On [re]dessine le monde : migrants économiques, comment gardent-ils un lien avec leur pays d’origine ?

 Les flux migratoires n’ont jamais été aussi importants qu’à notre époque. C’est pourquoi cette semaine, dans “On [re]dessine le monde”, nous avons décidé de nous intéresser à un aspect peu abordé du sujet : les migrants économiques, qui constituent une part importante de ces déracinés des temps modernes. D’où viennent-ils ? Où choisissent-ils de s’installer ? Comment gardent-ils le lien avec famille et pays d’origine ? Autant de questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre aujourd’hui, cartes à l’appui.

(capture d'écran : http://www.idwfed.org/en/activities/global-international-migrants-day-1)
  (capture d’écran : http://www.idwfed.org/en/activities/global-international-migrants-day-1)

Le 18 décembre n’est pas un jour comme les autres. La date ne vous dit peut-être rien, et pourtant, pour des millions de personnes, elle est leur journée, la Journée Internationale des Migrants. Depuis l’an 2000 et son adoption par l’ONU, la journée du 18 décembre a pour objectif de promouvoir et protéger les droits des 175 millions de migrants recensés par l’Organisation internationale du travail (OIT). Les raisons qui poussent ces personnes au départ – qu’il soit temporaire ou définitif ; choisi ou contraint – sont variées.

Tout d’abord, un fait, particulièrement dramatique. Les migrations en raison de conflits armés culminent actuellement à leur plus haut niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon la Banque Mondiale, ce type de migration forcée concernerait plus de 51 millions de personnes de par le monde.

Autre pic historique, le nombre de “migrants économiques”. Selon la définition de l’Organisation internationale pour la migration il s’agit d’un “migrant quittant [son] pays d’origine pour s’installer sur le territoire d’un État étranger afin d’améliorer [ses] conditions d’existence”. La définition est particulièrement intéressante dans la mesure où elle permet de différencier ces migrants des personnes fuyant les persécutions (les réfugiés) tout en incluant les personnes souhaitant “entrer dans un pays sans autorisation ou en usant des procédures d’asile sans motif légitime”, ainsi que les travailleurs saisonniers.

Les migrants économiques constitueraient pas moins de la moitié des migrants du monde. Et à en croire l’OIT, 15 % d’entre eux se seraient installés sur leur territoire d’accueil illégalement et seraient donc particulièrement exposés aux abus en tout genre.

Au fur et à mesure que l’écart se creuse entre pays riches et pays pauvres, le nombre de migrations économiques explose. Ainsi, de 110 millions dans les années 1990, les migrants économiques atteignaient vingt ans plus tard une population totale de plus de 220 millions de personnes. C’est d’ailleurs en 1990 (dix ans avant l’instauration de la Journée internationale des migrants), face à ce constat alarmant, que l’ONU a décidé d’adopter la « Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille ».

Un texte plein de bonnes intentions qui vise à protéger les droits des travailleurs migrants. Pourtant, malgré son entrée en vigueur en mars 2003, il n’a à ce jour été ratifié que par 38 États dans le monde, dont aucun État membre de l’Union européenne, ni aucun pays fortement concerné par l’immigration.

Flux de migrations entre différentes régions du monde en 2005 et 2010. (source : http://www.global-migration.info/)
Flux de migrants entre différentes régions du monde entre 2005 et 2010.
(source : http://www.global-migration.info/) cliquez pour agrandir

La représentation ci-dessus, initialement publiée dans le journal universitaire Science en mars 2014, illustre visuellement les flux de migrants en provenance de différentes régions du monde, entre 2005 et 2010. Nous ne vous avons présenté ici qu’une capture d’écran de la carte interactive que nous vous encourageons fortement à consulter ici.

