À flanc de falaise, rencontre avec les clandestins de Melilla

Depuis la plage de Beni Ansar ou à travers la frontière terrestre, ils sont 4500 migrants chaque année à rejoindre Melilla, enclave espagnole en territoire marocain. En attendant de monter à bord d’un bateau pour essayer de rejoindre l’Europe, ils errent dans la ville autonome. Johann Prod’homme a rencontré quatre jeunes migrants, locataires éphémères des falaises basaltiques de Melilla.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Du haut de la vieille citadelle de Melilla, la mer à perte de vue. À 150 km au nord, l’Espagne reste invisible. Pourtant on ne cesse de la chercher du regard, croyant sentir son parfum, porté par un vent froid et salé qui fait claquer le drapeau espagnol, flottant sur ce confetti d’Europe en Afrique depuis 500 ans. Après la reconquista, pour contenir toutes velléités de retour des Arabes en Espagne, le royaume avait annexé et fortifié de nombreuses enclaves le long du littoral africain. Melilla, « commune d’Europe » au nord du Maroc, dans la région du Rif, est l’un des derniers vestiges de l’expansion coloniale espagnole en Afrique. Melilla, et Ceuta, sa jumelle à l’ouest, sont régulièrement réclamées par le Maroc depuis son indépendance en 1956.

(illustration Kadington/8e étage)
Melilla, ville espagnole en territoire marocain, est un point de passage pour plusieurs milliers de migrants chaque année. D’ici, ils tentent de rejoindre Almeria ou Malaga, en Espagne. (illustration Kadington/8e étage)

Au-dessus, les mouettes dansent entre les courants d’air. Elles rient, se moquent de nos frontières. Derrière, collé aux remparts de la citadelle, le port industriel est en pleine activité. Il assure la liaison économique entre la ville autonome et la métropole avec trois mouvements maritimes quotidiens vers Malaga et Almeria. Au-delà du port, Melilla s’étale, sans charme, vers une colline aux allures de médina. Entre façades modernistes et constructions civiles ou militaires plus récentes, le côté oriental de la ville semble mal assumé. À force d’hésitations entre port franc, ville de garnison et cité balnéaire, l’architecture a du mal à trouver une cohérence.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
Le port de Melilla. (photo Johann Prod’ homme/8e étage)

Le long du littoral sud, à un peu plus de 2 km, se dessinent de hauts remparts de ciment et d’acier qui marquent la frontière avec Beni Ansar, la ville miroir, petite sœur pauvre, du côté marocain. Cette barrière « haute technologie » ceinture les 12 km2 de territoire espagnol, donnant à ce petit bout de terre des allures de forteresse. Depuis les années 90, et avec l’aide de l’Union européenne, Melilla n’a cessé de matérialiser et de renforcer sa frontière de plus de 10 km de long. Double système de grillages de plus de 6 mètres de hauteur, miradors, capteurs électroniques de mouvement, systèmes d’éclairage de forte puissance, caméras vidéo à vision nocturne… Le tout pour un coût de 33 millions d’euros. Contrôlée par la garde civile espagnole, la barrière est percée de trois points de passage vers le Maroc pour les véhicules et les piétons, lieux de divers trafics plus ou moins légaux. Chaque jour, plus de 30 000 Marocains se pressent aux portes de l’enclave de Melilla. En vertu d’un accord ancien entre l’Espagne et le Maroc, ils sont autorisés à « importer » légalement au Maroc tout ce qu’ils seront capables de porter sur eux, sans avoir à payer de taxe.

