Au Venezuela, une paire de baskets coûte près de 1000 euros

 Aux prises avec une crise économique sans précédent, le Venezuela est victime d’une inflation annuelle de plus de 63%. Conséquences : les prix des produits de première nécessité s’envolent et des trafics se mettent en place.

Photo issue de la série de Carlos Garcia Rawlins, photographe pour Reuters qui a voulu dénoncer le coût de la vie au Venezuela. (photo Carlos Garcia Rawlins)
 Photo issue de la série de Carlos Garcia Rawlins, photographe pour Reuters qui a voulu dénoncer le coût de la vie au Venezuela. (photo Carlos Garcia Rawlins)

Deux cents ans de réserves de pétrole, et pourtant, c’est justement ce pétrole qui a précipité le Venezuela au bord du gouffre. Avec une chute des prix du baril – à 70 dollars actuellement alors qu’il faudrait qu’il atteigne 120 dollars minimum pour que le pays puisse espérer maintenir son économie à flot – les entrées de devises ont plongé. A tel point que d’après la rumeur, le Venezuela pourrait vendre des actifs aux Etats-Unis, assure Jean-Jacques Kourliandsky, spécialiste de l’Amérique latine : « Pour le moment, ce n’est qu’une rumeur qui circule dans le pays, mais cela montre bien à quel point la situation est critique ». Le Venezuela souffre en effet du « mal hollandais », ou malédiction des matières premières : le retour de bâton subit par un pays lorsque, disposant d’une grosse manne financière, il a basé toute son économie sur cette spécialisation, au détriment des autres secteurs, complètement délaissés. Résultat : la devise vénézuélienne s’est appréciée, empêchant le pays d’être compétitif sur les réseaux mondiaux. A tel point que le Venezuela a dû réduire ses livraisons « à prix d’amis » aux pays des Caraïbes. Pire, il est désormais obligé d’importer du pétrole léger d’Algérie, meilleur marché que ce que lui coûte la transformation de son pétrole lourd sur son sol. Une situation préoccupante qui fait dire à certains économistes que le pays pourrait bientôt être en faillite.

Pénurie de biens de première nécessité

Et tout cela a naturellement des conséquences graves sur le pouvoir d’achat des Vénézuéliens. Comptez près de 4,50 euros pour une canette de Coca-Cola, 400 euros pour une cocotte-minute, 1 000 euros pour une paire de Nike, ou 153 euros pour une poupée Barbie. Car la diminution d’entrée de devises empêche le pays d’importer à des prix raisonnables. Une situation qui entraîne une pénurie paradoxale dans le pays : le portefeuille des classes moyennes et aisées est bien rempli mais beaucoup de produits sont absents des rayons des grandes surfaces. « Pour le moment, ce sont ces classes sociales qui subissent la crise et qui risquent de manifester durement leur mécontentement. Les classes défavorisées, elles, profitent encore de l’argent du pétrole qui finance les programmes sociaux dont elles bénéficient. Si le budget du gouvernement venait à diminuer encore davantage, ce serait un drame pour le gouvernement. La râle sociale atteindrait les populations les plus modestes et la situation deviendrait ingérable », explique Kourliandsky.

Manifestations de février 2014 à Caracas contre l'insécurité, l'inflation et la pénurie de produits de première necessité. (flickr/Andrés E. Azpúrua)
Manifestations de février 2014 à Caracas contre l’insécurité, l’inflation et la pénurie de produits de première necessité. (flickr/Andrés E. Azpúrua)

En attendant de trouver une solution, le gouvernement essaye de limiter les conséquences d’une telle crise économique. Par exemple, un système de scanner d’empreintes digitales a été installé dans les grandes surfaces afin de rationner certains biens tels que le dentifrice, le riz ou le café. La population ne peut alors acheter qu’en quantité limitée, avec pour but de prévenir la contrebande. Un marché noir en interne et des exportations frauduleuses vers la Colombie. Selon le président Maduro, 40% des biens rationnés iraient vers son pays voisin ; les économistes, eux, chiffrent cette contrebande à 10%. Dans certains États du pays, les propriétaires d’entrepôts de nourriture, carburant ou médicaments ont été expropriés afin de prévenir cette contrebande grimpante. « La réduction des importations désorganise les circuits de vente, confirme Jean-Jacques Kourliandsky. L’inflation est galopante et la contrebande explose ».

Une politique économique de diversification inexistante

Alors, quelles solutions pour une résolution de crise ? « A court terme, aucune », assure le spécialiste. Il faudrait en effet que le prix du baril de pétrole augmente pour que le Venezuela puisse recommencer à exporter, mais avec l’essor du gaz de schiste en Europe et en Chine et une baisse globale de la demande, cela semble mal parti.

Caracas, capitale du Venezuela. (photo flickr/reindertot)
Caracas, capitale du Venezuela. (photo flickr/reindertot)

Le pays ne peut pas non plus augmenter sa production d’hydrocarbures par manque de devises pour réaliser les investissements nécessaires à son entreprise pétrolière : « L’Etat vénézuélien a nationalisé la compagnie pétrolière PDVS en 1976. Cela a complètement déstabilisé l’entreprise qui ne s’en est jamais remise et est aujourd’hui incapable de réaliser des investissements indispensables », confirme Kourliandsky. Dans le même temps, le pays refuse de s’ouvrir aux capitaux étrangers comme l’a fait le Mexique.

Si Caracas a récemment investi pour une agriculture performante et dans le domaine industriel, jusque-là presque inexistant, les effets de ces financements ne seront visibles que sur le long terme. Et certainement pas avant les élections parlementaires de fin 2015. En attendant, malgré les accords signés avec l’Iran ou la Chine, ceux du Mercosur, de l’Unasur ou de l’Alba, le Venezuela n’a pas de porte de sortie, n’ayant rien d’autre à proposer que du pétrole. « La contestation chronique dans le pays désorganise la vie politique. Si d’ici les élections la situation économique ne s’est pas améliorée, une reprise des manifestations est inévitable et il sera de plus en plus compliqué de gouverner. Cette agitation peut mener le pays dans de grosses difficultés… », conclut Jean-Jacques Kourliandksy.

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3 commentaires

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  3. Hieronymous 5 années ago

    C’est vraiment triste, je ne comprendrais jamais les dirigeants de ces pays qui, comme d’autres en Afrique notamment, n’ont pas su réinvestir les revenus du pétrole, ou d’autres ressources, afin de diversifier leurs économies, soutenir leurs développements et former leurs citoyens.

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