Vilcabamba, paradis équatorien pour retraités américains et hippies baroudeurs

Un village équatorien, perdu dans une vallée idyllique, est devenu un havre pour Occidentaux du jour au lendemain quand une revue de tourisme très lue aux États-Unis l’a élu l’un des endroits les plus agréables à vivre sur Terre. La découverte de ce village par le grand public a été accompagnée de bouleversements économiques dans la petite région. Et les natifs ont de plus en plus de mal à s’y sentir chez eux.

La place centrale de Vilcabamba. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
La place centrale de Vilcabamba. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

Le voyageur n’arrive pas à Vilcabamba par hasard. On atteint la « Vallée sacrée » (de son nom quechua) après une heure de route à flanc de montagne. Il faut partir de Loja, la grande ville du sud de l’Équateur, elle-même à une demi-journée de bus de la capitale Quito. Ici, les Andes rencontrent l’Amazonie. Les collines volcaniques tapissées de jungles cloisonnent le village de 5000 âmes dans une cuvette naturelle. À Vilcabamba, les baroudeurs se rencontrent pour explorer la nature alentour, profiter de la proximité avec le Pérou pour goûter à la sérénité qui flotte sur la place centrale et les ruelles sableuses de la commune. Peut-être viennent-ils aussi s’assurer de la véracité de la légende locale qui raconte que c’est dans la Vallée sacrée que les gens vivent le plus longtemps au monde…

DANS LES RUES, AUTANT D’OCCIDENTAUX QUE DE LOCAUX

C’est qu’ils ne sont pas les seuls, les routards de passage. Certains restent beaucoup plus longtemps. Quand on arrive en bus de Loja, on se partage parfois les places avec des groupes d’Américains aux cheveux blancs et à la démarche hasardeuse. Ils descendent avant le terminus, à la lisière de la forêt, et traversent la route pour rejoindre de grandes haciendas cossues. En plein centre, on les retrouve attablés dans les restaurants qui s’alignent sous les arcades de la place. On croise aussi beaucoup de jeunes blancs, déambulant dans les rues ou mêlés à la population des marchés. Dreadlocks, sarouel et pendentifs tribaux, nombre d’entre eux font du woofing dans la région ou vivent à Chambalabamba, une communauté « peace and love » toute proche.

Un café sur la place centrale de Vilcabamba. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Un café sur la place centrale de Vilcabamba. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

Près de l’église, une tonnelle fait de l’ombre aux représentants d’une association qui offre gratuitement des cours d’anglais aux populations hispanophones locales. Assise derrière le stand, Laurie prétend « faire se rencontrer les gens » en aidant les Équatoriens à parler sa langue maternelle. Cette retraitée étatsunienne habite six mois par an dans la vallée sacrée : « Les étrangers sont nombreux ici. Les gens sont attirés par le temps, par le bon réseau de transport. Ils aiment aussi les restaurants sur la place… »

Au-delà de l’influence culturelle que peut impliquer une telle émigration, la forte présence d’Occidentaux dans un petit village au fin fond d’un pays dit « en voie de développement » pose des questions d’ordre économique. Aujourd’hui, ce qui fait tourner le business local, ce sont le tourisme et le bâtiment. « Les étrangers amènent de l’argent et font tourner les chantiers en faisant construire des maisons. Je trouve ça positif », remarque Victor, un imposant moustachu qui a grandi dans la région. « Cela crée du dynamisme et donne du travail à la main-d’œuvre locale. Mais les gens ne peuvent plus acheter de terrain ici, c’est devenu trop cher !  »

Une bordée d'habitations neuves. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Une rue bordée d’habitations neuves. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

SPÉCULATION ET EFFET « FIN DU MONDE »

