Un scientifique chinois tire la sonnette d’alarme concernant la stratégie nucléaire de Pékin

 Alors que Pékin a annoncé il y a quelques jours le début de la construction de sa première centrale de troisième génération, concurrente de l’EPR français, un éminent scientifique chinois met en garde le pays sur sa politique nucléaire qu’il juge « démentielle » et dangereuse.

(photo d'illustration flickr/mandj98)
(photo d’illustration flickr/mandj98)

On disait que nous empruntions les navires des autres pour aller sur l’océan. Désormais, nous construisons notre propre bateau », a déclaré au Monde Qian Zhimin, le directeur général de China National Nuclear Corporation (CNNC), la société chargée d’implanter en Chine et d’exporter à l’international la première version de l’ACP1000, nom de code « Dragon ». Concurrent de l’EPR du français Areva, le « Dragon » incarne le premier réacteur nucléaire de troisième génération de fabrication chinoise, d’ores et déjà promis au Pakistan et à l’Argentine.

Mais au delà de sa nouvelle stratégie de développement à l’international, la Chine représente surtout le premier marché nucléaire civil avec 26 réacteurs opérationnels, 24 en chantier et des dizaines d’autres en projet. Objectif : un parc nucléaire d’une puissance de 58 gigawatts d’ici 2020, 150 d’ici 2030 et 1400 d’ici 2100, selon les chiffres de l’Association nucléaire mondiale. A titre de comparaison, la France – pionnière en la matière – héberge un parc d’une puissance de 63,2 gigawatts qui permet à notre pays de tirer près de 74% de son énergie électrique du nucléaire. En Chine, seuls 2,4% de la production totale d’électricité était assurée par le nucléaire en 2014.

Même si la transition entre les polluantes centrales à charbon – première source de production d’électricité en Chine – et le nucléaire – qualifié de « plus ## propre » – est saluée, la rapidité avec laquelle la Chine veut l’opérer est vivement critiquée. C’est notamment sur ce point qu’est revenu He Zuoxiu, vétéran de l’Académie des Sciences de Chine, auprès du quotidien britannique The Guardian. Dans un entretien publié lundi, le lanceur d’alerte qualifie la stratégie de son pays en terme de développement du nucléaire civil de « démentielle ». Le scientifique réputé, qui multiplie les sorties depuis plusieurs années pour que son pays opère une transition énergétique en douceur, s’est notamment inquiété du manque de moyens alloués à la sécurité.

Il est par ailleurs revenu sur le moratoire que s’était imposé la Chine après la catastrophe de Fukushima. Mis en place pour permettre aux autorités de revoir les normes de sécurité, il avait été levé au bout d’un an. Le scientifique a ainsi critiqué une Chine partagée entre prudence et volonté de surpasser le Japon en terme de puissance nucléaire civile. Pour lui, les projets de réacteurs validés après la levée du moratoire sont particulièrement risqués. Un accident, explique-t-il, pourrait provoquer la contamination de rivières dont des centaines de millions de personnes dépendent pour l’agriculture et l’eau potable.

« Il y a deux courants de pensée concernant le nucléaire en Chine. Le premier donne la priorité à la sécurité, tandis que l’autre met l’accent sur le développement », a déclaré He Zuoxiu au Guardian. Il a par ailleurs évoqué les faibles compétences en management et en prise de décisions de son pays ainsi que les problèmes de corruption. La parole de ce scientifique a, d’après le Guardian, d’autant plus de poids qu’il s’est souvent montré en faveur des décisions de son gouvernement.

« La Chine n’a pas assez d’expérience dans le nucléaire pour pouvoir faire des choix judicieux », a-t-il ajouté. « Les vérifications réalisées en Chine après la catastrophe de Fukushima n’ont mis en lumière que des failles mineures, permettant de conclure que le nucléaire chinois est sûr. Mais ces vérifications ont été faites selon les anciennes normes et celles-ci doivent clairement être revues ». Dans un argumentaire à charge, le scientifique a ajouté : « Il y a eu des discussions internes pour élever les standards de qualité au cours des quatre dernières années, mais une telle décision aurait impliqué de gros investissements qui auraient affecté la compétitivité et la rentabilité de l’industrie nucléaire. L’énergie nucléaire est bon marché parce que nous baissons nos exigences ».

Selon lui, les faibles salaires dans le nucléaire chinois participent également à le rendre dangereux en ce sens qu’il n’attire pas les jeunes scientifiques. L’homme de 88 ans a expliqué au journal britannique avoir été invité par le ministère de l’environnement à rejoindre un conseil de surveillance du nucléaire. Il aurait décliné cette invitation, reprochant à l’institution son manque d’indépendance.

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