J’arrive à Melilla, à pied, par Beni Ansar. La voie de chemin de fer qui relie la ville à Fès s’arrête net, à quelques mètres de la frontière. Il faut ensuite traverser à pied, ou en voiture si on est patient. Une fois mon passeport français présenté aux douaniers marocains, puis espagnols, à peine entré en territoire ibérique, je tombe sur le petit marché anarchique qui s’improvise quotidiennement au pied du poste-frontière. On y trouve pêle-mêle tout un attirail de produits de consommation occidentale : shampoings, cigarettes, couches, pyjamas… Des « femmes mules » piétinent pendant des heures entre les barrières et les contrôles. Enroulées dans des draps noués autour de leur corps, elles transportent toutes sortes de précieuses marchandises jusqu’au Maroc, du produit de première nécessité au micro-ondes. Une contrebande tolérée grâce à laquelle elles toucheront quelques dirhams.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Au-delà de ces frontières, le mont Gourougou, au Maroc, surplombe la côte. Son sommet, enfoui dans un tourbillon de nuages, n’est que rarement visible. C’est là que vivent et se cachent les migrants subsahariens avant de se jeter à l’assaut de la barrière. Régulièrement, ils essaient d’éviter les coups et les tirs de la police marocaine et de la Guardia Civil pour s’accrocher au grillage et tenter de franchir la frontière. Lors de certaines de leurs tentatives, particulièrement impressionnantes, ils se sont élancés à 500 hommes sur la clôture. Des migrants ont trouvé la mort en tentant de rejoindre Melilla. Après avoir su déjouer les pièges de la barrière, les gaz lacrymogènes, les tirs de flash-ball et les coups de la Guardia Civil, ceux qui arrivent à Melilla sont souvent en piteux état. Beaucoup ont la peau lacérée par le tranchant des barbelés qui couronnent les grillages, d’autres se fracturent des membres en tombant.

Sur les chemins de ronde du vieux fort, fraichement restauré par l’Europe, je croise quelques jeunes Marocains. Des gosses qui ont entre 8 et 15 ans, et qui errent seuls, en guenilles, claquettes usées aux pieds, dans les ruelles désertes de la citadelle. Je tente le contact, mais ils ne parlent que marocain. Ils sont méfiants, le regard fuyant. Un peu plus loin, depuis un belvédère, je scrute au nord du fort. Des falaises basaltiques rongées par les vagues serpentent au-dessus des criques et des plages. Dans ces roches, j’aperçois des vêtements et des serviettes en train de sécher. Plus loin, je remarque des cordelettes, lancées dans le vide, depuis les remparts. Elles mènent à des passages escarpés en contrebas, puis à des abris de fortune, des « nids » perchés à flanc de falaise, faits de planches, de cartons et de bâches.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Je m’éloigne un peu du fort, et emprunte des escaliers qui mènent à une petite crique déserte. C’est là que je tombe nez à nez avec un jeune Marocain, seul. Avec son short et son tee-shirt, on pourrait le prendre pour un surfeur. Il a la peau mate, les sourcils prononcés. Son regard est noir, mais il affiche un large sourire. Il s’appelle Iyad. Il parle assez bien français, même s’il manque un peu de vocabulaire. Une barbe de quelques jours le vieillit à peine. Il a 21 ans, « aujourd’hui ! C’est mon anniversaire ! », me dit-il en souriant. Quand je lui demande s’il vit ici, il me montre un renfoncement dans la falaise.

C’est là que j’habite !

– Je m’appelle Lyad, mais ici on me surnomme El Khitanos, le gitan, parce que comme les gitans, je n’ai pas de vraie maison.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Il me propose de le suivre jusqu’à son campement. Nous escaladons quelques mètres vers un petit promontoire niché au creux des roches humides. Il vit là depuis un mois, avec trois compagnons dont le plus jeune a tout juste 17 ans. Il me montre le renfoncement qui leur fait office d’abri. L’endroit est petit et inconfortable, mais protège de la pluie et du vent. Ils ont entassé quelques vieux cartons de pizza en guise de matelas pour amortir le coupant des rochers. Leurs seules richesses se résument à trois seaux, quelques bidons et des sacs plastiques renfermant leurs maigres effets personnels (un habit de rechange, un savon, un briquet…). Comme une trentaine de jeunes Marocains clandestins, il a trouvé refuge au creux de ces grottes qui longent le littoral, en attendant de tenter « le risque », le passage clandestin vers l’Europe.