En quinze ans, le marché du foncier et de l’immobilier a subi une énorme inflation à Vilcabamba. Les prix dans le village y étaient moins chers qu’à Loja, 140 000 habitants. Ils sont désormais plus élevés. En cause, le rachat de terrains aux locaux par des étrangers, pour trente ou quarante fois le prix réel. « À un moment, une terre a pu se vendre 150 000 ou 200 000 dollars US alors qu’elle n’en valait que 5 000 », explique ainsi José, un Belge installé ici depuis dix ans. Il possède des plantations de cacao et une boutique en centre-ville. « Le capitalisme s’est emparé de tous ! Les fermes autour de Vilcabamba ont toutes été acquises par des blancs avant d’être revendues directement à d’autres Occidentaux trois fois le prix d’achat. La spéculation a détruit la filière agricole locale ». Contacté par mail, le propriétaire occidental de soixante-dix hectares dans la région précise les ordres de grandeur des prix : « La dernière fois que j’ai vendu quelque chose, c’était en 2010. Selon les caractéristiques et l’emplacement du terrain, les prix variaient entre 35 000 et 60 000 $ l’hectare. Un terrain que j’ai vendu il y a cinq ans pour 60 000 $ a été revendu 40 000 $ cette année, mais la propriétaire, devenue veuve, voulait s’en débarrasser rapidement… ». Les tarifs varient donc fortement. Difficile d’établir une moyenne, car les transactions se réalisent souvent de particuliers à particuliers.

Selon les habitants, le pic des transactions (et des prix) s’est fait sentir pendant les années 2007-2008. Aujourd’hui, les acheteurs sont de passage et ont moins d’argent. Ils restent six mois, le temps de faire leurs affaires ou louer des logements, puis repartent. Plus récemment, 2012 a aussi vu de nombreux acheteurs investir à flanc de montagne. « Des étrangers venus acheter des terrains en hauteur en prévision de la fin du monde, avec des galeries pour stocker des conserves », rigole-t-on au village.

Nicolas, de l'auberge le Rendez-vous. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Nicolas, de l’auberge le Rendez-vous. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

À l’auberge le Rendez-Vous, Nicolas, un Français arrivé en 2010, s’affaire à préparer le déjeuner. Entre deux réceptions de voyageurs, il explique l’origine du boom des achats foncier à Vilcabamba : « Il y avait déjà des étrangers ici, mais il y a sept ans, l’International living magazine, très lu aux États-Unis, a parlé du village. Le coin est devenu prisé ». La revue, qui déniche les coins les plus agréables à vivre dans le monde, n’a fait qu’accentuer la tendance d’une immigration de retraités venus chercher la bonne qualité de vie de la vallée et ses facilités d’accession à la propriété. Ici, la vie est peu chère et un pactole bien placé peut offrir une rente suffisante pour subsister. « C’est le même phénomène que les Français qui vont au Maroc », avance l’aubergiste. « Si tu ne peux pas vivre bien chez toi, tu vas ailleurs ». Victor va dans le même sens : « Les classes moyennes étatsuniennes ne peuvent pas acheter à Hollywood alors ils achètent la montagne ici ».

Des résidents de la communauté de Chambalabamba. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Des résidents de la communauté de Chambalabamba. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

Les blancs ne sont pas seulement de vieux Américains venus passer des vacances éternelles dans la jungle montagneuse du sud de l’Équateur. Comme José et Nicolas, ils ont aussi investi dans les échoppes du centre-ville. Outre les auberges de jeunesse et les boutiques vendant aux touristes de Quito du café local de qualité variable, le village regorge de commerces dont les patrons, expatriés, misent sur la clientèle hippie de la région. Batiks aux motifs psychédéliques, artisanat local, produits naturels, l’offre semble complète pour qui souhaite consommer « responsable ». Pour le roots en quête de ses racines, les activités spirituelles sont foisonnantes : sur les panneaux d’affichage, les petites annonces pour des séances de méditation, de médecines « sacrées », de thérapies d’énergies astrales ou de remise en phase avec la nature côtoient celles des vendeurs de maisons. Mais l’expérience partagée par les employés équatoriens des boutiques de Vilcabamba tend à faire fondre l’image d’une ville alternative, d’une utopie baba cool accomplie. Car là aussi, les lois du capital ont fait leur œuvre. Si tous les patrons sont étrangers, c’est que les locaux n’ont plus les moyens de payer le loyer d’une boutique ou d’un restaurant, qui bien souvent appartiennent à d’autres étrangers. Résultat, les Équatoriens n’ont plus accès qu’au salariat dans les adresses du centre-ville.

