On [re]dessine le monde : Revoir ses standards [ep 1], le système métrique

 Au cours des prochaines semaines, dans « On [re]dessine le monde », nous vous proposerons une série de chroniques sur le thème des normes, standards et systèmes. Ces règles tacites auxquelles nous sommes tellement habitués que nous les considérons parfois comme des vérités absolues. Pourtant, il n’en est rien. Pour s’en apercevoir, il suffit de prendre un peu de distance (au propre comme au figuré). Alors pour bien débuter cette série, c’est justement aujourd’hui aux distances, et plus précisément au système métrique, que nous allons nous intéresser.

(Photo Flickr/ Barbara Krawcowicz)
(Photo Flickr/ Barbara Krawcowicz)

Aux États-Unis, Lincoln Chafee, en course contre Hillary Clinton pour l’investiture démocrate en vue des élections présidentielles américaines de 2016, vient tout juste de proposer l’adoption du système métrique. A l’en croire, cela permettrait au pays de « s’ouvrir un peu plus au reste du monde ». Si l’idée peut sembler saugrenue à beaucoup d’Américains, en tant qu’Européens elle nous semble tout ce qu’il y a de plus naturel.

Et pour cause, sur le papier, le système métrique – déjà en usage dans la quasi-totalité des pays du monde – semble presque faire l’unanimité. Pourtant, même en 2015, son usage ne s’est pas encore généralisé à l’échelle de la planète, loin de là. Il suffit d’avoir eu l’occasion de visiter le monde anglo-saxon, ou certains pays d’Asie, pour le savoir.

Qu’est-ce exactement que ce fameux système métrique ? A en croire la définition du Larousse, il s’agit de « l’ensemble des mesures ayant le mètre pour base ». Pour faire court, avant son invention, l’existence d’une grande variété de systèmes de mesure, variant souvent d’une région à une autre, compliquait lourdement la tâche des marchands. La création du système métrique a donc permis d’unifier l’ensemble des systèmes de mesure ayant eu cours avant le XVIIIe siècle. Le choix d’appliquer un système décimal avait pour but quant à lui d’en simplifier l’usage.

Lorsque l’on se penche sur sa provenance, il est tentant de crier « Cocorico ». L’hexagone revendique en effet la paternité du système — même si, en réalité, elle devrait certainement revenir à la République helvétique et au Royaume uni des Pays-Bas. Néanmoins, c’est bien le Français Talleyrand qui fit adopter en 1790 par l’Assemblée constituante un projet d’unification des différentes mesures usitées sur le territoire. Chargée d’établir un nouveau système, l’Académie des sciences se prononça en faveur du quart de méridien terrestre, avec pour unité usuelle un dix millionième de cette distance. Le mètre était né. Il sera très vite suivi du gravet (qui deviendra le gramme) et du cade (le futur mètre cube).

Institué en France le 7 avril 1795, le système métrique ne devint pourtant obligatoire qu’à compter du 1er janvier 1840. Le 11 juillet 1903, il subira une nouvelle modification. Les anciennes valeurs du mètre et du kilogramme seront remplacées par de nouvelles établies sous la direction du Comité international des poids et mesures. Aujourd’hui, nous employons toujours le même système. Simplement sous un autre nom, car le système métrique est devenu une composante du Système international d’unités , abrégé en système SI. Légal en France depuis 1962, il s’agit du système le plus employé au monde.

(Source : Wikipédia)
 En rouge, les pays qui n’utilisent pas le système métrique.
(Source : Wikimedia) cliquez pour agrandir

Quel est le point commun entre la Birmanie, les États-Unis et le Liberia ? Comme vous pouvez le voir sur la carte ci-dessus, ce sont les trois seuls et uniques pays à n’avoir pas encore officiellement adopté le système métrique.

Bien qu’officiellement obligatoire dans plus de cent pays, le système métrique n’a pas encore réussi à s’imposer partout dans le cadre des usages quotidiens. Ainsi, nombreux sont les pays qui ont dû initier des programmes de conversion au système des unités métriques. Certains sont toujours en cours. C’est par exemple le cas au Canada, en Chine, en Irlande ou encore au Royaume-Uni.

Oui, vous avez bien lu. Contrairement aux idées reçues, le Royaume-Uni a, lui aussi, fini par adopter le système métrique. De facultatif en 1897, son usage est devenu officiel en 1965 — même si dans certains domaines comme l’administration, le commerce, la santé publique, la sécurité, la signalisation routière ou encore la vente de métaux précieux, l’équivalent en unités impériales reste toujours toléré. Pourquoi  ? Tout simplement, car, même 50 ans après l’adoption du système métrique, nombreux sont les Britanniques qui continuent de lui préférer des unités de mesure telles que les « miles », « les yards » et «  les pouces ».