Iyad retourne deux seaux sur lesquels nous nous asseyons pour discuter. Parfois, il cherche ses mots en français pour me raconter son histoire, mais parvient toujours à se faire comprendre. Il y a un mois, il est venu garnir les rangs des candidats à l’exil. Lui n’a pas brûlé ses papiers, il les a enterrés quelque part au Maroc, pour un hypothétique retour.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Il naît et grandit à Casablanca. Il a dix ans quand ses parents se séparent. Sa mère s’installe seule et trouve un travail de couturière dans un petit atelier de la ville. Son père a la main lourde avec lui, alors, avec son petit frère et sa petite sœur, il part vivre chez sa mère. Il arrête l’école qui ne lui garantit pas le destin dont il rêve, et s’investit dans sa passion : le sport de combat. L’immigration, il y pense. Certains autour de lui ont tenté l’aventure. Les amitiés qu’il a nouées dans son club de boxe le distraient un temps. Mais le chant des sirènes de l’Europe résonne de plus en plus fort dans sa tête…

Il y a un mois, il prend sa décision. Il faut partir avant l’hiver. C’est dur pour sa mère, mais Iyad sait la convaincre. Peut-être qu’il ne lui a pas tout dit sur ce qu’impliquait ce « voyage ». Il laisse derrière lui son petit frère, et sa petite sœur. Ses amis aussi. Et une carrière qui s’annonçait prometteuse dans le full-contact. Avec quelques économies il rallie Fès, puis Nador. Et un soir, tard, sur une plage non loin de Beni Ansar, seul dans la pénombre, il se jette à l’eau. Il s’est confectionné une sorte de gilet de sauvetage avec six bidons vides qu’il a attachés ensemble. L’eau est froide, il y a du courant, et des vagues. Il boit la tasse, a froid, peur, mais Iyad est sportif, ne fume pas et ne boit pas. Il contourne le bras de terre grillagé qui marque la frontière, tout en évitant de se faire repérer. L’adrénaline le maintient en état d’hypervigilance. Il se rapproche des côtes, guidé par les lumières de la ville, encore lointaine. Après une traversée à la nage de 6 km, il parvient à gagner une plage de Melilla. Juste avant d’avoir pu sortir de l’eau, une vive le pique. Il s’écroule de fatigue et de douleur sur le sable. Sa jambe commence à enfler. « Je suis mort durant cette traversée », me dit-il, l’air grave et le regard lointain.

(illustration Kadington/8e étage)
Les Marocains rejoignent Melilla en forçant la frontière terrestre (symbolisée en violet) ou en contournant le bras de terre, en partant d’une plage de Beni Ansar. (illustration Kadington/8e étage)

La mer reste la voie la plus dangereuse. Quelques mois plus tôt, 15 migrants se sont noyés en essayant de se rendre à Ceuta à la nage. Après avoir démenti, le gouvernement espagnol a confirmé que des agents de la Guardia Civil avaient tiré des balles en caoutchouc et du gaz lacrymogène dans l’eau en direction des migrants.

Même s’il se rapproche de son but, Lyad comprend vite que le plus dur reste à venir. Il est seul, sans papiers, sans argent. Mais il apprend vite. Le guide de survie pour le clandestin à Melilla consiste à se méfier d’à peu près tout le monde, et à se tenir éloigné de la Guardia Civil et de certains trafiquants berbères.

Les clandestins marocains, en tant que citoyens frontaliers, ont peu de chances de se faire accueillir au CETI, le centre d’accueil temporaire pour les immigrés. Iyad a bien tenté de se faire passer pour un Algérien, mais les employés du centre connaissent la combine et lui ont demandé une preuve de nationalité. C’est alors qu’Iyad entend parler des grottes dans les falaises…

Il pointe mon appareil photo du doigt et me dit : « tu peux prendre des photos si tu veux ». Je lui réponds que j’aimerais bien, pour illustrer cet article. Il me dit « okay, mais attends », se lève, fouille dans un sac plastique posé dans un recoin, en sort un jean et une veste de jogging et les enfile. Puis, d’un pas habile, il saute de roche en roche jusqu’à la petite plage en contrebas. Il se penche au bord de l’eau, se rince le visage et se recoiffe dans le reflet de la mer. Il est prêt pour la photo.

