[T’as pas 2 balles] Exclusif : Les rédacteurs en chef de 8e étage se confient à 8e étage

 La chronique « T’as pas 2 balles ? » explore les sites de financement participatif et leurs projets les plus fous pour tenter de comprendre à quoi ressemblera le monde de demain. Disparu mystérieusement de nos colonnes il y a des semaines, son auteur Patrick Randall revient exceptionnellement pour fêter la réussite de la campagne Ulule de 8e étage.

 Le magazine numérique 8e étage entre dans la dernière ligne droite de sa campagne de financement participatif sur Ulule. À une semaine de la deadline et après des mois de négociations, le rédacteur en chef Maxime Lelong et son adjoint Benoît Jacquelin ont accepté d’accorder quelques précieuses minutes de leur temps à 8e étage. Entretien exclusif.

Il va être très difficile d'illustrer cet article, préparez-vous au pire.
 Il va être très difficile d’illustrer cet article, préparez-vous au pire.

La pièce est lumineuse, avec ses murs blancs uniquement éclairés par une puissante lampe halogène. Accolé au mur, un joli bureau, blanc également, sur lequel trônent d’élégantes et exotiques orchidées multicolores. En son centre, un ordinateur portable, un laptop comme disent les Anglo-Saxons, noir pour sa part.

Ce n’est pas du tout là que reçoivent Maxime Lelong et Benoît Jacquelin, rédacteurs en chef du magazine numérique 8e étage. Mais plutôt dans la petite fenêtre bleu vif qu’affiche l’écran du dit ordinateur, Skype, pour un entretien exclusif accordé par visioconférence, video conference en anglais, pour faire le point sur leur campagne de crowdfunding, financement participatif en français, sur la plateforme Ulule, Ulule en allemand, qui prend fin le 1er novembre prochain et vise à récolter au moins 15 000€. Parce que les deux jeunes journalistes ne sont pas seulement à la pointe de la technologie, ils sont aussi internationaux et nomades numériques.

M. Lelong, 24 ans, est basé à Lyon, non loin de sa Savoie natale. Il explique avoir une phobie absolue de s’éloigner davantage, par peur de ne plus trouver de fondues au Beaufort surgelées au Carrefour du coin. « J’ai essayé Paris, mais je n’arrêtais pas de dire Vélo’v au lieu de Vélib, les gens se moquaient de moi. Puis, de toute manière, la plupart des immeubles de la capitale n’ont que sept étages, jamais nous n’aurions pu nous établir là-bas. Du coup, je suis rentré à Lyon », confie-t-il. Il y travaille depuis le fameux 8e étage d’un immeuble tout pourri, où il vole l’électricité de son voisin et ne mange que des soupes chinoises. Maxime aime courir, poster des photos de lui après avoir couru sur les réseaux sociaux, et retourner courir.

Une photo de bureau qui ne ressemble pas du tout à la description faite ci-dessus et sur laquelle on a incrusté le logo de 8e étage.
Une photo de bureau qui ne ressemble pas du tout à la description faite ci-dessus et sur laquelle on a incrusté le logo de 8e étage.

En deux mots et demi, M. Jacquelin, se dit rasé, enrhumé et polo’ (pour presque Polonais). À 25 ans, Benoît a en effet abandonné tout espoir de trouver un boulot stable dans le journalisme en France et a préféré, comme tout bon traître à sa nation, s’exiler au pays de la Żubrówka. Pourquoi là-bas ? Personne ne le sait vraiment, il affirme y vivre avec sa copine, mais personne ne le croit trop. La rumeur dit qu’il s’est pris d’une passion soudaine pour les cloches en fonte après être tombé un jour sur un très bon documentaire sur Arte à ce sujet. Le seul moyen d’assouvir son désir insatiable d’en savoir plus était de partir vivre à Przemyśl, dans le sud-est de la Pologne, où il peut visiter quotidiennement le musée sur les cloches en fonte et les pipes sculptées. « Je vis dans une ville où, dans les rues, il y a des statues en forme de pipes. Les cloches des églises, sept rien que dans le centre-ville, ne sont pas dedans, mais dehors, pour que les gens puissent les admirer », décrit-il. Bref, une situation assez gênante.

Toujours est-il que lorsque les deux jeunes hommes ont reçu leurs pots-de-vin (littéralement, plusieurs pots de Château Latour chacun) respectifs demandés pour l’interview, les faire arrêter de parler de déontologie journalistique, de leur modèle Cyril Hanouna et de lolcats n’était pas chose aisée.

(réalisé sans trucage)
(réalisé sans trucage)

8e étage, comme l’explique lui-même le site, « est un magazine numérique d’information qui distingue l’information de l’actualité ». Qu’est-ce que cela signifie ? Personne ne le sait trop non plus, mais ça sonne bien et donne un côté subversif à la ligne éditoriale. Cette devise en tête, les journalistes de 8e étage ont publié, entre autres, des papiers sur un pays avec un président hyper sympa en Afrique, des maris super courageux en Inde, des bonshommes de neige radioactifs en Ukraine, un ex-CRS en mal de campagne, mais surtout, et c’est la plus grande fierté du site, une incroyable chronique sur des projets de financement participatif.

