Diamant, vinyle ou arbre, des entreprises donnent une seconde vie aux cendres des défunts

(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)
(Illustration : 8e étage/Anissa Radina)

La vie se termine par la mort ; les deux sont les choses les plus naturelles qui soient. Pourtant les approches de la mort font peur – mais que se passe-t-il derrière cette membrane qui crée la frontière entre le physique et l’invisible, entre l’énergie constante et le savoir infini ? Cette question existentielle est souvent posée du point de vue de l’esprit, parce que physiquement nous savons à peu près tous comment ça se passe pour la matière inanimée : on nous place dans une position horizontale à l’intérieur d’une boite, un homme en noir nous recouvre avec de la terre et le niveau du sol s’élève au-dessus de nous. Cette règle change parfois avec la crémation, mais ce procédé reste très classique.

Pour beaucoup, un être humain est une conscience individuelle et unique qui mérite un témoignage de son existence. La plupart du temps, ce témoignage se fait seulement via la mémoire du défunt. Parfois, à la lecture de l’inscription de la pierre tombale ou à la vision de l’urne contenant les cendres dans un salon. Pour convertir ce témoignage en quelque chose de tangible, des entreprises ont décidé d’offrir des services funéraires novateurs, en transformant les cendres humaines en un objet de la vie plus ou moins courante. Un vinyle, un arbre ou même un diamant.

J’ai contacté les concepteurs de ces inventions pour en savoir plus sur ce qui les avait poussés à se lancer dans la matérialisation de la mort, le procédé utilisé dans la réalisation de leur projet, et avoir leur opinion sur la mort.

Jason Leach, un Britannique fondateur d’Andvinyly, m’a raconté lors de notre entretien via emails interposés que son idée était née de « l’aboutissement d’un certain nombre d’événements personnels » et surtout de la peur de la mort. « À l’âge de 35 ans, j’ai réalisé, presque soudainement, que je n’étais pas invincible et que j’allais mourir un jour. Cette idée m’a terrorisé.  » Quelques mois plus tard, en regardant un reportage – sur un Américain qui avait demandé à ce que ses cendres soient incorporées à un feu d’artifice pour que sa famille puisse apprécier son départ vers l’au-delà – Jason a eu l’idée de faire de même, mais avec un procédé qu’il connaissait bien : la création de vinyles.

Un vinyle créé à partir de cendres humaines. (photo Andvinily)
Un vinyle créé à partir de cendres humaines. (photo Andvinily)

En produisant une cinquantaine d’extended play (EP) avec son propre label ###Subhead and Fix – en 2004, il avait appris à maitriser à la perfection le processus de fabrication. « C’est comme ça que j’ai su comment je voulais que mes cendres soient utilisées après ma mort – c’était une façon personnelle de faire face à mon décès inévitable ». Jason a ensuite mis son site en ligne. Après seulement quelques jours, des dizaines d’internautes lui ont demandé s’il pourrait customiser un vinyle avec leurs cendres après leur mort. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’offrir mes services au gens en réalisant des vinyles avec des restes humains ».

Rinaldo Willy, créateur et PDG d’Algordanza, m’a quant à lui raconté qu’il avait eu l’idée de créer son entreprise funéraire en 2003, en lisant un article sur la transformation de cendres en diamant. « Bien que l’article ne parlait pas de cendres humaines, j’ai pensé que ce serait une merveilleuse façon de se souvenir des êtres chers », m’a-t-il confié. En fabricant des diamants commémoratifs, Rinaldo avait pour objectif d’offrir quelque chose de précieux et d’impérissable aux membres de la famille du défunt. « Nous ne voyons pas nos diamants commémoratifs comme une matérialisation de la mort, mais plutôt comme une possibilité de commémorer une personne aimée et unique. Une sorte de matérialisation du souvenir, d’où le nom de la société Algordanza qui signifie « mémoire » en langue rhéto-romane ».

La société Algordanza fabrique des diamants à partir de cendres humaines. (photo Algordanza )
La société Algordanza fabrique des diamants à partir de cendres humaines. (photo Algordanza )

Pour Roger Moliné, PDG d’Urna Bios, l’idée de son invention est venue par hasard, un beau jour. « Mon frère Gérard plantait des graines avec notre grand-mère dans le jardin quand ils ont trouvé un oiseau mort sur le sol. Notre grand-mère, instinctivement, a mis l’oiseau mort dans un petit trou et l’a recouvert de graines d’arbres ». Un geste simple – d’une agricultrice qui a toujours été en contact avec la nature –, qui pourtant l’a marqué en changeant son concept de la mort. La mort pouvait être douce, reposante, et surtout la vie pouvait être cyclique – elle pouvait repousser. C’est ce souvenir, des années plus tard, qui lui a inspiré la création d’un produit qui pourrait transmettre un message de vie après la vie – une sorte de réincarnation en un arbre qui grandit – en dispersant dans des graines d’arbre les cendres obtenues par le procédé de la crémation d’un mort. Selon Roger Moliné, l’objectif est de « replacer l’Humain dans le cosmos en le mêlant à nouveau aux éléments ».

Les capsules d'Urna Bios ont pour ambition de transformer la mort en vie en utilisant les cendres du défunt comme terreau fertile. (photo Urna Bios)
Les capsules d’Urna Bios ont pour ambition de transformer la mort en vie en utilisant les cendres du défunt comme terreau fertile. (photo Urna Bios)

Les procédés de transformation de cendres en vinyle ou en terreau fertile ne sont pas compliqués, assurent Jason et Roger. C’est la dimension sociale du projet qui a posé problème. « Vous avez besoin de vos propres installations afin d’assurer la production, mais ce n’est pas ce qui repousse les gens. Les gens ont des doutes quant à avoir un vinyle avec les cendres de leurs proches », assure Jason. Et il est compréhensible qu’entendre le bruit d’un corps mort suite aux vibrations de l’air créées par un 45 tours puisse être déroutant. « Le son ramène le mort à la vie et surtout sa cendre peut être repartie dans plusieurs vinyles pour que tous les proches puissent avoir leur copie. C’est aussi pour ça que le vinyle est idéal ».

Les machines de Rinaldo Willy permettent de créer des diamants de synthèse grâce a une chaleur de 1400 degrés et une pression de 60 000 bars. (photo Algordanza)
Les machines de Rinaldo Willy permettent de créer des diamants de synthèse grâce a une chaleur de 1400 degrés et une pression de 60 000 bars. (photo Algordanza)

Du point de vue technique, l’opération a été plus délicate pour Rinaldo Willy qui a été confronté au défi d’extraire le carbone des cendres de crémation afin de confectionner ses diamants. « Nous avons relevé ce défi », raconte-t-il fièrement, « ainsi que celui de l’aspect social ». L’acceptation et la crédibilité étaient impératives : il fallait que ce soit éthique, assure le Suisse. « Le développement de notre entreprise et l’augmentation constante de la demande au cours des dix dernières années reflète notre professionnalisme et l’intérêt qu’ont les gens pour le produit. Il plait toujours, et de plus en plus ».

La réincarnation d’un être cher en objet n’est cependant pas à la portée de toutes les bourses. Si la pousse d’arbre proposée par Urna Bios est accessible pour environ 130 euros, il faudra compter 3900 euros pour un diamant d’entrée de gamme chez Algordanza et plus de 4100 euros pour un vinyle fabriqué par Andvinily. Pas de doute, le business de la mort fait toujours autant recette.

N’hésitez pas à visiter le site de Felix.

 

Recommandé pour vous

0 commentaires