Il tient ensuite à me montrer son « garde-manger ». Un simple sac en plastique contenant une dizaine de yaourts périmés récupérés dans des poubelles et un peu de pain sec glané en ville. Soudain, il me tape sur l’épaule, et avec un grand sourire attrape un autre sac en m’annonçant fièrement « j’ai même trouvé mon gâteau d’anniversaire ! ». Du sac, il sort un gâteau fourré à la crème, à peine entamé, mais tout ratatiné et peu ragoûtant. Il l’a récupéré la veille dans un tas de déchets. Je me sens vraiment mal pour lui… Je lui propose de revenir dans la soirée, pour fêter son anniversaire, avec dans l’idée de lui ramener un autre gâteau. Un gâteau frais. Il est d’accord, et paraît amusé. Il me dit qu’il sera là toute la soirée et qu’il me présentera ses trois amis avec qui il tentera à nouveau « le risque » demain en s’incrustant sur un bateau de marchandises en partance pour Malaga.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Je quitte Iyad et les falaises pour rejoindre le petit centre-ville de Melilla. L’ancienne place forte a conservé une ambiance martiale, avec une forte présence militaire et policière. Sur le port, une statue de Franco jeune, jumelles au cou et chapeau colonial vissé sur la tête, met tout de suite dans l’ambiance. De nombreuses rues portent le nom de combattants phalangistes et certains édifices publics et statues arborent encore des blasons et devises franquistes.

C’est l’heure de pointe. Un embouteillage bloque l’avenue Juan Carlos. Lorsque le Muezzin appelle à la prière, les Berbères espagnols pressent le pas vers la mosquée centrale, tandis que sur les terrasses, des retraités espagnols sirotent leurs cafés con leche. Je croise quelques juifs portant la kippa. De vieux Arabes vendent des tickets de loterie ou des lampes frontales à la sauvette. Je croise aussi pas mal de gosses des rues. Certains sont très jeunes. Ils trainent leurs regards vides sur les trottoirs, taxent des cigarettes, glanent des bouts de pain ou fouillent dans les poubelles à la recherche d’un fond de soda ou de restes d’un tube de colle. Hier soir, deux d’entre eux, d’une dizaine d’années, ont été chassés à coup de balai par un employé de la ville alors qu’ils importunaient une prostituée en bas de la pension où je loge, en plein centre-ville.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Dans le Triangle d’or, on croise peu de subsahariens. Certains s’y aventurent pour se faire quelques euros en lavant des voitures, mais la plupart d’entre eux trainent autour du CETI et du golf qui y est accolé. Loin des regards, ils se font discrets. On parle beaucoup d’eux dans la presse locale, même si le démantèlement de filières djihadistes de ces dernières semaines a fait passer les franchissements de la barrière au second plan.

Je fais une halte dans une pâtisserie au coin de la rue de ma pension. La vendeuse me conseille tout un tas de spécialités locales bien grasses que je lui achète volontiers. Lorsqu’elle voit le zip de mon sac à dos ouvert, elle se sent soudain obligée de me parler en français pour me mettre fermement en garde contre les voleurs : « Melilla, c’est très dangereux ! ». Dans ma tête je me dis que ça le sera surement bien plus en pleine nuit, ce soir, sur la route des falaises.

J’avale un sandwich, prends un manteau, puis quitte l’éclairage public rassurant du centre-ville pour rejoindre Iyad, mon sac rempli de gâteaux et sodas. La lune éclaire assez le relief pour que je retrouve rapidement le chemin de la crique. Sur la petite plage, le bruit des vagues a pris un tour assourdissant. La lueur d’un feu de brindilles m’aide à retrouver la grotte. Ils sont quatre, assis autour d’un petit foyer sur lequel ils font mijoter des tomates et des oignons dans une vieille poêle sans manche. « C’est la gamilla ! », me dit Iyad. Il m’aide à trouver une place dans leur petit cercle et me présente ses trois amis : Mustafa, Amine et Hacène. Mustafa a 25 ans. Il est diplômé en dessin industriel. Lui, c’est en Allemagne qu’il veut aller, « pour travailler dans l’industrie automobile ». Les deux autres parlent moins bien français, ils se tiennent plus en retrait, mais suivent la conversation. Amine, le plus jeune d’entre eux, a 17 ans. Entré illégalement à Melilla par la porte, au poste-frontière de Beni Ansar, quelques semaines plus tôt, il rêve d’aller en France. Iyad m’assure que comme lui, certains gamins rusés arrivent à passer en force via la frontière terrestre. Ils profitent du chaos qui règne au checkpoint et du changement de tour de garde de la police espagnole pour franchir les quelques mètres en courant. Lors de ces tentatives, ceux qui se font attraper permettent parfois à une poignée de réussir à traverser. D’autres s’accrochent aux châssis des camions ou tentent même le passage cachés à l’intérieur de sièges de voitures ou de valises.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
Le centre d’accueil temporaire pour les immigrés. (photo Johann Prod’ homme/8e étage)