Quelles sont donc les sources d’inspiration des dirigeants de 8e étage, qui ont bien l’intention d’en finir avec le suivisme et le contenu facile ? Albert Londres ? Carl Bernstein et Bob Woodward ? Nikos Aliagas ? Le New York Times ? Médiapart ? Non : « On s’est vraiment inspirés de Skyblog, parce que c’est la plateforme qui a démocratisé ce truc ou tu fais des dessins avec que des signes de ponctuation. Et ça, c’était franchement génial », se remémore Maxime. « Skyblog, ça a aussi été créé par Skyrock, et comme on écoute vraiment beaucoup de rap et que Skyrock, c’est quand même la meilleure radio de France, on trouvait ça important », ajoute-t-il.

L'une des plus belles inventions qu'Internet ait permise.
L’une des plus belles inventions d’Internet.

Maintenant que la campagne de crowdfunding est couronnée de succès, Maxime Lelong et Benoît Jacquelin — qui à l’origine souhaitaient également implanter leurs bureaux à Vesoul, avant de renoncer, car la ville de Franche-Comté est « déjà trop mainstream » — expliquent qu’ils aimeraient aller encore plus loin dans cette lancée journalistique anti-système. « Ça a déjà commencé, mais à l’avenir, l’information passera de plus en plus par les GIF animés et les lolcats », avance Maxime. « C’est pour ça qu’on a prévu de sortir un reportage sur les grands cartels colombiens, mais qu’avec des GIF animés. C’est ça 8e étage, on est précurseurs ». Benoît, qui assure que toute la rédaction est très impatiente à l’idée de sortir leurs meilleures enquêtes sous cette forme, ajoute : « Aujourd’hui, j’ai vu un papier de Buzzfeed qui m’a inspiré, un truc comme ‘Pourquoi la cuillère du McFlurry a-t-elle cette forme ?’. Je me suis dit, voilà, c’est ça qu’on doit faire ».

Mais ça ne s’arrête pas là : « On mise aussi énormément sur le nouveau système de Facebook où tu ne mettras plus juste des likes, mais des réactions sous forme de smileys. Parce qu’on a très envie que les lecteurs, quand ils voient un truc triste sur 8e étage, ils puissent dire ‘ooooooh, c’est triste’ et le faire savoir à tout le monde », détaille Maxime Lelong, la voix pleine d’espoir.

Sur Ulule, après plus d’un mois de campagne, le magazine a pour l’heure récolté 16014€ sur les 15 000 qui lui permettraient de survivre. À quoi servira cette somme, qui équivaut au prix d’une Citroën C1 Airscape ? À acheter des noodles et des soupes instantanées, surtout. « Nous ce qu’on aime, c’est les Suzi Wan. Mais c’est vrai que ça revient très vite cher. Il y a un gros pourcentage de l’argent récolté qui va servir à acheter des noodles », assure Maxime. « On pense qu’un journaliste bien nourri est un journaliste qui produit pas mal de choses, du bon contenu », ajoute-t-il.

Bienvenue à la rédaction.
Bienvenue à la rédaction.

Mais l’argent collecté ne servira évidemment pas qu’à ça. L’équipe a aussi prévu un budget café de 1 750€ par mois, soit environ 3 000 cafés pour les trois membres permanents que prévoit de compter la rédaction. « On va devoir se restreindre, 1000 cafés par mois par personne, ce n’est pas énorme. Les journalistes boivent beaucoup de café. Mais on n’a pas non plus un budget illimité », regrette Maxime, la voix tremblante. « On devra prendre les dosettes Nespresso les moins chères », renchérit Benoît, désormais en pleurs. Que les buveurs de thé ne songent même pas à tenter de collaborer avec eux : « On leur cassera la gueule, ce n’est pas possible. Un peu de respect quoi », s’étranglent maintenant presque les deux jeunes hommes à l’unisson, faisant dépasser chacun une arme de poing de leurs poches.

Une fois calmés, les deux journalistes lâchent un scoop : « C’est encore confidentiel, mais il y a un canal très en vue qui se libère à la télé dans les prochains jours, le canal 789 de la box de Bouygues. Beaucoup de chaînes le veulent, parce qu’il est très fréquenté », explique Maxime. « On aimerait donc bien le récupérer, notamment pour faire des émissions très chouettes, comme un truc qui s’appellerait ‘Enquête Inclusive’ ». L’équipe, espiègle, a aussi pensé à d’autres émissions telles que « Confessions Externes », « Trash Investigation » ou encore « 29 minutes », « parce qu’Arte n’a pas été assez ambitieux, ils font 28 minutes, nous on en fera 29. Toujours plus ».

