L’histoire du CRS qui a déserté : “Le lynchage hiérarchique était devenu quotidien. J’ai décidé de me casser”

 L’ancien policier raconte son quotidien, les raisons qui lui ont fait quitter les compagnies républicaines de sécurité, et sa vie en cavale – plutôt paisible pour le moment.

Charge de CRS pour délocaliser les occupants du campement "Occupy la Défense". ( photo Olivier Hoffshir/8e étage)
 Charge de CRS pour délocaliser les occupants du campement “Occupy la Défense”. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)

Les compagnies républicaines de sécurité – plus connues sous le sigle CRS – ont été créées par décret le 8 décembre 1944 par le général de Gaulle. Elles constituent un corps de la police nationale composé de forces civiles et des réserves générales de la police nationale. Communément —  et par métonymie —, un CRS désigne un policier (agressif). Ces forcenés sont, sans doute, fiers de représenter un organisme de protection des individus, et de faire partie d’un corps conçu pour accomplir des séries d’interventions faites (le plus souvent) de bastonnades – des violences, se répétant plusieurs fois par mois et constituant la raison d’être d’une vie professionnelle.

La devise des CRS est « Servir » ; mais servir sans penser, ou plutôt servir ses supérieurs sans avoir son mot à dire. Une tâche difficile pour ceux qui n’approuvent pas les décisions de leurs patrons gradés. Dans ce monde ultra-hiérarchisé, l’ego des « inférieurs » est souvent mis à l’épreuve. Et, sachant que le système dans lequel évoluent les CRS a pour but de transformer un homme en un individu serviable et domestiqué (afin d’augmenter son rendement dans les domaines de l’apprentissage et de l’action sur le terrain), il est compréhensible que certains renoncent à leur fonction. C’est le cas de Billy (nom d’emprunt), qui n’a pas supporté la subordination, le contrôle permanent, ni les traitements abusifs de ses supérieurs hiérarchiques au sein de cette institution.

Afin de mieux comprendre la vie de CRS et le pétage de plomb de ce jeune homme de 33 ans, je l’ai contacté par téléphone puis par e-mail. Au cours de ces échanges verbaux et informatisés, nous avons abordé son passé dans cette branche de la police nationale.

Déploiement de CRS à Barbès pour contenir les groupes de casseurs arrivés en fin de manifestation propalestinienne (interdite). Deux véhicules de la RATP sont incendiés et plus commerces de quartier sont vandalisés. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)
Déploiement de CRS à Barbès pour contenir les groupes de casseurs arrivés à la fin d’une manifestation propalestinienne (interdite). Deux véhicules de la RATP sont incendiés et des commerces de quartier sont vandalisés. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)

Au départ, qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir CRS ?
En fait, je cherchais un métier de terrain où je pouvais venir en aide aux gens. J’ai intégré une école nationale de police relativement jeune. J’ai pu y apprendre beaucoup de valeurs comme le respect, la protection d’autrui, la loyauté et l’impartialité… Parce que cette éducation – basée sur les valeurs de la République – m’a semblé très bénéfique sur le plan professionnel et personnel, j’ai décidé d’aller jusqu’au bout des classes : cadet de la République dans un premier temps, puis adjoint de sécurité et pour finir, gardien de la paix.

Au terme de mon année d’école pour devenir gardien de la paix, je me suis orienté vers les CRS, car c’est une unité d’élite, d’action, de mobilité, et surtout —  excusez du terme, mais — bien « couillue ». Le fait qu’il faille être au top de sa forme physique et mentale me plaisait, c’était une sorte de défi.
À cette époque je ne pensais pas à l’aspect répressif de ce genre de métier. La violence n’étant pas toujours l’affaire du quotidien, ce poste me convenait bien.

Comment se sont passés tes débuts là-bas ?
Exactement comme je l’imaginais. L’intégration est directe et militaire. J’ai donc été plongé dans le bain immédiatement : j’ai appris l’approche des missions, le rôle de chacun sur le terrain, les tâches pénibles et les corvées.

