On [re]dessine le monde : 25 ans après la chute du mur, l’Allemagne est toujours divisée

 Il y a 25 ans ce mois-ci, la foule se pressait pour démanteler le mur de Berlin. À l’occasion de l’anniversaire de cet évènement historique, « On [re]dessine le monde » vous propose un numéro spécialement consacré à l’Allemagne.

Berlin, la capitale allemande, vue du ciel. Les lumières jaunes sont celles de l'est de la ville, les tons plus verdâtres celles de Berlin Ouest. Cette photo a été prise par André Kuipers depuis la Station Spatiale Internationale. (Photo : ESA/NASA)
 Berlin, la capitale allemande, vue du ciel. Les lumières jaunes sont celles de l’est de la ville, celles aux tons plus verdâtres proviennent de Berlin Ouest. Cette photo a été prise par le cosmonaute André Kuipers depuis la Station Spatiale Internationale.
(Photo : ESA/NASA)

Le 9 novembre 1989, c’en était fini du clivage idéologique et politique de la guerre froide. Même si la Pologne avait préparé le terrain quelques mois auparavant avec les élections libres de juin 1989, c’est la chute du mur qui restera l’emblème par excellence de la fin de la période soviétique à l’échelle mondiale.

À l’ouest de l’Allemagne, il était surnommé « mur de la honte », à l’est, la propagande est-allemande préférait parler de « mur de protection antifasciste ». Pendant 28 ans, celui qui avait été érigé au beau milieu de Berlin pendant la nuit du 12 au 13 août 1961 par la République démocratique allemande (RDA) aura eu pour rôle de stopper l’exode des habitants vers la République fédérale d’Allemagne (RFA). Enfin, en réalité, il y avait deux murs, l’un à l’ouest, l’autre à l’est. Et au milieu un no man’s land. L’histoire n’en retiendra qu’un.

Le mur aura fasciné plusieurs générations. Pourtant, si vous prévoyez de visiter Checkpoint Charlie, n’espérez pas y voir grand-chose. Sur place, il ne reste que très peu des 54 000 briques de béton qui constituaient le mur. Au mieux, si vous êtes curieux, vous pourrez suivre son tracé historique – marqué au sol par une rangée de pavés et des plaques de fonte gravées de l’inscription « Berliner Mauer 1961-1989 » – parsemé de quelque vestiges disséminés à travers la ville.

Les points rouges sur cette cartes indiquent les emplacements connus de fragments du mur. (capture d'écran : http://interactive.guim.co.uk/embed/lhaddou/berlin-wall/wallworld.html)
Les points rouges sur cette carte indiquent les emplacements connus de fragments du mur. Ces derniers ont été vendus, donnés et parfois même volés…
(capture d’écran : http://interactive.guim.co.uk/embed/lhaddou/berlin-wall/wallworld.html) cliquez pour agrandir

Pourquoi ne reste-t-il rien du mur ? Car sa portée hautement symbolique a propulsé ses débris aux quatre coins du monde, comme le montre la carte ci-dessus. Ce sont près de 600 fragments, constituant 140 mémoriaux, qui ont été officiellement délocalisés hors d’Allemagne. On en retrouve de l’Australie aux Bahamas en passant par la Corée du Sud. Il va sans dire qu’il en existe beaucoup d’autres qui ont quitté le pays de façon moins légale.

Pourtant, près de 25 ans après l’annonce de la fin de l’histoire par Fukuyama, il est légitime de se demander si au-delà de son apparence de pays plus soudé que jamais, l’Allemagne a véritablement réussi a réconcilier est et ouest. C’est ce qu’à fait Rick Noack pour le Washington Post, dans un excellent billet de blog, publié la semaine dernière. Nous avons donc pris la liberté de compiler pour vous deux blocs de quatre cartes qui révèlent de manière indiscutable qu’il demeure encore, à l’heure actuelle, des clivages entre est et ouest.

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Comme vous l’avez probablement remarqué, les quatre cartes ci-dessus ont un point commun : l’ancienne Allemagne de l’est y apparaît dans des couleurs plus claires que l’ouest du pays. Cela signifie que cette partie du pays se classe derrière l’ouest dans ces quatre domaines.

Premièrement, les revenus disponibles à l’est (en haut à gauche) demeurent à ce jour en moyenne nettement inférieurs à ceux de l’ouest. Un phénomène qui peut s’expliquer par l’arrivée (trop) soudaine du système capitaliste au sein de cette partie du pays. Comme le montre très bien l’excellent film de Becker « Good bye Lenin! », la fin de la période communiste a engendré des changements drastiques que la majeure partie de l’est du pays a eu du mal à digérer. Dans les mois et les années qui ont suivi la chute du mur, nombreuses sont les entreprises à avoir fait faillite. Toute une partie de l’économie est-allemande ne s’en est d’ailleurs jamais vraiment remise.

De cet état de fait est née une situation pour le moins paradoxale. Le manque de perspectives d’évolution, couplé à des salaires inférieurs à ceux ayant cours dans l’ouest du pays, a poussé de nombreux jeunes originaires de l’Est à partir en direction des grandes villes de l’ouest. Il en a résulté une pénurie de main-d’œuvre dans des secteurs aussi variés que l’industrie lourde ou les professions médicales. Pour pallier ce manque, de nombreuses entreprises est-allemandes ont donc dû faire appel à de la main-d’œuvre étrangère, le plus souvent originaire de République tchèque ou de Pologne.

