Gambie, la dictature qui coule des jours paisibles

En Gambie, on arrête arbitrairement, on torture, on exécute. Homosexuels et séropositifs encourent la prison à vie. Les journalistes informent parfois au péril de leur vie. Depuis 20 ans, Yahya Jammeh, le chef de l’État gambien, fait régner la terreur à l’intérieur de ses frontières. Le paradoxe ? La Gambie abrite le siège de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Les ONG tirent régulièrement la sonnette d’alarme, sous le regard impassible de la communauté internationale. Au Sénégal en début d’année, Marie Tarteret s’est penchée sur ce petit État d’Afrique.

(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

Des hommes armés ont fait le voyage en pirogue depuis la côte sud de la Gambie pour rejoindre Banjul, la capitale du pays. C’était le 30 décembre 2014. Les assaillants ont profité de l’absence à l’étranger de leur président Yahya Jammeh pour attaquer le palais présidentiel dans la capitale gambienne. La tentative de coup d’État, rapidement maîtrisée par des militaires fidèles au pouvoir en place, est passée presque inaperçue aux yeux de la communauté internationale. Pourtant, c’est bel et bien une dictature que les putschistes ont tenté d’abattre ce jour-là.

Enclavée dans l’État du Sénégal, la Gambie est le plus petit pays d’Afrique de l’Ouest. Une étroite bande de terre qui s’étend sur près de 200 kilomètres, le long du fleuve Gambie. Depuis son accession au pouvoir par un coup d’État en 1994, Yahya Jammeh impose à deux millions de Gambiens, sous couvert d’une présidence, un régime fondé sur la terreur et la répression.

Jeté dans un trou et feint d’être enterré vivant

En juillet 2014, Amnesty International a publié un rapport accablant concernant la situation des droits de l’homme en Gambie. Le document liste des cas de détentions et d’exécutions arbitraires, de tortures, ou encore de menaces envers les défenseurs des droits humains. Le rapport pointe l’exemple de la disparition de Baba Leigh, un imam reconnu pour sa ferveur en matière de défense des droits de l’homme. Arrêté en décembre 2012 par l’Agence gambienne nationale de renseignements (NIA), il a été interrogé sous la torture, puis incarcéré.

« Une nuit, les agents de la NIA l’ont fait sortir de sa cellule, l’ont jeté, avec les mains et les pieds attachés, dans un trou creusé dans le sol et l’on recouvert de sable jusqu’à la poitrine en feignant de vouloir l’enterrer vivant », peut-on lire dans le rapport. Selon ce même document, les séances de torture ont été enregistrées. L’imam n’a jamais été inculpé de quoi que ce soit. Il n’a pas eu le droit de faire appel à un avocat durant sa détention. Ce responsable religieux est resté 5 mois en prison, avant d’être finalement relâché. Les auteurs des actes de violence dont il a été victime n’ont jamais été traduits devant la justice.

(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

Les homosexuels et les séropositifs risqueraient la prison à vie

En novembre 2014, une opération a été menée en Gambie afin de débusquer des personnes accusées d’homosexualité. Plusieurs d’entre elles ont été arrêtées. C’est le bureau régional d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, basé à Dakar, au Sénégal, qui a donné l’alerte. D’après ce que l’ONG a rapporté à l’AFP, les homosexuels présumés ont subi des mauvais traitements. Ils auraient été menacés de viol avec des objets afin d’effectuer une vérification de leur préférence sexuelle. Les personnes arrêtées auraient également été incitées à dénoncer d’autres homosexuels aux autorités. Jusqu’alors passible de 14 ans de prison, l’homosexualité pourrait bien conduire désormais à un emprisonnement à vie. Le 25 août 2014, l’Assemblée nationale gambienne a voté une loi qui, selon Human Rights Watch et Amnesty, est «  rédigée en termes vagues et pourrait permettre de condamner à la prison à vie des personnes séropositives ou vivant ouvertement leur homosexualité ».

Concernant la liberté de la presse, la Gambie arrive à la 151e position sur 180 pays recensés dans le classement 2015 de Reporters Sans Frontières. Une loi prévoit jusqu’à 15 ans de prison et près de 64 000 euros d’amende pour «  diffusion de fausses nouvelles à l’encontre de la Gambie ou de ses fonctionnaires ». Des journalistes sont régulièrement jetés en prison. Les médias font l’objet d’une surveillance étroite et peuvent à tout moment, sur ordre de Yahya Jammeh, être interdits de diffusion.