La première mission personnelle est de trouver un logement dans un périmètre assez proche de la CRS, mais, par manque de temps et d’argent, j’ai dû opter pour le casernement. Je me suis donc retrouvé pendant plusieurs mois dans un “internat” pour adultes dans une autre CRS à quelques dizaines de kilomètres de ma compagnie. La séparation travail/maison n’existait pas et le fait que les deux soient couplés s’est avéré difficile à vivre au fil du temps.

À la compagnie, les CRS se regroupaient par ethnies et par âges – les jeunes avec les jeunes et les plus âgés avec les plus âgés. Il y avait donc plusieurs sections, et chacune d’entre elles avait une mentalité différente. Les gradés vivaient dans un monde à part, entre eux, dans une sorte d’autarcie de « pouvoir » et se faisaient respecter à leur manière : par force et arrogance vis-à-vis des échelons inférieurs.

La première année, la mention de gardien de la paix STAGIAIRE est marquée au fer rouge sur votre front. Cette étiquette colle à la peau et ce statut amène à être encore plus mal considéré que cadet de la République – poste que j’ai occupé au début de ma carrière. C’est horrible, les rapports humains deviennent très vite inégaux. Mais j’ai dû serrer les dents comme les autres et montrer ma motivation quotidiennement.

Défilé de la Manif Pour Tous dans le sud parisien. Un groupe de manifestants pro mariage gay arrive via une rue perpendiculaire. Les CRS encerclent la contre manif afin d'éviter que les deux cortèges ne se rencontrent et forme un mur entre les provocations des deux bords. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)
Défilé de la Manif Pour Tous dans le sud parisien. Un groupe de manifestants pro mariage gay arrive via une rue perpendiculaire. Les CRS encerclent la contre manif afin d’éviter que les deux cortèges ne se rencontrent et forment un mur entre les provocations des deux bords. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)

Quel est le quotidien d’un CRS ?
Un CRS est « de garde » 24 h/24, 7j/7, car nous agissons en grande majorité lors de missions événementielles. Les déplacements sont assez courants dans l’année (4 à 12 par an, d’une durée variant de 15 jours à 3 semaines en moyenne ; les plus longs s’étalent même sur 1 mois), et le reste du temps, ce sont les entraînements et les missions de secteur (quartiers sensibles, matchs sportifs, manif du coin, etc.)

À quel moment as-tu senti une réelle fracture entre tes attentes et la réalité au sein de la compagnie ?
La vie de CRS est à faire seulement un temps parce qu’on ne peut pas avoir de vie à côté. Ce métier est plein de contraintes ; beaucoup plus que ce que j’avais imaginé. La majorité de mes collègues étaient divorcés et ne voyaient plus beaucoup leurs enfants. Je ne voulais pas que ce métier devienne ma vie – je veux dire ma vie à part entière. Je devais en finir avec cette aliénation. Cette sensation de confinement me rendait fou. J’en avais vraiment marre, j’étais sur le point de péter les plombs.

Justement, qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres ? Quel a été l’élément déclencheur ?
Les déplacements devenaient longs, et lors de ces derniers nous subissions une pression constante durant des semaines, sans coupure.
Mais ce qui m’a fait craquer, c’est l’ambiance insupportable de la section dans laquelle je me suis retrouvé. Nous étions les disciples d’un chef despotique. Ayant toujours gardé ma personnalité (malgré le désir de moulage intempestif des supérieurs hiérarchiques – « les meilleurs CRS ne pensent pas, ils agissent sous nos ordres », disaient-ils – et surtout, rejetant le système de fonctionnement de la section, que je trouvais répugnant, mon supérieur ne pouvait pas m’encaisser. Alors, à partir de ce moment-là, dans un milieu ultra hiérarchique et peu porté sur les sentiments d’autrui, j’ai commencé à subir du harcèlement intempestif de la part de ce chef. Il me traitait comme un moins que rien et me faisait faire des tâches sans intérêt seulement dans le but de me faire craquer mentalement.

Au début, puisque je ne voulais pas que cette querelle avec mon supérieur ne nuise à ma carrière (déjà bien commencée), j’ai subi, encaissé et ravalé ma haine pour devenir insensible.
Jusqu’au jour où c’est allé trop loin. Le lynchage était devenu quotidien. Il me disait que je ne valais rien, devant tout le monde – alors que je bossais autant voire plus que les autres. Il me ridiculisait devant mes collègues. Il n’aimait pas ma gueule parce que je ne me pliais pas à tous ses désirs. Ça a fini par devenir invivable. C’est là que j’ai décidé de me casser, sans rien dire.

