On [re]dessine le monde : De la difficulté de bien (se) représenter l’Afrique

 Aujourd’hui dans “On [re]dessine le monde” nous allons vous parler d’Afrique. Il est toujours très difficile de parler d’un continent dans son ensemble sans très vite tomber dans l’approximation, surtout quand ce dernier fait 30 millions de km2 et est constitué de pas moins de 54 pays. Cette chronique n’a aucunement la prétention d’être exhaustive. Son objectif est modeste : questionner la manière dont nous (nous) représentons le continent, et ce comme d’habitude cartes à l’appui. Au programme, cartographie, démographie, croissance économique ou encore fracture digitale.

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 Vous souhaitez vous faire une meilleure idée de la véritable taille continent africain ? Un conseil : délaissez la projection Mercator pour les projections dites « sinusoïdale » ou « de Mollweide ».
(Source : Washington Post)
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L’Afrique, deuxième continent de par sa taille après l’Asie. 30 millions de km2 qui représentent 6 % de la surface totale de la Terre et rien de moins qu’un cinquième des terres émergées de notre planète bleue. C’est beaucoup. Pourtant, parfois on se demande si nous en sommes vraiment conscients. Pour de multiples raisons, notre vision du continent tend à rester figée. Trop souvent, quand l’Afrique fait les gros titres, c’est à cause d’un conflit, d’une crise humanitaire ou encore d’une épidémie.

Pourquoi est-ce parfois si difficile d’envisager l’Afrique autrement ? Pour essayer de comprendre, commençons donc par jeter un coup d’œil aux diverses manières dont les cartographes représentent le continent. C’est important, car, et là rien de bien nouveau pour les amateurs de cartes, sur de nombreuses représentations cartographiques l’Afrique apparaît comme bien plus petite qu’elle ne l’est réellement.

Prenons par exemple la plus connue d’entre elles : la représentation dite « de Mercator », du nom de son auteur le Flamand Gerardus Mercator. Cette dernière, qui a vu le jour en 1569, demeure encore à notre époque l’une des représentations cartographiques les plus classiques de notre planète. Elle est cependant loin de rendre justice au continent africain. Preuve en est : le Groenland y apparaît plus grand que l’Afrique (cf. carte ci-dessus). En réalité, le continent est presque 14 fois plus important que le Groenland qui fait lui approximativement la taille de l’Algérie.

Et si la véritable taille des continents n’y est pas respectée, il va de soi que celle des pays non plus, et ce ne sont pas les exemples qui manquent, comme l’explique très bien Jean-Paul Pougala, directeur de l’Institut d’études géostratégiques de Douala, au Cameroun, dans ce billet de blog.

Sur une représentation « de Mercator », le Cameroun (475 000 km2) semble être d’une superficie égale à la Suisse (41 000 km2). Et même si l’Allemagne (352 000 km2) à l’air de faire le double de la superficie du Mozambique (801 000 km2), en réalité, elle n’en fait même pas la moitié. Un rapide coup d’œil à la France métropolitaine (547 000 km2) pourrait nous laisser penser que l’hexagone à une dimension égale à celle du Mali (1 240 000 km2). Perdu. Là encore, l’erreur de représentation est flagrante.

Il faut savoir que l’une des principales difficultés de la cartographie est de représenter la projection d’une sphère (la Terre) sur un plan. C’est automatique, l’opération entraine toujours une distorsion, plus ou moins importante, de la réalité. Si elle respecte les angles et facilite ainsi le tracé d’itinéraires maritimes ou aériens, la projection cylindrique « de Mercator » ne respecte pas les surfaces. Il suffit d’observer l’indicatrice de Tissot pour s’en convaincre.

Il existe pourtant d’autres projections, que certains jugent plus proches de la réalité. La plus fameuse d’entre elles est surement celle de « Gall-Peters ». Intéressant, cet outil — très apprécié des altermondialistes — cherche à rééquilibrer les inégalités entre les pays du monde en donnant plus d’importance aux pays dits « du Sud ».

La représentation de « Gall-Peters » a le mérite d’essayer de prendre en compte la taille réelle des continents (l’Afrique y apparaît bien plus de 14 fois plus grande que le Groenland). En Revanche, elle échoue à représenter les angles et par conséquent à respecter les contours (ce qu’arrive à faire la projection « de Mercator ») et ne passe pas non plus le test de l’indicatrice de Tissot. Cette carte n’est donc pas plus juste que la représentation « de Mercator », ce qui ne lui enlève en rien son intérêt principal : la comparaison des surfaces réelles des continents.