La Gambie, pays d’accueil de la Commission des Droits de l’Homme en Afrique

Pourtant, la Gambie fait partie des 53 États qui ont ratifié la Charte africaine des Droits de l’Homme et des Peuples. Cette charte, adoptée au Kenya en 1981, définit un certain nombre de droits de l’homme que les pays signataires doivent faire respecter. La liberté de conscience, l’interdiction de la torture et des châtiments cruels, ou encore le droit à l’information et à la liberté d’expression font partie des droits qui figurent sur cette charte.

Mais la contradiction ne s’arrête pas là. La Gambie abrite depuis 1989 le siège de la Commission africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP). Cette institution est censée protéger et promouvoir les droits humains. « La Gambie, dans le concert des nations africaines, devait jouer un rôle pilote dans la défense des droits de l’homme à travers tout le continent. Le fait de recenser aujourd’hui des violations aussi graves en matière de droits humains de la part de ce pays ne constitue même plus un paradoxe. C’est juste inexprimable », explique Ousseynou Faye, avocat et président de la Société Internationale pour les Droits de l’Homme (SIDH). « Nous envisageons d’attirer l’attention des États africains sur ce point, poursuit-il. Il faut que tous les pays mettent en garde la Gambie et qu’ils l’enjoignent de respecter les droits de l’homme. À défaut, pour sanction, il faudra lui retirer le siège de la Commission africaine des Droits de l’Homme ».

Certains progrès soulignés par les Nations Unies

Cette question du retrait du siège de la CADHP de la ville de Banjul ne date pas d’aujourd’hui. La Fédération internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH) avait déjà tiré la sonnette d’alarme en octobre 2009, préconisant un transfert du siège de la Commission dans un autre pays. Mais plus de cinq ans après, la situation reste inchangée. « Ce que l’on note, c’est que les pays africains n’osent pas dénoncer. Ils ne se prononcent pas sur la situation des autres pays du continent, même si des gens sont tués. C’est une grande faiblesse dans nos institutions africaines. À chaque fois, nous attendons que le chaos s’installe pour agir et commencer à aider les populations. En Gambie, si nous n’arrêtons pas cette situation de brutalité, cela risque d’exploser », met en garde Fatou Diagne Senghor, la directrice régionale de l’ONG Article 19.


(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

Tous les 4 ans, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU procède à l’élaboration des examens périodiques universels (EPU). Il s’agit d’étudier la situation de 193 pays en ce qui concerne les droits humains et de publier un rapport pour chaque État. Le dernier rapport concernant la Gambie a été présenté au Conseil des droits de l’homme à Genève, en Suisse, en octobre 2014. Selon le document, la situation a beau être problématique en Gambie, des progrès ont été réalisés depuis la dernière évaluation en 2010. Selon le représentant gambien qui s’est rendu à Genève, « la Gambie a renforcé ses efforts dans les domaines des droits de l’homme tels que l’éducation, la santé, le droit des femmes, des enfants et des personnes handicapées ainsi que les droits fondamentaux ». Des propos rapportés sur le site internet de la radio des Nations Unies. Mais l’EPU a ses limites. L’élaboration d’un examen périodique de l’ONU pour un État donné se fonde sur trois rapports : le premier est établi par le pays concerné, le second est rédigé par l’ONU et le troisième est une synthèse des observations de diverses ONG.

Dans le cas du premier rapport, le pays concerné fait son auto-évaluation. Il peut donc librement manquer de transparence et d’objectivité. De plus, la préparation de ce rapport est censée s’accompagner « d’une large consultation nationale ». Or, il est difficile pour des populations de s’exprimer en toute vérité dans un contexte où la liberté de parole n’est qu’illusion. Surtout, pour Amnesty, les autorités gambiennes cacheraient la réalité aux investigateurs de l’ONU lorsqu’ils se rendent sur place pour élaborer leurs enquêtes, faussant également l’état du second rapport nécessaire à l’élaboration de l’examen périodique de l’ONU. Le système ne prévoit également aucune sanction pour les pays qui contreviendraient au respect des droits de l’homme.

Disparitions forcées et possibles fosses communes

Malgré les tentatives de surveillance venues de l’extérieur, la Gambie n’est pas inquiétée outre mesure. Depuis que Yahya Jammeh est à la tête du pays, son régime a été secoué par sept tentatives de coup d’État. La dernière en date, celle de fin décembre 2014, n’a fait qu’accroître la répression du régime gambien. Les personnes soupçonnées d’être liées de près ou de loin à la tentative de putsch sont recherchées par les autorités. « Des familles entières ont été arrêtées de façon arbitraire. Les autorités se sont emparées de mères de famille, et même d’une femme âgée de 80 ans parce que son fils était soupçonné d’avoir pris part à la tentative de renversement du régime. Aujourd’hui, personne ne sait où ces personnes se trouvent », expliquait en janvier dernier Fatou Jagne Senghor, directrice régionale de l’ONG Article 19.

