L’Arctique, nouveau nid d’espions américains

 Alors que la Chine et la Russie continuent d’accroître graduellement leur présence militaire dans l’Arctique, du côté des États Unis ce sont les agences de renseignement qui se démènent. Cette recrudescence de la présence d’espions étasuniens, une première depuis la fin de la guerre froide, dénote une nouvelle fois de l’importance stratégique nouvellement gagnée par cette région du monde.

Le F/S Marjata, navire norvégien (Photo Flickr/ Harvey Barrison)
 Le F/S Marjata, un navire de surveillance norvégien dont la mission principale est de surveiller les mouvements de la flotte du nord russe dans la mer de Barents.
(Photo Flickr/ Harvey Barrison)

La quasi-totalité des seize agences gouvernementales de renseignement américaines a affecté des analystes en Arctique au cours des 14 derniers mois. C’est ce qu’explique un récent article du Los Angeles Times, qui précise aussi que le bureau du directeur du Renseignement national (ODNI) a récemment réuni un comité stratégique afin que ces analystes puissent partager leurs informations.

Pour obtenir celles-ci, les analystes peuvent s’appuyer sur un vaste réseau de satellites-espions américains tournés vers la zone, mais aussi sur de multiples senseurs et capteurs récemment lâchés en eau profonde par la marine américaine. Ils bénéficient également d’un accès libre au poste d’écoute canadien CFS Alert, situé à l’extrémité nord de l’île d’Ellesmere. Longtemps considéré comme une relique de la guerre froide, ce dernier, maintenant intégralement rénové, abrite désormais à l’année près d’une centaine d’agents du renseignement nord-américain. Il constitue à l’heure actuelle l’un des piliers de la surveillance nord-américaine dans la région, précise le Los Angeles Times.

D’ici peu, les Américains pourront également compter sur un navire de surveillance norvégien du nom de Marjata (voir photo ci-dessus). En cours de modernisation dans un chantier naval de Virginie du Sud, ce bâtiment-espion est spécifiquement conçu pour l’interception et la collecte de données électroniques. Habité par les services de renseignement norvégiens, le navire devrait de nouveau patrouiller en mer de Barents à partir du mois de novembre prochain.

Même si l’essentiel des informations récoltées demeure évidemment confidentiel, les efforts des agences de renseignement américaines commencent aussi à porter leurs fruits d’une façon visible au public. Cela fait par exemple deux ans que la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA) travaille sur des cartes et des graphiques s’intéressant aux voies navigables et aux terres de la région du Grand Nord (une petite partie est accessible ici). L’agence prévoit d’ailleurs de rendre publiques des cartes en 3D de l’Alaska courant 2016 et même de toute la région de l’Arctique d’ici 2017. L’objectif étant de faciliter par ce biais l’étude de la fonte de la banquise et des glaciers.

Pendant ce temps, d’autres agences se concentrent elles sur les mer de Béring, des Tchouktches ou encore de Beaufort. Tout est donc histoire une de timing, car, comme l’a expliqué sous couvert d’anonymat un membre du renseignement au Los Angeles Times : « la majeure partie de ce que nous pouvons voir aujourd’hui était totalement invisible il y a encore 10 ans ».

Au-delà de ce travail titanesque de récolte de données, les agences de renseignement américaines sont bien évidemment occupées à garder un œil sur leurs rivaux, notamment Chinois et Russes. Rappelons que la Russie n’a eu de cesse de renforcer sa présence militaire dans la région du Grand Nord ces dernières années. Le fait que la “flotte du nord” de Poutine, stationnée à Mourmansk — la plus grande ville au monde au nord du cercle arctique —, que beaucoup considéraient être à l’agonie il y a encore quelques années, ne connaisse un nouveau pic d’activité en est une bonne illustration. En mars 2014, le pays a également annoncé la réouverture prochaine de 10 anciennes bases militaires soviétiques, comprenant de nombreux aérodromes, situées le long du littoral Arctique.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Toujours est-il que le 1er septembre, le président américain Barack Obama a annoncé la construction prochaine par les États-Unis d’au moins un nouveau brise-glace, navire indispensable pour assouvir les ambitions étasuniennes dans la région. Coût estimé : un milliard de dollars par navire.

Cet intérêt croissant des États-Unis – et des autres – pour l’Arctique découle indirectement du réchauffement climatique. En effet, c’est bien la fonte des glaces qui fait lorgner plusieurs des nations arctiques (Canada, Danemark, États-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Russie et Suède), mais aussi la Chine, en direction des ressources gazières, minérales et pétrolifères des sous-sols de la région. Tous les pays précédemment mentionnés étudient en ce moment la possibilité de faire usage de nouvelles routes maritimes et possèdent leurs propres brise-glace. En revanche, pour l’heure, seuls le Canada, le Danemark, les États-Unis, la Norvège et la Russie se permettent d’y afficher des ambitions territoriales.

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