Après leur maigre repas, Iyad partage les gâteaux que j’ai apportés. Il entame un joyeux anniversaire, que tout le monde reprend bientôt en cœur avec lui. Souriant, il paraît même un peu ému. Il me parle de demain. C’est un grand jour pour lui, et pour ses amis. L’appareillage d’un bateau de marchandises est prévu. C’est une nouvelle occasion d’atteindre l’Europe, la vraie. Iyad a déjà failli réussir la traversée par deux fois.

Il y a quelques mois, à la fin de la féria de septembre – une fête votive venue de Malaga par bateau –, il descend de nuit par les falaises qui entourent le port à l’aide de cordes avec quelques autres Marocains. Un des gamins qui tentait la périlleuse expédition avec eux lâche la corde, tombe, et se casse le tibia. Iyad, lui, réussit à se cacher au milieu des pièces d’un manège démonté. Mais un chien de la police renifle sa trace. Son aventure tourne court. Quelques jours plus tard, il réussit à se faire embarquer à bord d’un bateau, planqué dans une bétonnière. Il y reste caché durant les 200 kilomètres de la traversée. Il sent le bateau s’arrêter, entend la rumeur du port, il est arrivé à Malaga ! Mais quand il sort la tête pour analyser la situation, il repère une caméra de surveillance, qui, elle aussi, l’a repéré.

« La police m’a trouvé, puis ils m’ont frappé. Cinq policiers, dont une femme. Puis ils ont dit que je les avais frappés. Ils m’ont menotté. Ils m’ont frappé si fort que je me suis évanoui. Je me suis réveillé à l’hôpital de Melilla. Ensuite, j’ai passé une journée en prison ». La police relève ses empreintes, le prend en photo et le présente au juge. Une avocate le défend. « Elle m’a dit de ne pas parler et de la laisser faire ». Depuis, il a l’obligation de se présenter au début de chaque mois aux autorités pour se faire enregistrer. Il espère ne pas avoir à le faire le mois prochain. Car « demain, Inch’Allah, ce sera la bonne ! » Ensuite, il veut aller en France, à Paris, où il a de la famille. Mais sa destination finale, c’est la Norvège. Il veut y aller pour étudier, travailler, reprendre le full contact : le K-one. « Et puis, la Norvège ne me renverra pas au Maroc ».

La Scandinavie ne m’a jamais paru aussi loin que maintenant, alors qu’Iyad me parle de ses rêves de Norvège, ici, dans sa grotte, à la lueur des flammèches.

L’écho d’exclamations en arabe provenant de la plage en contrebas attire mon attention et celle d’Iyad. Il me tapote sur le bras, et d’un geste rassurant, me dit que ce sont deux jeunes, assis sur les rochers en train de discuter et de rigoler. « Ce sont des Marocains, comme nous. Mais eux, ce sont des drogués. Ils prennent de la colle. »

Mustafa rajoute : « IIs ne sont pas bons ! ». Iyad le coupe « Non, ça va… Ils ne vont pas venir là. Tu es mon invité, tu es avec moi. Il n’y a pas de problème, ne t’inquiète pas ».

Je ne m’inquiétais pas jusqu’à ce que les deux types en question ne finissent par rappliquer. Bien que titubants, ils réussissent à grimper jusqu’à nous. Iyad a bien essayé de les dissuader de monter, mais malgré leur torpeur, ils ont entendu parler français, et ça a attisé leur curiosité. Quand ils me saluent, à la lueur du feu qui est en train de s’éteindre, je discerne leurs visages amochés, leurs mains écorchées. Une forte odeur les entoure et les suit. L’odeur de la colle. Ils en sont carrément imprégnés. Ils négocient avec Iyad une part de gâteau et s’assoient dans un coin en retrait, sur des cartons.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

