un ou l’autre candidat :

« Les politiques obligent les membres d’entreprises privées avec lesquelles ils entretiennent des liens étroits à voter pour tel candidat. Si ces électeurs ne le font pas, ils perdent leur emploi. »

Le groupe Systema Solar photographié par Olivier Hoffshir, auteur du webdocumentaire Que Pasa Colombia.
Le groupe Systema Solar photographié par Olivier Hoffschir, auteur du webdocumentaire Que Pasa Colombia.

Autre obstacle au vote, à en croire Vanessa : la faible action de l’État. Ce qu’il fait pour les Colombiens ? « Rien », assure-t-elle : « L’eau, l’électricité, l’éducation, les transports… tout est privé là où je vis, à Santa Marta. Si tu appelles la police ou les pompiers, ils ne viennent pas. L’État ne fait rien pour moi », conclut-elle. Plus de 30 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2012, selon la Banque Mondiale. Même si ce chiffre décroît au fil des années, il reste élevé. Les bidonvilles et les habitations insalubres font encore partie du paysage, et côtoient les immenses villas de la classe supérieure, dont sont issus les politiciens. Dans le quartier Juan XXIII, à Bogotá, le contraste frappe : d’un côté de la rue, des maisons qui manquent parfois d’eau courante et d’électricité ; de l’autre, des immeubles flambants neufs, protégés par de hauts murs et entourés de clôtures.

Un écart criant entre la majorité de la population et les dirigeants se dessine, entretenant un manque de confiance et de crédibilité en ce système politique. En découlent les taux d’abstention extrêmement élevés observés pour chacun des deux tours de l’élection : près de 60 % au premier, et 52 % au second.

« C’est important de voter, reconnaît Jhon, mais dans un système comme celui-ci, ça ne sert à rien. »

Taganga, sur la côte Caraïbe. (photo Camille Jourdan)
Taganga, sur la côte Caraïbe. (photo Camille Jourdan)

Une situation complexe

Résultat : le 25 mai, Zuluaga obtient 29,25 % des voix, devant Santos (25,69 %). Le candidat soutenu par l’ancien président colombien de droite, Alvaro Uribe, s’oppose aux négociations de paix avec les Farc initiées par le gouvernement Santos en novembre 2012. Ces pourparlers, déjà bien avancés, visent à mettre fin à un conflit qui dure depuis cinquante ans. Si l’on résume souvent les Forces armées révolutionnaires de Colombie à un groupe terroriste, « la réalité apparaît beaucoup plus complexe », témoigne François, qui a vécu un an en Colombie, et a étudié l’histoire du pays. Chargé d’accueillir Systema Solar sur l’un de leurs concerts en France, il raconte :

« En Colombie, je me suis retrouvé dans de petits villages où des FARC vivaient à quelques kilomètres. Mais les paysans qui habitent là ne les voient pas du tout comme des terroristes. »

Quand on leur parle de la réussite finale de Santos, les membres de Systema Solar ne semblent pas pour autant ravis. « C’est le moins pire des deux », estime Indigo. Mais quand on leur demande si sa réélection est une victoire, c’est un « non » catégorique qui résonne.

Le groupe Systema Solar photographié par Olivier Hoffshir, auteur du webdocumentaire Que Pasa Colombia.
Le groupe Systema Solar photographié par Olivier Hoffschir, auteur du webdocumentaire Que Pasa Colombia.

« Préserver ce que l’on a déjà »

Zuluaga, Santos ou un autre, cela semble peu importer pour les musiciens. L’avenir de la Colombie, ce ne sont pas ces politiciens qui devraient en décider, estiment-ils. « Ils se croient supérieurs à nous, s’agace Arturo, DJ du groupe, et on nous martèle cela dès le plus jeune âge ». Vanessa raconte comment une jeune orpheline de son village, convaincue par ses aînés que l’école est inutile, ne sera certainement jamais scolarisée. « Si tu nais pauvre, tu finiras pauvre » sonne comme un adage bien ancré dans les mentalités.