Avec le reste de la somme récoltée, la rédaction prévoit aussi d’organiser une énorme soirée. Maxime, pour qui cette information reste bien sûr en off, confie que le but est finalement de partir avec le pactole. « Surtout qu’en plus, Benoît habite en Pologne, et avec 15 000€, tu peux racheter tout le pays. C’est ce qu’on va faire », dit-il. « On le renommera 8e étage », ajoute Benoît.

Mais, au fait, pour qui est fait 8e étage ? Au début, il ciblait évidemment le hipster, « parce ce sont des gens quand même vraiment cool et qu’on a tous envie d’être leurs amis », répond Maxime. Mais Benoît, en journaliste bien informé, a récemment découvert que le hipster était plus ou moins mort (c’est d’ailleurs pour leur rendre hommage qu’il a décidé de se raser) et avait depuis peu été remplacé par le « twee », une personne qui apparemment aime tout ce qui est mignon, comme les films avec Zooey Deschannel et les cupcakes. « On cible donc désormais le twee », conclut Benoît. « On s’y retrouve vachement : après tout, nous aussi on est doux et frais ».

Un Twee tel que décrit par la presse masculine anglo-saxonne. À moins que ce soit un psychopathe tueur de végétariens...
Un Twee tel que décrit par la presse masculine anglo-saxonne. À moins que ce soit un psychopathe tueur de végétariens…

Vu le nombre de contributeurs à leur campagne de crowdfunding — 504 au moment de l’écriture de ce papier — on pourrait s’imaginer que l’équipe a forcément reçu une cascade de messages de soutien doux et frais de la part des twees français. Mais non. En réalité, ils recevraient surtout des menaces de mort. Notamment d’un certain homme répondant au pseudo de Vincent Bollo. « Il nous dit : ‘Arrêtez la concurrence, de toute façon c’est mort, vous n’y arriverez jamais’ », s’inquiète Maxime. « Il essaye de nous faire taire visiblement, mais il n’y arrivera pas », ajoute-t-il, avant de se peindre le visage en bleu et blanc, façon Braveheart. Les deux jeunes hommes spéculent sur l’identité du malfrat : « Vincent Bolognaise peut-être, ou Vincent Bollosse, on ne sait pas ».

Une chose est sûre, ces journalistes nouvelle génération ne cèderont pas aux menaces. Comme WikiLeaks, qui publie sans relâche des câbles diplomatiques et autres documents classifiés, 8e étage compte bien continuer à publier, malgré les pressions, des GIF et lolcats. Mais aussi des listes. La rédaction aurait même prochainement prévu la publication d’un top intitulé « Les 13 dictateurs les plus tendance de l’hiver 2015 ». « Ça va être serré entre Loukachenko et Kim », prédit Benoît. « Pas mal d’entre eux nous ont dit qu’ils allaient redoubler d’inventivité au cours des prochains mois pour être LE dictateur le plus tendance du monde. Kim Jong-un nous a notamment dit qu’une équipe de 150 personnes planchaient actuellement sur des techniques de torture jamais été mises en œuvre jusqu’à maintenant », confie Maxime.« On ne va pas se le cacher, ça fait plaisir, parce que ça veut dire qu’il y a des gens importants qui accordent beaucoup de valeur à nos listes et tops ».

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Les 15 000 euros récoltés durant la campagne ne suffiront cependant pas à financer le média, et ce malgré le train de vie plus que modeste des deux journalistes – comme expliqué plus tôt. « On pense braquer une banque pour financer 8e étage », avoue Maxime en toute franchise. « Surement une HSBC, comme on a déjà fait une enquête sur eux et qu’ils ne nous aiment déjà pas trop. On pense le faire le 3 novembre à 14h47, à Lyon, rue de la République. On arrivera à bord d’une Polo grise qui fait beaucoup de bruit à 60 km/h, mais il ne faut pas trop ébruiter l’information parce qu’on veut faire ça discrètement ». Une autre option resterait la reconversion de 8e étage en site de streaming, « avec plein de pubs, entre 37 et 39 pubs à fermer dès que tu cliques quelque part sur le site ». « Pas de contenu, juste de la pub, c’est ça l’avenir. », renchérit Benoît.

Pour ne pas en arriver là, 8e étage, fort de son soutien politique, cherche également un appui médiatique. Et notamment, celui de leur idole, Cyril Hanouna. « Lui et Morandini, on les adore », avoue Benoît. « En école de journalisme, on nous répète que le journalisme, c’est le quatrième pouvoir. Ces mecs-là l’ont vraiment compris. Hanouna, c’est le nouveau Albert Londres », affirme Maxime. « Notre objectif, au final, c’est d’apporter autant aux gens qui nous lisent que ce que Cyril Hanouna apporte avec « Touche Pas A Mon Poste » en terme d’information », ajoute-t-il. « On va travailler le buzz au corps », conclut Benoît.

Vous pouvez voir ce que prévoit vraiment 8e étage avec sa campagne de crowdfunding sur sa page Ulule.

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