D’après cette carte, c’est donc bien l’Europe qui a reçu le plus grand nombre d’immigrants au cours de la période 2005-2010 (10,6 millions), devant l’Amérique du Nord (8 millions) et l’Asie de l’Ouest (7,2 millions). Sur la même période, l’Asie du Sud a enregistré les départs de près de 9,7 millions d’émigrants, ce qui en fait, à l’époque, la première zone d’émigration du monde devant l’Afrique (6,5 millions) et l’Amérique latine (6,2 millions). Selon les chercheurs à l’origine de l’étude, près de 0,6 % de la population mondiale se serait déplacé entre 2005 et 2010.

NDLR : il convient de remarquer que ces données varient considérablement de celles fournies par les Nations Unies ou Eurostat. Ces différences sont dues au fait que la méthodologie diffère. L’étude parue dans Science s’intéresse aux personnes ayant changé de façon permanente leur pays de résidence au cours d’une période de 5 ans. Les sources onusiennes ou européennes tendent, pour leur part, à prendre en compte les mouvements d’une personne au cours d’une année précise, à condition que la personne en question ait résidé au préalable au moins un an sur le territoire (une variable temporelle qui change selon les pays).

À noter que ces chiffres incluent les migrations interrégionales (soit les personnes parties d’un pays situé au sein d’une zone géographique pour aller s’installer dans un autre pays de cette même zone géographique). Ce type de migration est prédominant en Afrique (3,3 millions) ainsi qu’au sein de l’ex-URSS (1,8 million).

De même, un focus sur l’Europe permet de se réaliser que sur les 10,6 millions de personnes s’étant installées dans un pays d’Europe entre 2005 et 2010, on compte presque de 2,2 millions de migrants interrégionaux. Ce type de migration arrive donc largement en tête devant les flux de migrants en provenance d’Afrique (1,9 million), d’Amérique du Sud (1,6 million), d’Asie du Sud (1,4 million) ou d’Amérique du Nord (1,2 million). L’hexagone aurait pour sa part accueilli 752 000 nouveaux migrants sur son territoire entre 2005 et 2010 alors que près de 251 000 personnes seraient parties s’installer à l’étranger au cours de cette même période.

Si cette représentation permet de donner une idée générale de l’importance des flux de migrants, elle ne permet pas de déterminer quelle part d’entre eux constituent des migrants économiques. Si l’OIT parle d’environ 50 %, il va de soi que cela varie fortement selon les régions. Pour mieux comprendre le phénomène, il convient donc de s’intéresser à d’autres représentations cartographiques.

légende
Les appels téléphoniques à l’internationale dans le monde en 2014.
(source : QZ.com) cliquez pour agrandir

Cette seconde carte a été réalisée dans le cadre d’un rapport sur la connectivité à l’échelle globale réalisé par DHL (une importante entreprise privée allemande de services postaux). Elle matérialise le volume d’appels téléphoniques entre différents pays du monde. Au-delà de montrer dans quelle mesure la mondialisation continue de s’accélérer de façon constante (même si le monde reste encore loin d’être aussi hyperconnecté que ce que certains défenseurs de la mondialisation ne voudraient nous faire croire), elle permet de réaliser dans quelle mesure l’existence d’une diaspora de travailleurs migrants impacte les flux de communication. Ainsi, on y apprend que 41 % des appels internationaux sont émis d’un pays à l’économie avancée à destination de l’une des économies de marché émergentes. Seuls 9 % vont dans la direction opposée.

Sur les 10 “routes” d’appels internationaux les plus fréquentées, 7 proviennent des États-Unis (7,7 % des appels internationaux sont passés depuis les États-Unis vers le Mexique et 3,2 % des États-Unis vers L’Inde), ce qui semble logique vu qu’il s’agit du pays qui accueille le plus grand nombre de migrants en provenance de pays émergents. Sur les trois restantes, deux partent d’Europe (la plus importante étant celle allant du Royaume-Uni vers l’Inde), et la dernière relie Hong Kong (région administrative possédant un statut spécial qui la différencie de la Chine continentale) à la Chine.

