[Rencontre] La photographie comme seule monnaie

 Andrei Runcanu, photographe et acteur roumain de 33 ans, a décidé de parcourir cinq pays d’Europe en deux mois sans un euro en poche. Pour se déplacer, manger et dormir, il fait comme nos ancêtres il y a des milliers d’années, il troque ses compétences.

Andrei avec sa montre troquée contre un câble de téléphone. (photo Maxime Lelong/8e étage)
 Andrei avec sa montre troquée contre un chargeur de téléphone.
(photo Maxime Lelong/8e étage)

La crise grecque, le chômage, l’inflation, les réflexions de plus en plus nombreuses, de politiques et d’intellectuels, autour du revenu de base, un système qui permettrait de ne plus travailler en premier lieu pour survivre, mais davantage par plaisir… Jamais le libéralisme et plus largement la notion d’argent n’ont été autant remis en cause. Au comptoir, les plus nostalgiques se remémorent le plein emploi, l’époque ou le salarié n’était pas qu’un numéro de sécurité sociale. Les plus utopistes rêvent d’un retour au troc, ou chacun échangerait ses services contre ce dont il a besoin, peu importe la valeur intrinsèque des objets.

Qualifier Andrei Runcanu d’utopiste est un euphémisme. Parti d’Amsterdam le 1er juillet, l’artiste de 33 ans, réputé aussi bien en Roumanie qu’en France, s’est lancé comme défi de faire un tour d’Europe de l’Ouest en deux mois, sans avoir aucun contact avec l’argent, seulement en troquant ses qualités de photographe et d’acteur. Nourriture, hébergement et transport représentent les seuls paiements qu’il accepte. Et s’il ne trouve pas de contrat pour se nourrir, s’il est contraint d’attraper la carte bancaire qu’il a enfouie dans la poche la plus profonde de son sac à dos de 30 kilos, ce sera pour acheter un billet d’avion pour la Roumanie, marquant la fin de son voyage. Et de son expérience.

J’ai rencontré Andrei alors qu’il allait quitter Lyon pour Montpellier. Sur les routes d’Europe depuis un mois, il a désormais les bons réflexes pour assurer la continuité de son voyage. Quand je lui ai proposé une interview, il m’a répondu qu’il était sur le point de se rendre sur l’autoroute pour faire du stop. Si je voulais retarder son départ, il faudrait que je lui paye un covoiturage jusqu’à sa destination suivante, ce que j’ai fait. Nous nous sommes vus aux alentours de la gare Part-Dieu, près de l’endroit où il avait dormi la veille, chez un modèle qu’il avait photographié, et nous avons pu discuter d’argent, de photographie et des situations absurdes auxquelles il a été confronté durant son projet, baptisé My Trade Trip.

"Je ne sais pas trop si ce tableau est joli ou pas, mais c’est un cadeau qu’elle m’a fait alors qu’on ne se connaissait pas." (photo Maxime Lelong/8e étage)
« Je ne sais pas trop si ce tableau est joli ou pas, mais c’est un cadeau qu’elle m’a fait alors qu’on ne se connaissait pas. »
(photo Maxime Lelong/8e étage)

Comment as-tu eu l’idée de cette expérience ?

Le principal élément de réflexion vient du documentaire Jodorowsky’s Dune, de Frank Pavich. Il raconte la manière dont Alejandro Jodorowsky, un réalisateur chilien, a essayé d’adapter au cinéma dans les années 70 le roman de science-fiction Dune, de Frank Herbert, à mes yeux le meilleur roman de science-fiction du monde. Jodorowsky voulait faire de ce livre un chef-d’œuvre de cinéma. Que les gens qui le voient ressentent les mêmes effets que ceux qui prennent du LSD, mais seulement grâce aux images. Il a réuni une équipe incroyable autour de lui, a dessiné le story-board du film et l’a envoyé aux studios hollywoodiens pour réunir les 5 millions de dollars nécessaires à la réalisation du projet. Aucun studio n’a voulu le produire et ils ne lui ont jamais rendu le story-board. Depuis, tous les films de science-fiction qui sont sortis, comme Matrix ou Alien, s’inspirent des idées de Jodorowsky, lesquelles étaient compilées dans son story-board.

Dans le documentaire sur la non-réalisation de ce film, le réalisateur demande à Jodorowsky pourquoi, à son avis, le film Dune n’a jamais vu le jour. Et, de ce dont je me souviens, Jodorowsky sort une liasse de billets de plusieurs centaines d’euros de sa poche et il explique que c’est à cause de l’argent, de ce « démon », que son projet n’est jamais sorti. C’est quelque chose qui m’a énormément marqué. Je me suis toujours demandé pourquoi nous étions obligés d’être les esclaves de l’argent. Et finalement, peut-être que nous ne sommes pas obligés de l’être. C’est ce que j’essaye de prouver.