Pour le chercheur Jean-Paul Pougala, cette prédominance de la projection « de Mercator » est avant tout le reflet d’un choix politique : « c’est celle qui fait la part belle à l’Occident et endommage les pays non occidentaux, comme l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie ». À l’en croire, les erreurs d’échelle ne seraient pas sans conséquence. En réalité, avec 5 917 000 km2, l’Europe est 4,4 fois plus petite que l’Afrique. Pourtant, la plupart des Européens, ainsi qu’une bonne partie des Africains, n’ont pas conscience de cet état de fait. Selon le chercheur, les retombées psychologiques de cette carte « à première vue anodine » sont bien tangibles : « l’Europe a réussi à installer dans la tête des Africains une acceptation de sa supposée supériorité », explique-t-il.

Où vivons-nous. (Source : National Geographic)
Répartition de la population mondiale en fonction du revenu moyen par habitant.
(Source : National Geographic) cliquez pour agrandir

Impossible de s’interroger sur l’Afrique sans s’intéresser au dynamisme démographique du continent. Pour donner une petite idée, on y recensait un peu plus d’un milliard d’habitants en 2013, c’est à dire un peu moins que la population de l’Inde (plus d’1,2 milliard) ou de la Chine (plus d’1,4 milliard). Grosso modo, un terrien sur sept est donc africain, et ce ratio va être amené à augmenter au cours des prochaines décennies.

La carte ci-dessus provient d’un article de National Geographic. Elle illustre la manière dont la population mondiale est répartie sur la planète en fonction de ses revenus. Les zones jaunâtres représentent la densité de population dans les zones dont le revenu moyen par habitant est le moins élevé du globe. À l’inverse, les zones bleutées indiquent la densité de population dans les zones dont le revenu moyen par habitant le plus élevé du globe.

On peut noter la présence en Afrique de zones rougeâtres et de zones violacées qui indiquent elles, respectivement, les zones où le revenu moyen est situé dans la tranche supérieure des bas revenus et la tranche inférieure des hauts revenus. Ce sont principalement des zones du continent riches en ressources naturelles, par exemple en pétrole, en or ou encore en diamants.

Cette carte permet notamment de réaliser que l’Afrique héberge l’essentiel des populations vivant avec l’équivalent de moins de 1000 dollars par an. À noter qu’un revenu moyen plus important est le plus souvent associé à une baisse du taux de mortalité infantile, une espérance de vie plus longue, ainsi qu’à un meilleur accès aux installations sanitaires. À l’inverse, un revenu moyen plus faible sera associé à des schémas familiaux favorisant, en moyenne, un nombre plus important d’enfants entrainant par ricochet une croissance démographique plus rapide.

Ainsi, rien de bien étonnant à ce que ce soit des pays d’Afrique qui s’inscrivent en bons premiers en matière de taux de fertilité — ces derniers sont parfois cinq à six fois supérieurs à ceux du vieux continent. Au Niger par exemple on recensait, selon des données de la Banque Mondiale datant de 2012, 7,6 enfants par femme, en Somalie, 6,7 enfants par femme, au Tchad, 6,4 enfants par femme, enfin au Nigéria, en Ouganda et en République du Congo, 6 enfants par femme.

En revanche, les pays d’Afrique affichent, à quelques exceptions près, des espérances de vie à la naissance très inférieures à celles que l’on peut retrouver au sein des pays d’Europe. Les pays d’Afrique centrale et de l’Ouest, particulièrement touchés, payent ici le prix du manque d’efficacité de politiques nationales de lutte contre le Sida (souvent quasi inexistantes).

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Nous vous avions déjà présenté la carte ci-dessus lors d’une précédente chronique ayant pour thème les changements démographiques.

Réalisée par l’équipe du Global Post, elle compile des données du CIA World Factbook concernant l’âge médian dans les différents pays du monde.

Ces données s’avèrent être des indicateurs très pertinents pour anticiper l’avenir d’un pays. Comme le précise le Global Post, l’année dernière, il y avait près d’1,2 milliard de jeunes âgés de 15 à 24 ans dans le monde. Plus d’un sixième d’entre eux vivrait en Afrique. C’est à dire bien plus que jamais au cours de l’histoire de l’humanité.

En effet, les 15 pays avec les âges médians les plus bas se situent tous sur le continent africain. Dans la plupart, l’âge médian ne dépasse pas les 20 ans. Y sont dénombrés près de 200 millions de « teens », « twenties » et « thirties ». En tête de liste des « pays les plus jeunes du monde » : la République du Niger où l’âge médian est de 15,1 ans, puis l’Ouganda (15,5 ans), le Mali (16 ans), le Malawi (16,3 ans) et la Zambie (16,7 ans).

Ce qui est problématique, c’est que sur ces 200 millions de jeunes Africains, environ 75 millions seraient au chômage. De là à faire un lien entre cette jeunesse désœuvrée et la montée de tensions sociales et politiques, il n’y a qu’un pas.

