On [re]dessine le monde : la face cachée de Wikipédia

 Depuis sa création en janvier 2001, près de 4 630 000 articles dans 284 langues ont été écrits sur Wikipédia, pour un total avoisinant les 34 millions de pages. Ainsi, d’une certaine façon, les contributeurs de l’encyclopédie en ligne sont en voie de réussir leur mission : « offrir à chaque être humain la somme des connaissances disponible sur un sujet ». Pourtant, à y regarder d’un peu plus près, l’observateur attentif remarquera très vite que la première encyclopédie libre du monde succombe à certains vices qui caractérisent plus généralement l’Internet mondial. Qui écrit ? Sur quoi ? Dans quelle langue ? Autant de questions auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses dans ce « On [re]dessine le monde » spécial Wikipédia.

L'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Asie sont très largement sous-représentées.
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 Imaginez un monde au sein duquel chaque être humain peut librement partager la somme de ses connaissances. Ceci est notre mission.

 Wikipédia,  Vision statement

 

Qui n’a jamais cherché la réponse à ses interrogations sur Wikipédia ? Personnellement, cela m’arrive presque tous les jours. Arrivant souvent en tête des réponses aux recherches effectuées sur Google et la plupart des autres moteurs de recherche, cela fait bien longtemps que l’encyclopédie gratuite en ligne a su s’affirmer comme l’un des acteurs majeurs de notre Internet, et ce bien avant Facebook et YouTube.

Pourtant, vous êtes vous déjà posé la question de qui écrit quoi sur Wikipédia ? Mark Graham, géographe à Oxford, se l’est lui posée. La carte ci-dessus, qui recense le nombre d’articles écrits à propos des différentes régions du globe, est une de ses réalisations. Avec l’aide d’une poignée de collègues, le chercheur a analysé près de quatre millions d’articles Wikipédia écrits dans 44 langues différentes. Leur point commun ? Ils ont tous pour sujet un lieu ou un évènement ayant un emplacement géographique particulier – par exemple le Taj Mahal ou l’emplacement exact de la bataille d’Alésia.

Après un premier coup d’œil à la carte, il est facile de se dire qu’il n’y a là rien de choquant. Et pourtant ! Ne vous laissez pas abuser par le code couleur – qui se base sur une obscure représentation logarithmique. Les données sur lesquelles repose cette carte ont plein de choses à nous apprendre, par exemple que 84 % des articles Wikipédia traitent de sujets qui se rapportent à l’Amérique du Nord et/ou à l’Europe ou encore que Wikipédia regroupe plus d’articles ayant pour sujet l’Antarctique (une région du monde qui n’a pas de résident permanent) qu’aucun pays d’Afrique.

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Les conclusions de cette étude ne laissent pas de place au doute, les auteurs des articles Wikipédia sont très largement des acteurs du monde occidental. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud sont pour leur part très largement sous-représentées, à l’exception près de quelques foyers de peuplement comme l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Inde, le Japon et la Russie qui arrivent à tirer leur épingle du jeu. Par exemple, s’il existe près de 100 000 articles sur le Japon, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, même combinés, en comptent à peine 90 000.

Graph

Ce déséquilibre apparaît de manière plus flagrante encore au vu de la répartition de la population mondiale. Comme nous le montre ce graphique, il est clair que Wikipédia compte très peu d’articles qui ne parlent ni d’Europe ni d’Amérique du Nord. La raison est simple : les zones géographiques sous-représentées comptent aussi parmi les endroits du monde les plus peuplés.

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L’étude de Mark Graham permet aussi de mettre en avant un autre problème : sur le peu d’articles qui s’intéressent à l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud, une écrasante majorité est écrite en anglais ou dans une langue qui n’est pas la première langue parlée par les habitants du pays en question. Comme le montre la carte ci-dessus, la majorité des articles sur l’Afrique sont en anglais (à l’exception de l’Afrique du Nord où, résidu colonial, le français prend le dessus) tout comme ceux traitant du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud-Est. Pourquoi ? Graham et ses collègues avancent l’hypothèse que la majorité des articles ne sont pas écrits par des locaux.

Dans un article publié sur le site Internet de la publication universitaire The Conversation, le principal auteur de l’étude avance quelques arguments pour expliquer ses trouvailles… et ce déséquilibre.

Il souligne tout d’abord l’importance de la taille de la population des pays. Si la Chine, l’Inde et la Russie s’en sortent relativement mieux que les autres pays non occidentaux, ce serait donc avant tout, car ces pays comptent plus d’habitants que leurs voisins. Plus d’habitants voulant dire plus de lieux d’habitation, mais aussi plus d’évènements à propos desquels les contributeurs de Wikipédia peuvent être tentés d’écrire. Graham note aussi que les citoyens d’un pays donné ont tendance à se pencher sur des sujets qu’ils connaissent, ce qui revient bien souvent à écrire à propos de leur propre pays.

Deuxièmement, l’auteur met en avant une autre raison de taille : la disparité de l’accès à un Internet haut débit à travers le monde. Selon le chercheur, le déséquilibre qui existe sur Wikipédia n’est que le simple reflet de la fracture digitale qui existe entre les pays riches et les pays pauvres du globe. Les populations vivant dans des zones moins connectées auront naturellement plus difficilement accès aux ordinateurs, téléphones portables et autres tablettes qui pourraient leur permettre d’occuper la toile à hauteur de leur population. Et dans un second temps de documenter les lieux et évènements qu’ils considèrent eux-mêmes comme importants.

Le sujet vous intéresse ? Nous vous invitons à aller vous perdre sur le site de… Wikipédia lui-même et en particulier sa page « about » qui regroupe un grand nombre d’informations sur la genèse du projet. De plus, nous n’avons pas pu aborder dans cette chronique un autre mal qui ronge l’encyclopédie en ligne : le déséquilibre des genres. En effet, seuls 15 % des contributeurs de l’encyclopédie se révèlent être de sexe féminin comme l’explique cette étude (en anglais) conduite en 2011. Bonne lecture.

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2 commentaires

  1. Pingback: On [re]dessine le monde : De la difficulté de bien (se) représenter l’Afrique | 8e étage

  2. Robin 3 années ago

    En phase avec le constat… Et en phase avec le fait que le monde est injuste en attribuant plus de surface aux régions qui ont une histoire millénaire et disposent par ailleurs d’un internet haut débit largement répandu. C’est effectivement problématique. Mais n’enfonce-t-on pas ici des portes ouvertes ?

    Enfin, vous auriez pu mentionner que les universités d’Ukraine, bien conscientes de l’importance politique et symbolique de la part de voix sur Wikipedia, a décidé il y a 2 ans d’imposer à ses élèves de Master de publier sur l’encyclopédie en ligne plutôt que de remettre simplement leur mémoire à l’administration… [je suis le 1er désolé de ne pas retrouver l’article de ce quotidien français qui relatait ceci. Vous serez p-ê plus efficace que moi]

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