Je continue de discuter avec Iyad, mais très vite, j’ai la forte impression que les deux qui viennent d’arriver complotent. Ils chuchotent en arabe et je peux entendre nettement plusieurs fois les mots « flouz » (argent), « sarafiine » (journaliste) et « françaoui » (français) revenir dans leur discussion. Ils veulent me dépouiller. Du moins, l’idée leur a traversé l’esprit avant qu’Iyad ne les mette fermement en garde, en arabe. Il est agacé par leur présence, se tourne vers moi pour me dire de ne pas m’inquiéter, et qu’il se battrait pour me protéger si besoin. Ces paroles ne me rassurent qu’à moitié. S’il est prêt à me défendre, c’est bien qu’il y a danger. Avant qu’ils arrivent, je voulais faire quelques photos du groupe autour du feu. Finalement, je ne sortirai pas mon appareil.

Il commence à être tard, et l’ambiance a changé. Je leur dis que je vais rentrer. Iyad décide de m’accompagner jusqu’au port. Mustafa, Amine et Hacène nous suivent. Ils veulent me montrer un des chemins qu’ils essaieront d’emprunter demain. Sur la route, Iyad s’excuse pour le comportement étrange des deux jeunes qui nous ont rejoints à la grotte. « Ils n’ont plus d’espoir. Ils sont faibles. Ils sont tombés dans la drogue ». Comme eux, certains clandestins, bloqués entre le Maroc et l’Europe, noient leurs malheurs dans un spleen rapide et pas cher. Et la palette de produits est large : colles, solvants, vernis, détachants, gaz, dissolvant, laque, sprays, essence… Pour les consommateurs, sniffer provoque rapidement un effet euphorique similaire à l’ivresse occasionnée par l’alcool. À plus fortes doses, ces substances entrainent vertiges, délires, agressivité et peuvent provoquer de fortes hallucinations, tout en pourrissant littéralement la santé de ceux qui les inhalent régulièrement.

Arrivé sous les lampadaires du port, Mustafa parait beaucoup plus âgé. Ses traits sont marqués. Il semble malade et a le teint pâle. Au port, ils me proposent de me montrer un passage, « pour les photos ». Je refuse en leur disant qu’ils devraient faire cela demain matin, comme ils l’avaient prévu, et que c’est inutile de prendre des risques pour rien. Iyad insiste pour que je fasse « vite fait » une photo d’eux, posant devant un ferry amarré au port.

(photo Johann Prod'homme/8e étage)
(photo Johann Prod’homme/8e étage)

J’ai à peine le temps de sortir l’appareil du sac et de prendre quelques clichés qu’une dizaine de types surgissent de nulle part. Une bande d’Arabes, d’une trentaine d’années, assez impressionnants, de par leur attitude déterminée et leurs gueules cassées. Celui qui semble être leur leader porte la coupe de cheveux à l’iroquoise, dont on m’a déjà dit de me méfier. Ils arrivent rapidement dans notre direction. En les voyant, Iyad me regarde, l’air grave. Mustafa me fait comprendre qu’il faut le suivre, et déguerpir. Vite. Nous rejoignons au pas de course le centre-ville, avant d’être rapidement rejoints par Iyad. Il m’explique que ces types lui ont posé des questions sur ma présence parmi eux, et sur mon appareil photo. Il m’avoue aussi qu’ils n’auraient pas hésité à me l’arracher des mains. « Eux, ils ne sont pas bons. Ils sont comme des gangs ». La nuit, Melilla est décidément le lieu de tous les dangers.

Je dois rentrer. Je fais mes adieux à Iyad, Mustafa, Amine et Hacene pour rejoindre l’inconfort tout relatif de ma pension à 10 euros. Eux vont retourner se blottir dans leur trou, en attendant demain.

Et demain c’est loin.

 
(tous les prénoms ont été changés)

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1 commentaires

  1. Soumia 3 années ago

    Jonathan,
    Je me suis revue il y a 20 ans en reportage sur le port de Tanger, pour un magazine marocain. Rien n’a changé. Et j’ai mal pour ces jeunes. Pas étonnant que dans mon pays l’islamisme mène le bal. Quant à Melilla, cette enclave sera encore longtemps le “paradis” des derniers franquistes. Merci d’avoir donné la parole à Yiad. Merci de lui avoir donné un visage.
    Soumia Zahy

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