(photo Andrei Runcanu)
(photo Andrei Runcanu)

Tu dis que tu refuses d’être en contact avec l’argent, mais jusqu’à quel point ?

Par exemple, lors de mon premier jour de voyage, à Amsterdam, je suis tombé sur un type torse nu, couvert de tatouages, qui sortait clairement d’une nuit trop arrosée, et qui m’a supplié de lui donner mon chargeur de téléphone. J’ai trouvé un câble dans mon sac qui pouvait fonctionner. Le mec était vraiment pressé, il ne pouvait pas attendre que son téléphone se recharge dans sa voiture alors il m’a proposé de me racheter mon câble. J’ai refusé, premièrement parce que j’en avais besoin et aussi parce que je ne pouvais pas accepter d’argent. Il m’a proposé 10 fois le montant du câble et j’ai refusé. Je lui ai dit : « Si je prends ton argent, je suis obligé de retourner en Roumanie et c’est mon premier jour de voyage alors, s’il te plait, ne me fais pas ça ». Il m’a pris pour un fou et comme il ne voulait pas que je lui donne mon câble, il me l’a échangé contre sa montre qui vaut, je ne sais pas, peut-être 200 € ? Il m’a dit de la garder et il est parti. Peu importe la valeur de mon câble ou de sa montre, il avait besoin de quelque chose que j’avais en ma possession. Et qui sait, peut-être que je troquerai cette montre contre un repas dans quelques jours ?

Autre exemple, pour aller de Paris à Lyon, j’étais supposé faire du stop. Mais la veille de mon départ, Cristina, une amie de Roumanie, m’a appelé en demandant à me voir sur Paris le lendemain pour mettre à jour son book de modèle. Je lui ai répondu que je partais tôt pour avoir une chance de me faire prendre en stop et que si elle voulait que je reste, il faudrait qu’elle me paye un covoiturage ou un bus pour le soir même, sinon je ne serais pas à Lyon à temps, où j’avais d’autres shootings de prévus. Elle a accepté, nous avons passé la journée ensemble, elle m’a acheté à manger le midi, et au moment de payer le ticket de bus, elle s’est rendu compte que sa carte bleue n’était pas acceptée sur le site. Elle a voulu me donner du liquide pour que je paye directement le chauffeur, mais je ne pouvais pas accepter l’argent ! Comme je refusais de prendre les billets, elle les a mis dans mon portefeuille. Je lui ai dit « Il est hors de question que je touche ce portefeuille tant qu’il y aura de l’argent dedans, je préfère donner un coup de pied dedans que de le prendre ». Elle m’a traité de fou et m’a finalement payé un covoiturage qui m’a permis de rencontrer une jeune fille algérienne qui m’a offert un petit tableau. Je ne sais pas trop si c’est joli ou pas, mais c’est un cadeau qu’elle m’a fait alors qu’on ne se connaissait pas.

« Il est hors de question que je touche ce portefeuille tant qu’il y aura de l’argent dedans, je préfère donner un coup de pied dedans que de le prendre ». (photo Andrei Runcanu)
« Il est hors de question que je touche ce portefeuille tant qu’il y aura de l’argent dedans, je préfère donner un coup de pied dedans que de le prendre ».
(photo Andrei Runcanu)

Qu’est-ce que ton expérience t’a appris sur l’argent pour l’instant ?

Il y a toujours une espèce de frustration dans « le monde de l’argent ». Après huit heures de travail, tu te dis « est-ce que ça valait vraiment ce que j’ai facturé et pas plus ? ». Et même si tu as apprécié le shoot, que tu apprécies le modèle, le styliste, la maquilleuse, quand c’est fini, tu veux juste rentrer à la maison. Sans argent, tout ça disparaît. Après le shoot, nous allons manger, boire un verre, tu apprécies beaucoup plus le rapport humain.

Autre chose, je ne réfléchis plus à savoir si un shoot est un petit ou un gros contrat. Par exemple, j’ai travaillé pour une femme incroyable à Amsterdam, la fondatrice du centre d’information pour les prostituées dans le quartier rouge. Quand elle a entendu parler de mon travail, elle m’a proposé de prendre en photo ses chiens contre un repas. C’est ce qu’elle souhaitait. Photographier les chiens de quelqu’un, c’est ce qu’on peut appeler un petit contrat. Au cours de la même journée, j’ai photographié la pochette du nouvel album d’une chanteuse hollandaise, ce qui peut être considéré comme un gros contrat. Eh bien, j’ai photographié les chiens et la chanteuse avec la même patience, la même application. J’ai eu de la nourriture pour les photos des chiens et de la nourriture pour la pochette d’album. J’avais faim, ils m’ont offert à manger. C’est tout.

