À Paris, le combat de 9 lycéens sans abri pour ne pas dormir dans la rue

 Le lycée professionnel Hector Guimard, dans le 19e arrondissement de Paris, se mobilise pour fournir un logement stable à neuf de ses élèves sans abri et sans papiers. Une situation indigne à laquelle la mairie a répondu avec des solutions trop légères, estime le lycée.

(photo Patrick Randall/8e étage)
(photo Patrick Randall/8e étage)

Au lycée professionnel Hector Guimard, un établissement du 19e arrondissement parisien spécialisé dans les métiers du bâtiment, les élèves préparent une chanson pour soutenir neuf de leurs camarades sans abri, dont sept mineurs. Dans un des couplets, on entendra : « J’ai dit au revoir à ma terre, franchi le désert, échappé aux militaires, escaladé des frontières, traversé la mer. Mais tout cela n’était rien, car c’est là que j’ai dû faire face à l’hiver parisien ». Ces mots racontent le parcours et le calvaire vécus par les élèves depuis leur départ de pays comme le Mali ou la Guinée, où la situation était devenue invivable.

Lundi 5 janvier, le personnel de l’établissement – qui s’est regroupé début décembre 2014 au sein du collectif Actions Guimard – a annoncé avoir obtenu des pouvoirs publics une mise à l’abri temporaire des neufs lycéens après avoir menacé d’occuper le gymnase du lycée. Cette solution de dernière minute permet aux jeunes élèves d’être accueillis à la « Mie de pain », un centre d’hébergement d’urgence dans le 13e arrondissement de Paris habituellement réservé aux adultes.

« Grâce au mouvement, la situation commence à s’améliorer. Avant nous étions à la rue, mais à partir d’aujourd’hui, nous avons un abri pour une durée plus ou moins longue », raconte Abdoulaye, 17 ans, élève de seconde au lycée Hector Guimard arrivé de Guinée il y a deux ans.

Mais la décision ne satisfait que partiellement le collectif. « Cette mise à l’abri n’est pas une réelle prise en charge », explique Alex Adamopoulos, professeur d’anglais au lycée. « Ce n’est pas un lieu fait pour des lycéens, mais pour des personnes en grande détresse, dans une grande précarité et qui sont souvent marginalisés. Nos élèves ne sont pas très à l’aise dans cet endroit », ajoute-t-il.

Abdoulaye, 17 ans, lycéen sans abri. (photo Patrick Randall/8e étage)
Abdoulaye, 17 ans, lycéen sans abri. (photo Patrick Randall/8e étage)

Selon Gwenaëlle Austin, membre du Réseau éducation sans frontières (RESF), les mineurs y sont considérés comme des majeurs et n’y ont qu’un accès très limité en termes de besoins fondamentaux. Il s’agit d’une « mise à l’abri sèche », affirme-t-elle. Les lycéens n’y bénéficient en effet pas de suivi éducatif ou administratif, de prise en charge financière, d’accès à une laverie ou à un vestiaire et encore moins d’aide au transport. Si le centre leur offre trois repas par jours, le petit-déjeuner est servi trop tard pour que les élèves puissent le prendre sans rater leurs cours. En attendant, c’est le lycée, grâce à des fonds du rectorat et de la région, qui prend en charge une partie de ces besoins.

Mais d’autres problèmes plus larges seraient à l’origine de la situation actuelle de ces lycéens. Pour le proviseur de l’établissement, Benoît Boiteux, « il est évident qu’il y a une contradiction entre les différents organes de l’État. L’éducation nationale, qui doit accueillir, scolariser, former et préparer tous les élèves à une insertion professionnelle et sociale, a bien rempli sa mission. Mais le conseil général et l’aide sociale à l’enfance n’assurent actuellement pas la prise en charge de tous ces élèves, même mineurs ».

Des organismes publics qui, selon le collectif, refusent de plus en plus de prises en charge de jeunes isolés, allant même jusqu’à contester la minorité de certains étrangers. Il s’agit là d’un point très contesté par de nombreux groupes de protection des mineurs étrangers tels que le RESF. Des jeunes provenant de pays qui ne les enregistrent pas toujours à l’état civil rencontreraient de grandes difficultés pour prouver ou non leur minorité, amenant les autorités à réaliser des tests osseux plus que discutables. « Il y a des problèmes économiques qu’on peut comprendre, mais ces pratiques sont hors des clous en termes de loi et d’humanité », estime Benoît Boiteux. « La situation est même contraire aux objectifs nationaux de réduction du nombre de décrocheurs. Il est quand même miraculeux qu’un gamin ne décroche pas dans de telles conditions matérielles de vie », ajoute-t-il.

(photo Patrick Randall/8e étage)
(photo Patrick Randall/8e étage)

La situation de ces lycéens n’est malheureusement pas isolée en France. Il n’existe pas de chiffre précis, mais l’hexagone compterait près de 8 000 mineurs et jeunes majeurs isolés étrangers. Le lycée Hector Guimard, lui, accueille environ 70 élèves isolés sur 600 élèves, dont 35 mineurs. L’établissement compte six autres lycéens sans abri qu’il héberge dans son internat de 20 places. « Si nous sommes partiellement satisfaits de la réponse que nous avons eue, nous sommes aussi conscients que beaucoup d’autres lycéens, à Paris comme dans d’autres villes, n’ont pas eu cette chance. Quand nous avons commencé à nous mobiliser, nous avons été contactés par des militants, des enseignants, des parents d’élèves d’autres villes comme Lyon, où pratiquement 150 familles sont logées dans des écoles primaires ou des gymnases dans les mêmes conditions que chez nous », explique Alex Adamopoulos.

Séverine Guy, adjointe au maire du 19e arrondissement de Paris, affirme que « la ville [de Paris] s’est engagée fermement à remettre à plat tout le fonctionnement autour de l’aide sociale à l’enfance et de la prise en charge des mineurs isolés étrangers pour échéance du premier trimestre 2015 ».

Un propos étayé par Henriette Zoughebi, vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France, qui avance que la région doit s’engager d’une part à loger les élèves majeurs dans des foyers de jeunes travailleurs afin qu’ils puissent se régulariser. Et d’autre part que l’état doit prendre ses responsabilités quant au système de l’aide sociale à l’enfance. « Ce que nous voulons exiger, c’est qu’il n’y ait pas un seul jeune qui dorme dans la rue. C’est indigne pour un pays riche comme la France ».

Le collectif affirme qu’un rendez-vous de travail sur le sujet aurait été mis en place par la mairie de Paris pour le 19 janvier. D’ici là, il entend continuer à faire pression sur le dossier.

Vous pouvez suivre les avancées de la situation via le collectif de soutien Actions Guimard.

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