L’afflux d’argent extérieur n’est pas non plus sans conséquence sur les prix des biens de consommation. Nina est employée dans une boutique de vêtements et de cosmétiques. Elle est bien placée pour voir que l’inflation concerne en premier lieu les produits destinés au public hippie. Cette native de Loja parle en l’absence de la propriétaire, une Sud-Africaine : « La nature, c’est à la mode. Nos produits sont faits avec des plantes d’ici, car elles sont très bonnes, mais ils sont transformés à l’étranger. Dans le cas de ce savon par exemple, la matière première est locale, puis elle part aux États-Unis et revient ici. Les produits qui viennent ainsi de l’étranger sont très chers, car ils sont fortement taxés [en vertu d’une mesure protectionniste initiée par le président Correa, qui taxe les biens importés afin de privilégier la production équatorienne, NDLR]. Ce que l’on vend ici est inaccessible au portefeuille d’un Équatorien du coin. De toute façon, on peut faire varier les prix du simple au double, ils seront quand même achetés par des étrangers, alors c’est tout bénef. On préfère vendre aux étrangers !  ».

Nina, employée par une Sud Africaine. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Nina, employée par une Sud Africaine. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

Tous les prix augmentent à Vilcabamba. Malgré leurs intentions pacifiques, les woofers et autres membres de communautés multiculturelles se révèlent être un rouage de la machine qui altère invariablement le mode de vie des populations locales. Le leader spirituel de Chambalabamba lui-même serait une sorte de gourou mégalo… et millionnaire.

DE BONS RAPPORTS, EN APPARENCE

L’afflux d’étrangers, leur poids dans l’économie foncière, n’est pas sans inquiéter les habitants historiques de Vilcabamba. Victor craint que ne s’instigue une forme de ségrégation dorée avec les haciendas majestueuses qui poussent à la sortie du village, uniquement peuplée d’Étatsuniens. Derrière le comptoir de sa petite épicerie, Angelica est sur un autre registre : « Certains étrangers disent qu’ils viennent pour faire du tourisme, mais en réalité, ils viennent vendre de la drogue. Depuis vingt-cinq ans, il y a plus de trafic dans la région, avec des produits qui viennent de Colombie ». Des allégations confirmées par la police locale.

Petites annonces immobilières et ésotériques. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Petites annonces immobilières et ésotériques. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

Toutefois, tout le monde s’accorde à dire que les rapports entre locaux et étrangers sont cordiaux. Pourtant, on sent que la mayonnaise ne prend pas. « Certains cherchent à s’intégrer, d’autres, plus nombreux, restent entre eux », analyse Nicolas du Rendez-Vous. Exemple parlant, un autre Français, venu acheter du café chez José, explique habiter la région depuis plusieurs années et « avoir de bons rapports » avec ses voisins équatoriens. Pourtant, il ne parle toujours pas espagnol…

C’est surtout entre les membres des différentes communautés que rancœurs et mépris grandissent. Des tensions existent entre les Équatoriens favorables au business des terres et ceux qui s’y opposent. Les anciens propriétaires locaux ont largement profité du fait de vendre au-dessus des prix du marché, contrairement à ceux qui n’avaient rien à céder. Du côté des nouveaux venus, la séparation se fait entre les Étatsuniens… et les autres. Dans la boutique de José, on n’y va pas de main morte sur les retraités d’Amérique du Nord : « Ils restent toujours entre eux, ils ne travaillent pas ! Ils viennent avec leurs économies, ça leur suffit pour vivre. Ce n’est pas comme les Européens ou les Australiens qui ont des boutiques ici. Eux ils travaillent ».

Vilcabamba vue des montagnes. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)
Vilcabamba vue des montagnes. (Photo Grégoire Nartz/8e étage)

Il est dix-huit heures. Le soleil se couche sur la Vallée sacrée. Dans les rues et sur la place, les autochtones sont de sortie. Les Américains ont rejoint leurs haciendas, les Européens ont fermé boutique, quant aux roots, ils sont repartis dans leurs communautés. Attablé sur la terrasse d’un restaurant face à l’église, un Équatorien engloutit un burrito, le nez dans son assiette. Les voisins sont formels : « C’est l’ancien patron du restaurant… Le nouveau propriétaire est un Européen, il lui a racheté l’établissement l’an dernier ».

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2 commentaires

  1. Moran Mastrototaro 3 années ago

    En tant que blogueur voyageur il est vrai que parfois on se demande si il est vraiment ben de parler de ces petits coins de paradis, car en parler c’est les mettre en danger ! Evidemment l’influence d’un site rend ce danger plus ou moins important, mais dans tous les cas des fois on préfère garder le silence pour que ces lieux restent paisibles.

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  2. Pingback: [Podcast] Les migrations nord-sud, un phénomène en pleine croissance