« Les dirigeants croient qu’ils savent mieux que nous ce qui est bien pour notre pays, et pour les Colombiens. Mais s’ils sont si intelligents, pourquoi ne s’unissent-ils pas ? », demande Arturo.

Malgré cette défiance envers le système, les cinq musiciens semblent confiants pour l’avenir de leur pays. Comme le dit l’une de leurs chansons, «  l’important, c’est d’être heureux ». Jhon, au chant lui aussi, n’attend pas un changement. Selon lui, il est nécessaire de « préserver ce que l’on a déjà : nos réserves naturelles, nos richesses, la culture indigène… ». Un désir qui peut s’avérer compromis, dans un contexte de mondialisation. « Même si les années de guerre ont été terribles, constate Vanessa, elles ont au moins permis de garder à l’extérieur du pays les firmes internationales  ». Mais depuis quelques années, l’industrie minière ou encore le tourisme commencent à tout ravager ; à Taganga (petit village sur la côte caraïbe, NDLR), une centaine d’hôtels s’est construite ces dernières années ».

Bogota. (photo Camille Jourdan)
Bogota, capitale de la Colombie. (photo Camille Jourdan)

Un autre système, leur système

« Il faut changer les mentalités », affirme Arturo. Mais les cinq musiciens sont d’accord sur un point : ni les politiciens ni l’école telle qu’elle est aujourd’hui ne pourront s’en charger. Leur solution : la musique. « Nos paroles sont très politiques, observe Indigo, nous parlons de genre, de bonheur, de choses quotidiennes… ». Leur groupe, c’est leur système à eux. « Systema Solar, c’est une démocratie : nous pouvons choisir, décider de ce que l’on veut », explique Arturo. À travers leur musique, ils veulent faire passer un message positif.

Systema Solar, ce sont des Colombiens, mais aussi des étrangers, de divers horizons tant géographiques que musicaux. À l’image de la Colombie. Pour Andrés, « diversité » est le mot qui décrit le mieux son pays, « su Kolombia », comme lui et ses acolytes le chantent. À l’échelle de son « système solaire », le groupe colombien représente bien ce peuple latino-américain.

Le groupe Systema Solar photographié par Olivier Hoffshir, auteur du webdocumentaire Que Pasa Colombia.
Le groupe Systema Solar photographié par Olivier Hoffschir, auteur du webdocumentaire Que Pasa Colombia.

Recommandé pour vous

5 commentaires

  1. Olivier 5 années ago

    Je suis totalement monsieur Thomas P. ! Systema Solar est à retrouver sur http://www.quepasacolombia.fr avec toute la fine fleure de la nouvelle musique colombienne !

    Répondre Like Dislike
  2. Thomas P. 5 années ago

    Pour en savoir davantage sur la nouvelle scène musicale colombienne : http://www.quepasacolombia.fr

    Répondre Like Dislike
    1. Olivier 5 années ago

      J’approuve ce commentaire !

      Répondre Like Dislike
  3. R 5 années ago

    c’est pas tout à fait ça, sur les présidentielles il faut dire qu’il y avait candidats qui ne sont pas corrompus, mais c’est vrai qu’ils ont pas les moyennes pour convaincre le peuple colombien, Clara Lopez c’était une candidate de gauche qui avait des très bonnes idées pour le pays, mais c’est dommage qu’elle pour être de gauche n’est pas appréciée par le peuple colombien qui a peur de la gauche à cause des narco-guérillas, des médias contrôlés par la droite, voir l’extrême droite et de l’église chrétienne. Sinon ce que j’aime bien c’est ces nouveaux groupes musicaux, avec des idéaux. “Colombia” pas “Kolombia” est un pays avec problèmes mais aussi avec de gens qui veut améliorer la situation, le primer pas pour ça c’est la paix après ça commence le travail avec la société et sur le valeurs, Merci pour parler d’une autre chose sur notre pays que soit la drogue.

    Répondre Like Dislike
    1. Olivier 5 années ago

      Pour prendre la défense de l’auteur, le morceau s’appel bien “Mi Kolombia” avec un “K” https://www.youtube.com/watch?v=7bLIvdk7pxY

      Répondre Like Dislike