Même en France, de nombreuses mesures de capacité, de masse ou de longueur non décimales sont encore utilisées dans certains domaines. Après tout, il a de fortes chances que vous lisiez actuellement cette chronique sur un écran de 15, 17 ou 19 pouces ! De même, en plomberie, c’est souvent en « fraction de pouce  » que sont données les dimensions. Et si vous travaillez dans le commerce de détail, il y a de fortes chances que vous utilisiez encore la « livre » (égale à 500 grammes).

Année d'adoption du système métrique » par Canuckguy. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons.
« Année d’adoption du système métrique » par Canuckguy. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons.

Mais revenons-en à ces pays qui n’utilisent pas le même système de mesure que les autres. Le cas des États-Unis est particulièrement emblématique. Pour faire court, les États-Unis ayant été une colonie de l’Empire Britannique, ils ont naturellement été conduits à adopter le « système impérial d’unités » qui, depuis 1824, était destiné à l’usage de l’ensemble de l’Empire britannique.

Pourtant, les anciennes colonies d’Amérique ont longtemps rencontré des difficultés à mesurer uniformément les distances. Et ça, la déclaration d’indépendance de 1796 n’y changea rien. Ce problème, dont les Pères fondateurs des États-Unis étaient bien conscients, aurait normalement dû être réglé par le Congrès auquel l’Article I de la nouvelle constitution donnait le pouvoir de presser sa propre monnaie, mais également de fixer les standards en matière de poids et de mesures.

Pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas adopté le système métrique à ce moment-là ? Eh bien, en partie, car Thomas Jefferson, secrétaire d’État en 1790, était réticent à l’idée d’adopter un standard qui venait à peine d’être mis en place par la France de la Révolution française. En 1821, John Quincy Adams, lui aussi secrétaire d’État, déterminera au terme d’une étude menée au sein des 22 États que comptait à l’époque le pays que les Unités de mesure américaines — un système hybride possédant des racines communes avec les unités anglo-saxonnes — était suffisamment uniforme pour bien fonctionner et qu’un changement n’était, par conséquent, pas nécessaire.

Il faut comprendre qu’à l’époque, la plupart des citoyens américains pensaient que le système métrique ne survivrait pas à Napoléon. Seulement voilà, ils ont eu tort et en quelques décennies ce dernier a été rapidement adopté par l’essentiel des pays d’Europe et leurs colonies. Comme nous l’avons déjà vu un peu plus haut, même les fiers Anglais finiront par s’y mettre. Cependant, les États-Unis, économiquement bien moins dépendants des pays européens que ne pouvait l’être un Royaume-Uni présystème métrique, n’ont toujours pas trouvé de raison suffisante pour abandonner leur système de mesure alternatif.

Alors certes, depuis 1866, une loi votée par le Congrès américain offre une reconnaissance de principe au système métrique, devenu utilisable dans le cadre de tout acte légal. Certes, l’immense majorité des ingénieurs, des scientifiques, voire même commerciaux nord-américains sont amenés à jongler quotidiennement entre les deux systèmes au travail. Certes, les États-Unis ont bien tenté une fois de passer au système métrique, sur la base d’une conversion volontaire, par le biais du « Metric Conversion Act » de 1975 — un échec cuisant. Rien n’y fait, les États-Unis ne semblent pas près d’abandonner «  inches  », « feet », « yards » et « miles » malgré le fait que les Unités de mesure américaines comptent à l’heure actuelle plus de 300 différentes unités de mesure, dont nombre d’entre elles portent le même nom alors qu’elles ont un sens complètement différent. Tant et si bien que même les Américains eux-mêmes finissent par s’y perdre.

Reste que cet état de fait engendre parfois des situations problématiques, voire même dangereuses. Ainsi, en 1999, c’est une erreur de conversion entre les deux systèmes de mesure, de la part d’un ingénieur de la NASA, qui causa la perte de Mars Climate Orbiter.

S’il apparaît comme à peu près certain que les États-Unis finiront par opérer le changement vers le système métrique — l’Association américaine pour l’adoption du système métrique (USMA) en demeure persuadée —, reste maintenant à savoir quand. La Birmanie a pour sa part annoncé en 2013 qu’elle se préparait à adopter officiellement le système métrique. Le Liberia semble lui toujours hésiter entre les Unités de mesure américaines et le système métrique. Gageons que cela ne durera pas, car, après tout, il y a quelques années le système métrique est même devenu obligatoire sur la Lune.

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