Where the money is. (Source : The Guardian)
Sur cette carte les pays sont représentés avec une taille proportionnelle à leur PIB (i.e. la somme de toutes les activités économiques de chaque pays)/
(Source : The Guardian) Cliquez pour agrandir

La carte ci-dessus représente les pays en leur donnant une taille proportionnelle à celle de leur PIB. Il apparaît très clairement qu’à ce petit jeu l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest — qui ensemble totalisent plus de la moitié du PIB mondial — s’en sortent très bien, alors qu’elles hébergent moins d’un cinquième du total de la population humaine. De même, Taïwan, Hong Kong, ou encore la Corée du Sud s’y retrouvent « gonflées » à l’extrême.

Quid de l’Afrique ? Le continent africain, et plus particulièrement la zone subsaharienne, se retrouve très atrophié. Cet état de fait peut sembler peu flatteur, pourtant, en prenant le contrepied de cette vision, il est possible d’y voir l’endroit du monde où résident les perspectives de croissance économique les plus importantes.

Et de la croissance, il y en a. Pour preuve, entre 2001 et 2010, la croissance moyenne du PIB sur le continent était de 5,5 %. L’Angola, le Niger, l’Éthiopie, le Tchad, le Mozambique et le Rwanda sont autant de pays qui affichent sur cette période l’une des plus fortes croissances économiques du monde. En moyenne, le continent africain fait donc bien mieux qu’un « monde Occidental » morose — au cours de la même période la zone euro affichait une croissance de 1,2 % et les États-Unis une croissance de 1,6 %. On reste en revanche bien loin des croissances chinoise (10,5 %) et indienne (7,5 %).

Il est néanmoins important garder à l’esprit que la répartition des richesses demeure très largement inégale sur le continent. L’Afrique du Sud, par exemple, première économie du continent, générait à elle seule en 2013 près de 21,5 % du PIB de l’Afrique Subsaharienne.

Où se trouvent les arbres ? (Source :  NASA) Cliquez pour agrandir
Où se trouvent les arbres ?
(Source :  NASA)
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Si nous avons décidé de rajouter la carte ci-dessus, c’est parce qu’elle permet de se rappeler une vérité cruciale : les forêts d’Afrique, à l’instar de celles d’Amérique du Sud, sont l’un des poumons de notre planète.

Ces zones sont aussi celles qui ont le potentiel le plus important pour le développement agricole. Pourtant, si le développement de l’agriculture participe bien évidemment à la réduction de la pauvreté, encore faut-il que les investisseurs (souvent américains, européens ou chinois), voyant dans ces terres fertiles une manne financière, se décident à prendre en compte les intérêts des communautés locales. Et de ce côté-là, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Bien évidemment, le continent abrite aussi de nombreuses zones désertiques — l’image ci-dessus montre à quel point l’Afrique du Nord est différente du reste du continent dans ce domaine — et sur une carte qui indiquerait les réserves naturelles d’eau, la représentation serait inversée.

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Difficile de se faire une image juste d’un continent où seule une très petite partie de la population bénéficie d’un accès régulier à Internet, et peut donc s’y exprimer.
(Source : Internet Census 2012)
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Enfin notre dernière carte de la semaine s’intéresse aux inégalités flagrantes qui existent dans le monde en matière d’accès à Internet. La carte ci-dessus illustre parfaitement l’existence d’une véritable fracture numérique Nord/Sud.

Selon Internet World Stats, 9,8 % des utilisateurs de l’Internet mondial seraient basés en Afrique. Il est estimé qu’en 2014 seuls 7 % des habitants du continent bénéficiaient d’un accès régulier à Internet.

De nos jours, Internet étant devenu l’outil clé en matière de communication d’idées, de savoirs et d’informations, plusieurs ONG tentent de réduire le gouffre qui subsiste entre l’Afrique et le reste du monde dans ce domaine.

L’une des solutions en la matière est certainement à trouver du côté du secteur des télécommunications, qui connaît actuellement un véritable boum. Dans ce domaine, l’Afrique est l’un des marchés mondiaux enregistrant l’une des plus fortes croissances.

Près de 80 % de la population posséderait d’ores et déjà un téléphone portable. Et si, en 2013, il était estimé que seuls 18 % de ces téléphones étaient des smartphones, ce nombre devrait être amené à progresser de manière exponentielle dans le courant des prochaines années.

Le sujet vous intéresse ? Nous vous invitons à vous rendre sur le blog de Jean-Paul Pougala qui traite d’histoire et de sociologie « de la Caraïbe, des Antilles et du monde noir ». L’équipe du Dessous des Cartes a également réalisé ces dernières années un certain nombre d’émissions se penchant sur divers aspects du continent. Enfin pour les amoureux de données brutes, nous ne saurions que trop vous recommander de vous rendre directement sur les sites Internet de la Banque Mondiale et du CIA World Factbook. Bonne lecture et bon visionnage.

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