Autre nette différence entre les deux extrémités du pays : la croissance démographique (en haut à droite). Un phénomène qui n’est pas seulement lié aux différences de salaires, ni même au taux de chômage – plus important à l’est comme nous le verrons plus tard. Plusieurs facteurs entrent en jeu. L’existence de diasporas étrangères (notamment d’une importante communauté turque) s’étant durablement installées à l’ouest avant la réunification en fait partie.

Et en parlant de populations étrangères, la différence de proportion d’individus d’origine étrangère par rapport à la population totale, entre Est et Ouest, est très nettement visible sur la troisième carte composant ce bloc (en bas à droite). Il faut bien sûr noter l’exception qu’est Berlin. Depuis longtemps déjà, la capitale de l’Allemagne réunifiée a su attirer les migrants grâce à ses bas loyers et au dynamisme de ses industries de loisir.

De plus, selon une récente étude menée par des chercheurs de l’université de Leipzig, cette disparité pourrait également s’expliquer par le fait que la population est-allemande se montrerait, de manière générale, moins accueillante envers les migrants que leurs voisins de l’ouest.

Enfin, la dernière carte (en bas à gauche) s’intéresse à la quantité d’ordures ménagères produites. Ici, à l’inverse des trois cartes que nous avons évoquées précédemment, la comparaison fait plutôt honneur à l’ancienne Allemagne de l’Est qui produit bien moins de déchets que l’ouest. L’une des explications possibles étant que les Allemands de l’est ont su garder les habitudes acquises au cours de la période communiste. À l’époque, les pénuries de nourriture étant fréquentes, les citoyens est-allemands avaient vite appris à ne consommer que le strict nécessaire, ce qui induit qu’ils produisaient moins d’ordures.

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À l’inverse du premier bloc que nous vous avons présenté, le second bloc de cartes (ci-dessus) met en avant un certain nombre de domaines où l’est de l’Allemagne arrive devant l’ouest.

Sans surprise, l’est accuse un taux de chômage plus élevé (en haut à gauche). Ce dernier va bien sûr de pair avec les indicateurs évoqués plus haut – faible démographie et bas salaires. Cet été, l’Est du pays a d’ailleurs connu un pic de chômage historique.

Chômage et pauvreté engendrent inexorablement montée des extrêmes. La population de sympathisants des mouvements d’extrême droite néonazis au sein de l’ancienne Allemagne de l’Est (en bas à gauche) en sont la démonstration la plus criante. Le Parti national démocrate (NPD) y est particulièrement populaire bien que ses membres aient été accusés de glorifier Adolf Hitler, il n’y a pourtant pas si longtemps.

Plus surprenant, ce bloc de cartes nous apprend que les citoyens de l’est tendent à utiliser de façon plus systématique les facilités de garde d’enfants (en haut à droite). Le phénomène est un véritable héritage du passé est-allemand. En effet, du temps de la RDA, les femmes avaient tendance à travailler alors qu’à l’ouest leurs consœurs restaient plus souvent à la maison pour superviser l’éducation des enfants.

Autre résidu du communisme, les fermes agricoles, qui s’avèrent être en moyenne de plus grande taille à l’est qu’à l’ouest. Sous le règne des communistes, ces dernières étaient bien souvent possédées en commun par des groupes de fermiers. À l’ouest, on vivait déjà à l’heure du culte de la propriété individuelle. Après la réunification, la taille des fermes ayant rarement changé, cette disparité a perduré à travers le temps…

Nous venons de le voir, 25 ans après et malgré les apparences, de multiples différences existent encore entre les territoires allemands des deux anciens blocs, et nous avons éludé de nombreux autres exemples – accessibles sur le site du quotidien allemand Zeit Online. Pourtant, cela n’empêche pas un grand nombre de personnes de considérer (sûrement à raison) la réunification de l’Allemagne comme une réussite.

Néanmoins, comme les manchettes des journaux nous l’ont rappelé cette semaine, pour certains – comme le collectif d’artistes « Centre for Political Beauty » – ce n’est pas la célébration du succès, ou non, de la réunification allemande qui devrait nous préoccuper.

Le week-end dernier, 14 croix blanches – plantées aux quatre coins de Berlin pour commémorer les Allemands de l’est qui ont perdu la vie en tentant de passer à l’ouest – ont mystérieusement disparu de la ville et ont été remplacées par des panneaux métalliques marqués de l’inscription « Il n’y a pas de réflexion en cours ici ».

Ces croix blanches ont refait surface lundi. Pas en Allemagne, mais aux frontières de notre Europe moderne, c’est à dire en Grèce, en Bulgarie ainsi qu’à proximité de la ville de Melilla (citée autonome espagnole située sur la Côte nord-ouest de l’Afrique).

Derrière cet acte symbolique : le groupuscule d’artistes « Centre for Political Beauty », qui a qualifié son acte de « critique de l’hypocrisie européenne en matière de renforcement des contrôles aux frontières du sud de l’Europe », alors que le continent est occupé à célébrer la chute du mur.

Le sujet vous intéresse ? Nous vous invitons à consulter le site du quotidien allemand Zeit Online qui a réalisé une fantastique série d’infographies encore bien plus complètes que ce que nous avons pu vous présenter dans cette chronique. Et pour ceux qui sont intéressés par l’histoire allemande depuis la chute du mur, nous vous invitons à consulter la série d’émissions (en trois volets) du « Dessous des Cartes » sur les conséquences de la chute du mur pour l’Allemagne, l’Europe et le monde. Il est possible d’en visionner le premier épisode ici.

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