Les auteurs de l’étude n’ont pas l’ombre d’un doute : ces flux de communication importants ne peuvent s’expliquer que par l’existence de partenariats économiques entre ces différents pays. La principale raison relèverait donc de la présence d’importantes diasporas de migrants économiques qui contactent régulièrement des personnes (famille ou amis) restées dans leur pays d’origine.

légende
Les transferts de fonds des migrants vers leur pays d’origine en 2011 (source : The Guardian) cliquez pour agrandir

Enfin, notre dernière carte s’intéresse à des flux encore plus tangibles. Réalisée par l’équipe du Guardian, elle illustre les transferts de fonds des migrants vers leur pays d’origine en 2011. Si depuis toujours les migrants économiques ont envoyé de l’argent à leur famille restée au pays, les sommes en question ont récemment augmenté pour atteindre des niveaux record. S’il y a plusieurs raisons à cela, la baisse progressive des tarifs appliqués par les banques et autres organismes de transferts d’argent – le taux moyen actuellement prélevé sur une somme est d’environ 7,9 % de sa valeur contre 8,9 % en 2013 – en est surement la cause principale. Une baisse qui peut elle-même être expliquée par l’émergence de nouveaux concurrents proposant des tarifs attrayants sur Internet.

Officiellement, selon la Banque mondiale, les transferts de fonds auraient représenté plus de 400 milliards de dollars américains en 2011 (et sont estimés aux alentours de 435 milliards pour 2014). En réalité, ces chiffres pourraient être encore bien plus élevés. La Banque Mondiale prévoit une hausse de 4,4 % cette année, ce qui amènerait le montant total de ces transferts d’argent à 454 milliards de dollars.

La carte ci-dessus nous apprend que L’Inde, avec 63 milliards de dollars, la Chine (61 milliards de dollars) et le Mexique (24 milliards de dollars) constituent le trio de tête des pays de destination de ces transferts de fonds. Une autre perspective intéressante est de s’intéresser à la part du PIB que ces transferts de fonds représentent. Là, le classement change du tout au tout. Ainsi, les envois de fonds représentent 47 % du PIB du Tadjikistan (dont l’essentiel des fonds, soit 1,7 milliard de dollars américains, proviennent de la Russie), 31 % de celui du Liberia, 29 % de celui du Kirghizstan, 27 % de celui du Lesotho et 23 % de celui de la Moldavie, seul pays d’Europe à s’inscrire dans ce second top 10.

Tout comme pour les appels téléphoniques émis vers l’international, les migrants installés aux États-Unis arrivent premiers en matière de transferts de fonds. En 2011, ces derniers auraient envoyé près de 111 milliards de dollars américains vers l’étranger (soit 80 % du montant total des aides internationales versées cette année-là dans le monde), dont 22 milliards vers le Mexique, 12 milliards vers la Chine et la même somme vers l’Inde.

À titre de comparaison, en 2011, les migrants installés en France n’avaient envoyé à l’étranger que 20 milliards de dollars américains, ce qui place notre pays en sixième position des pays d’origine de transferts de fonds. Pour autant, la France peut aussi compter sur sa propre diaspora. En effet, notre pays arrive également en sixième position des pays receveurs de fonds avec 18,9 milliards de dollars américains reçu cette même année.

Le sujet vous intéresse ? Nous vous invitons à consulter directement les données de la Banque Mondiale sur les migrations, les envois de fonds et les diasporas. Si vous souhaitez en apprendre plus sur la Journée internationale des migrants vous pouvez vous rendre directement sur le site des Nations Unies. L’article sur les flux migratoires de la revue universitaire Science est pour sa part consultable ici. Enfin, dans la même veine, vous pouvez également lire, ou relire, notre article de novembre dernier sur ces enfants de migrants qui seraient la clé des bons résultats des écoles londoniennes. Bonne lecture.

Recommandé pour vous

0 commentaires