Un manifestant de Occupy la Défense se repose au milieu des CRS après sont "expulsion manu militari" du campement. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)
Un manifestant de “Occupy la Défense” se repose au milieu des CRS après son expulsion “manu militari” du campement. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)

Pourquoi quitter les forces de police nationale sans prévenir tes supérieurs ?
J’ai voulu démissionner, car je ne supportais plus les abus moraux et physiques (punitions) que je subissais. Je ne désirais pas subir de mutation interne, car je savais très bien ce qui se disait sur ceux qui se faisaient muter pour problème en section.
Je ne voulais pas arriver avec une étiquette sur le front, et subir les conséquences des rumeurs qui auraient pu être propagées à mon égard. Il ne faut pas oublier que les CRS, c’est une grande famille, tout se sait très vite.

Lorsque l’on m’a annoncé que je devrais payer environ 18 000 euros si je démissionnais (remboursement de frais d’étude, soi-disant), je me suis dit qu’il fallait que je quitte le navire.
Je savais que je n’arriverais pas à attendre quelques années de plus dans cet état afin de me libérer de ma dette – qui me semblait être une somme exorbitante. Je me suis donc cassé sans rien dire, du jour au lendemain. Comme si je désertais en quelque sorte. J’ai rassemblé toutes mes affaires un soir, et le lendemain matin je n’étais plus là. J’étais parti pour de bon. Je n’en suis pas fier, mais je n’avais pas d’autre choix.

Est-ce que tu connais d’autres CRS qui ont déserté ou qui auraient voulu le faire, mais qui n’ont pas eu le courage ?
J’en connais oui, mais je n’ai plus de contact avec eux. En fait, je n’ai gardé aucun contact avec les mecs de la compagnie par peur que quelqu’un ne parle et qu’on me retrouve là où je suis aujourd’hui. Je suis toujours anxieux qu’on puisse remonter vers moi – si ça arrive, je serai fini.

J’en connais qui ont démissionné au moment où je me suis cassé, d’autres —  avec qui je m’entretenais pour un départ forcé — sont restés. D’un côté, il y a ceux qui se plaignaient et qui sont partis — mais pas aussi radicalement que moi —, et de l’autre il y a ceux qui disaient ne plus pouvoir supporter leur vie de CRS, mais qui sont restés. Ce n’est pas une vie facile, mais en sortir est aussi difficile.

Évacuation du campement "Occupy la Défense" quelques heures après son installation. Les CRS chargent le campement pour confisquer les tentes, s'en suit des scènes ubuesques ou des groupes de manifestants font du "tiré à la corde" avec un régiment de CRS, avec une tente en guise de corde. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)
Évacuation du campement “Occupy la Défense” quelques heures après son installation. Les CRS chargent le campement pour confisquer les tentes que les manifestants refusent de céder. (photo Olivier Hoffshir/8e étage)

Que risques-tu à présent ?
Je risque des amendes… De lourdes amendes, de plus de 10 000 euros. Voilà ce que je reçois en cadeau de remerciement pour X années de loyaux services à l’État.

Et alors, quel est ton quotidien aujourd’hui ?
Je me suis installé dans un petit village, sans divulguer ma nouvelle adresse. J’ai créé ma boite et suis devenu chef d’entreprise. J’ai des bons et des mauvais souvenirs des CRS, mais à présent je ne souhaite qu’une chose : que l’État me foute la paix.

N’hésitez pas à visiter le site de Felix.

 

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2 commentaires

  1. Marie 3 années ago

    On entend jamais parler du coeur de la police et des problèmes que les policiers/crs rencontrent ( bisarrement ), et
    les infos sont pas très accessibles. C’est cool de voir que des gens s’intéresse à ça, on les stigmatisent trop souvent en oubliant
    leurs conditions de travaille bien plus difficile qu’on ne le pense. Surtout à l’heure actuelle !

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  2. Soumia 3 années ago

    Affolant! Bravo Félix pour ce sujet improbable et très réussi. Oui, c’est de l’information humaine, pas de l’actualité.
    Soumia Zahy

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