La majorité des Philippins opposés à une fin de l’école à 18 ans

 Avec sa réforme « K to 12 Basic Education Program » (ou K-12), le ministère de l’Éducation philippin entend rallonger de deux ans la durée de l’éducation de base des jeunes Philippins, et ce afin de favoriser leur insertion professionnelle. Fini donc l’éducation secondaire prenant fin aux environs des seize ans. La limite serait repoussée, à l’instar de ce qui se fait dans une grande partie des pays du monde, à l’âge de dix-huit ans en moyenne. Pourtant, si cette réforme est jugée nécessaire par le gouvernement, a généralement été bien accueillie à l’international et a même été encouragée par l’UNESCO, elle demeure loin de faire l’unanimité chez les Philippins.

(Photo Flickr/ Shubert Ciencia)
 Des lycéens philippins assistent à une conférence sur le journalisme à Manille. Le pays est l’un des seuls au monde, et le seul en Asie, à proposer à ses jeunes moins de douze années d’éducation de base.
(Photo Flickr/ Shubert Ciencia)

Le pays était jusque-là le seul d’Asie à proposer moins de douze années d’éducation de base (c’est-à-dire celle qu’il faut impérativement compléter pour pouvoir ensuite intégrer l’enseignement supérieur). Pourtant, cette époque sera peut-être bientôt révolue. Enfin du moins si le gouvernement philippin parvient à arriver à ses fins en imposant l’un des plus grands changements de l’histoire du pays en matière d’éducation, comme l’explique un récent article du New York Times.

Son nom ? La réforme « K to 12 Basic Education Program » (ou tout simplement K-12). Son principe est somme toute assez simple : rallonger la durée de l’éducation de base en instaurant deux années obligatoires supplémentaires, la 11e et la 12e (ce qui reviendrait, plus ou moins, à une première et une terminale française). Il faut bien comprendre que K-12 constitue l’un des piliers de l’agenda du président philippin Benigno S. Aquino III, et aurait, du moins à l’en croire, été avant tout imaginée comme un moyen de venir en aide aux Philippins les plus démunis.

Ainsi, l’introduction de ces deux années supplémentaires permettrait de mieux armer les étudiants, qu’importe qu’ils prévoient d’entrer dans le milieu professionnel ou qu’ils envisagent une poursuite d’études. Selon le ministère de l’Éducation philippin, les jeunes bénéficieraient tous d’une réforme qui leur fournirait à terme de meilleures chances de décrocher un emploi dans des secteurs porteurs comme celui des nouvelles technologies ou encore dans la finance.

Selon la rhétorique gouvernementale actuelle, les étudiants qui finissent leurs études aux Philippines font rarement le poids lorsqu’ils postulent pour un emploi qualifié et bien rémunéré face à des personnes détentrice d’un diplôme d’un autre système éducatif. De même, les étudiants souhaitant poursuivre leurs études à l’étranger rencontreraient de plus grandes difficultés que les autres pour se faire accepter dans des programmes d’enseignement supérieur, leurs diplômes ne leur offrant généralement pas d’équivalence. Depuis l’annonce de la réforme en 2012, de nombreux spécialistes de l’éducation et des affaires ont apporté leur soutien au gouvernement. L’UNESCO est même allée jusqu’à la qualifier « d’absolument essentielle ».

Cependant, au sein même du pays, où le revenu annuel moyen par ménage n’excède pas les 235 000 pesos (soit environ 4480 euros), l’accueil est bien différent. K-12 y est plutôt regardée comme une lubie idéaliste, et irréaliste. Dans un sondage publié en juin dernier dans le quotidien philippin The Standard, 61% des personnes interrogées se disaient opposés à cette réforme.

Ces derniers mois, cette opposition s’est clairement cristallisée, inspirant une large vague de contestation, accompagnée de manifestations et de recours juridiques (au moment de l’écriture de cet article, six pétitions ont d’ores et déjà été présentées devant la Cour Suprême des Philippines). Parmi les opposants, on retrouve aussi bien des parents d’élèves, que des lycéens, voire des professeurs d’université. Ces derniers ont peur que cette nouvelle emphase sur l’éducation secondaire ne leur coute leur travail (ils avancent le chiffre de 25 000 suppressions d’emplois en université).

Les élèves, eux, sont inquiets à l’idée de se retrouver dans des salles de classe surchargées à cause du manque d’enseignants. Des peurs qui ne sont pas infondées. De fait, pour une entrée en vigueur du K-12 dans de bonnes conditions, le gouvernement devrait construire 30 000 nouvelles salles de classe et surtout engager 43 000 nouveaux enseignants. Un véritable cauchemar logistique qui a de quoi donner le tournis, surtout lorsque l’on sait qu’environ un quart des écoles du pays ne seraient pas prêtes à accueillir des élèves de onzième année (équivalent de la première) en 2016.

Nouvelle physionomie du système éducatif philippin après l'adoption de K-12. (Capture d'écran &nsbp;www.gov.ph/k-12)
 Nouvelle physionomie du système éducatif philippin après l’adoption de K-12.
(Capture d’écran www.gov.ph/k-12)

Enfin, côté parents, c’est l’argument économique qui est mis en avant : ils ne pourraient tout simplement pas se permettre de subvenir deux ans de plus aux besoins d’enfants qui devraient plutôt, selon eux, entrer sur le marché du travail. Certains ont également peur que K-12 ne conduise à une explosion du taux de décrochage scolaire dans un pays où un quart des étudiants quittent déjà les bancs de l’école avant d’obtenir leur diplôme de fin d’études.

La réforme, qui devrait normalement prendre effet en 2016, aura donc initié un débat houleux sur le rôle de l’État en matière d’éducation, mais aussi dans quelle mesure ce dernier se doit-il de se conformer aux standards internationaux. Un débat résumé en ces termes par le New York Times : « Au sens large, [cette réforme] a généré des tensions entre l’ancienne société agraire et traditionnelle et les exigences du monde moderne ».

Le sujet d’un allongement de la durée du cycle d’éducation secondaire est débattu aux Philippines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, les efforts fournis en ce sens sont toujours restés vains jusque-là. En cause, un manque de budget et une forte résistance du public. Cependant, le président Aquino, qui devrait selon toute vraisemblance quitter son office l’année prochaine, a fait de cette réforme le combat politique le plus important de son mandat. Le Philippin, qui a plus que doublé le budget alloué à l’éducation depuis son arrivée au pouvoir en 2010, la considère en effet comme partie intégrante de l’héritage qu’il entend bien laisser aux générations futures. Tout porte donc à croire que nous n’avons pas fini d’entendre parler de K-12.

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