Mariska, fondatrice du centre d’information pour les prostituées dans le quartier rouge, et Sammy Jo, chanteuse. (photo Andrei Runcanu)
Mariska, fondatrice du centre d’information pour les prostituées dans le quartier rouge, et Sammy Jo, chanteuse.
(photo Andrei Runcanu)

Comment trouves-tu tes contrats ?

C’est la partie la plus cool de mon projet. Je les trouve principalement grâce à Facebook et Model Mayhem, un site internet qui met en relation modèles, photographes, stylistes et maquilleurs. Grâce à ces deux sites, ainsi que mon blog et mon compte Instagram, j’ai des séances photos qui s’organisent au fil de mon voyage. Merci Mark Zuckerberg !

Donc tu n’as jamais eu besoin de proposer à un parfait inconnu de le prendre en photo pour te faire offrir à manger ?

J’ai eu beaucoup de chance pour le moment et donc je n’ai pas eu besoin de faire ça. Mais je pense que si j’étais contraint de proposer mes services à des inconnus, je ciblerais des gens qui en ont besoin. Par exemple, je me souviens d’une rue à Nice où les restaurateurs se tiennent devant leur établissement et racolent les clients pour qu’ils viennent manger chez eux. Je serais capable de proposer à un restaurateur de prendre des photos de son établissement s’il m’offre un repas.

Marisa à Bruxelles. (photo Andrei Runcanu)
Marisa à Bruxelles. (photo Andrei Runcanu)

La chance a une grande importance dans ce genre d’expérience ?

Je ne sais pas si on peut vraiment parler de chance. Par exemple, mon ordinateur portable est tombé en panne trois jours après le début de mon voyage. La bretelle d’un de mes sacs s’est déchirée peu de temps après. J’ai cassé un de mes objectifs, pareil pour mon lecteur de cartes mémoires. Donc, je pourrais dire que je n’ai pas de chance. Mais par contre j’ai rencontré des gens fabuleux, qui ont accepté de prendre part à mon aventure alors qu’ils me connaissaient à peine. Alors je dirais plus que le karma est important. Et pour l’instant le karma est avec moi.

Quelle est la ville où tu as rencontré le plus de difficultés pour le moment ?

Je pense que c’est Paris. Premièrement, j’ai beaucoup marché parce qu’après plusieurs contrôles dans les transports en commun sans ticket, je préférais ne plus prendre le métro. Et puis le rythme parisien est vraiment dingue. Les gens sont en retard, ils annulent au dernier moment. À Amsterdam, je faisais deux séances photo par jour, mais à Paris, certains modèles qui voulaient shooter avec moi n’étaient pas disponibles avant une ou deux semaines. C’était compliqué pour moi parce que je suis dans une démarche où si je ne travaille pas, je ne mange pas.

Margot, photographiée à Paris. (photo Andrei Runcanu)
Margot, photographiée à Paris.
(photo Andrei Runcanu)

Est-ce que tu penses que certaines des photos que tu as réalisées au cours de ton voyage ont quelque chose de plus comparé à ce que tu fais habituellement parce que les gens que tu as photographiés se sont ouverts à ton expérience ?

Complètement. Il y a eu ce couple à Amsterdam, Silvia et Paolo, qui m’ont contacté pour que je les photographie sur leur pont préféré. Ils voulaient utiliser une de ces photos pour annoncer leur mariage à leur famille et leurs amis. On a passé l’après-midi ensemble et le résultat était incroyable. Ce n’était pas simplement des photos de couple comme j’ai pu en faire des tas. Il y avait une énergie indescriptible parce qu’ils étaient vraiment impliqués dans ce que je faisais. Ensuite on a diné ensemble et on a passé la soirée à discuter. C’est un des meilleurs moments de mon voyage pour le moment. C’est exactement pour ce genre d’instants inestimables que j’ai commencé cette expérience il y a un mois.

Maria, chanteuse, Stefania, Silvia et Paolo, à Amsterdam. (photo Andrei Runcanu)
Maria, chanteuse, Stefania, Silvia et Paolo, à Amsterdam.
(photo Andrei Runcanu)

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1 commentaires

  1. Allarchis 2 années ago

    On aurait envie que l’article continue… continue…. et continue encore !
    Belle expérience …

    Répondre Like Dislike

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