Le sort de ces personnes est préoccupant pour Assane Dioma Ndiaye, avocat et coordinateur de la Ligue Sénégalaise des Droits Humains. « Nous craignons que les personnes arrêtées suite à la tentative de coup d’État aient été exécutées et enterrées dans des fosses communes. Amnesty a exigé la mise en place d’une commission d’enquête internationale qui se rendrait en Gambie afin d’enquêter sur ce qui se passe réellement en ce moment dans le pays », déclarait l’avocat en janvier.

Conséquence de cette répression ? Le Sénégal, seul pays limitrophe de la Gambie, voit affluer bon nombre de réfugiés gambiens. Une situation qui inquiète les responsables des ONG en charge de la défense des droits de l’homme. « La tentative de coup d’État a entraîné une véritable chasse à l’homme, poursuit Fatou Jagne Senghor. Les gens cherchent à se sauver, et viennent se réfugier au Sénégal. Ce qui est inquiétant, c’est qu’il ne s’agit plus seulement de personnes politiques ou de journalistes. Ce sont toutes les catégories de population qui cherchent désormais à fuir. Et bien souvent des personnes vulnérables ».


(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

Une campagne de solidarité sur les réseaux sociaux

La répression gambienne semble faire peur au-delà des frontières du pays. Toujours d’après la directrice de l’ONG Article 19, les familles sénégalaises qui auraient des proches en Gambie seraient frileuses à l’idée de les accueillir au sein de leurs foyers, par peur d’être suivies et de subir des représailles. L’antenne d’Amnesty International à Dakar a lancé une campagne sur les réseaux sociaux en janvier. Il s’agissait pour les internautes de poser sur une photo avec le message suivant : « Bienvenue aux réfugiés gambiens fuyant la persécution ». Les images ont été ensuite postées sur Facebook ou Twitter.

Traditionnellement, le Sénégal a toujours été une terre d’asile pour les réfugiés gambiens. « La nouvelle donne, c’est que les autorités sénégalaises commencent à les expulser, explique Abdoulaye Seck, chargé de campagne à Amnesty International Sénégal. Après la tentative de coup d’État de décembre, lorsque des Gambiens ont fui et sont arrivés au Sénégal, ils ont pris peur. Ils sont restés confinés dans les régions périphériques, en se cachant. Certains réfugiés gambiens n’ont pas contacté les autorités sénégalaises par peur d’être reconduits chez eux ». Amnesty considère que ceux qui fuient les persécutions doivent pouvoir se réfugier à l’intérieur des frontières sénégalaises. « Nous avons jugé nécessaire d’initier cette campagne digitale de solidarité envers les réfugiés gambiens, pour montrer que le Sénégal est disposé à les accueillir », ajoute Abdoulaye Seck.

Yayha Jammeh prétend pouvoir guérir le sida

Très rares sont les Gambiens qui acceptent de témoigner de la situation dans leur pays, même lorsqu’ils sont à l’étranger. « Chez nous, on ne peut rien dire, on doit rentrer dans le moule si l’on ne veut pas être inquiété », lâche à la va-vite un Gambien qui travaille comme guide touristique à Dakar et qui souhaite conserver l’anonymat. Il n’en dira pas plus. La population gambienne doit aussi régulièrement faire face aux déclarations insensées de Yahya Jammeh. Le dictateur se présente comme un guérisseur traditionnel. Il prétend même détenir la solution pour guérir le sida, rapporte le site de Reporters Sans Frontières.

Yahya Jammeh ne garantit ouvertement aucune sécurité à ceux qui sont affiliés à des mouvements de défense des droits de l’homme. « Personne n’échappe à la folie de ce despote illuminé, insiste Assane Dioma Ndiaye, de la Ligue sénégalaise des Droits Humains. Nous recensons actuellement toutes les exactions commises à l’encontre des droits de l’homme en Gambie. Le tout dans la perspective d’un grand procès international que nous allons porter contre Yahya Jammeh. Il hors de question que tous les crimes qu’il a commis restent impunis. S’il sort vivant de son règne, ce sera le prochain client d’un tribunal pénal africain. Voire même de la Cour Pénale internationale ».

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