Dans les prisons françaises, des “codétenus de soutien” luttent contre le suicide

En prison, les suicides sont systématiquement médiatisés par la presse locale et nationale. Lieu d’ombre par essence, le milieu carcéral suscite l’émoi notamment lorsqu’il abrite un parcours sordide. Mais si le sujet du suicide y est plus sensible encore qu’ailleurs, cela tient à la responsabilité de l’Administration pénitentiaire. Garante de la vie des personnes détenues, celle-ci peut-être légalement tenue responsable de la mort d’un prisonnier. Copiés de l’étranger, les « codétenus de soutien » ont l’ambition d’endiguer le taux de suicide, plus élevé derrière les murs des prisons. Cinq ans après le début de l’expérimentation, quel bilan ?

(illustration Anissa Radina/8e étage)
(illustration Anissa Radina/8e étage)

Mars 2008, s’ouvre le procès de Michel Fourniret. Humilié par les médias, des détenus s’identifient à celui que les télévisions mettent au pilori. En quelques semaines, des dizaines de prisonniers se suicident. Du jamais vu. Jean-Louis Terra, professeur en psychiatrie, se souvient : « À la prison de Metz, nous avons eu deux suicides en moins d’un mois. L’Est Républicain avait renommé l’établissement “la prison des pendus” ». En tout, 109 prisonniers mettent fin à leurs jours en 2008. Un chiffre que l’on pourrait presque relativiser dans une décennie dont les années 2002, 2003, et 2005, avec une moyenne de 121 suicides, font partie des 5 années les plus meurtrières depuis 1860.

Depuis 2009, une loi établit pourtant la responsabilité de l’Administration pénitentiaire (AP). Garante de la vie des personnes détenues, celle-ci peut-être légalement tenue responsable en cas de suicide, et condamnée. Au choc psychologique que provoque un tel événement au sein du personnel pénitentiaire et des détenus, s’ajoutent de lourdes procédures : « Il faut rendre des comptes à la Direction de l’Administration pénitentiaire, à la police, aux magistrats » confie Anne Drouche, de la Direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP) de Strasbourg. « Certaines images ne partent pas. Je n’ai jamais oublié mon premier pendu », confesse Cathy Christophe, directrice de la maison d’arrêt de Strasbourg.

En juin 2009, face à un sentiment d’impuissance, l’administration pénitentiaire lance alors un grand plan de prévention et de lutte contre le suicide en détention. Parmi les mesures adoptées, un dispositif en particulier a suscité le débat : les codétenus de soutien. Lancé en 2010 dans les maisons d’arrêt de Villepinte et de Strasbourg, son objectif était de désigner pour une durée de trois jours un détenu en charge de soutenir moralement un autre détenu présentant un risque suicidaire. Le dispositif a aujourd’hui pris de l’ampleur ; d’une part, il a été étendu dans 7 établissements et n’est officiellement plus en phase d’expérimentation depuis la fin 2014. D’autre part, le rôle des « codétenus » est désormais de détecter les personnes fragiles, et de les accompagner sur une période indéterminée. Au même moment, entre 2009 et 2015, le nombre de suicides par an a très légèrement baissé, passant de 115 à 94. Plus significatif : le nombre de tentatives de suicide en prison a décru de pratiquement 40 % sur cette période, passant de 2599 en 2009 à 1033 en 2014. Toutefois à la Direction de l’administration pénitentiaire (DAP), on reste prudent. « La mise en place des codétenus de soutien est une mesure parmi vingt. Il est impossible d’établir un lien direct de causalité entre le dispositif et la baisse du nombre de suicides », affirme Julien Morel d’Arleux, ancien directeur de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, aujourd’hui à la Direction de l’Administration Pénitentiaire.

Pour la Croix-Rouge française, partenaire de ce projet, 841 personnes détenues auraient tout de même été « aidées » par leurs pairs depuis 2010. Aujourd’hui ouverts à toutes les prisons sur la base du volontariat, les codétenus de soutien sont devenus « indispensables » dans les établissements où ils ont été mis en place, estime le professeur Jean-Louis Terra, à l’origine de la mesure.

Assis derrière son grand bureau, dans un bâtiment du Vinatier, le psychiatre nous explique en quoi consistent les cours du « brevet de secourisme psychique » qu’il décerne aux codétenus de soutien. Repérer les signes, détecter le risque suicidaire, apprendre à nommer la souffrance en la classant sur une échelle de 1 à 9, ce dernier point étant la mort, et 8 le passage à l’acte. Et enfin, grâce à une formation aux premiers secours dispensée par la Croix-Rouge, pouvoir tenter le tout pour le tout. « Je n’ai rien inventé », avoue Jean-Louis Terra. En effet, importé depuis cinq ans dans les prisons françaises, le dispositif des codétenus de soutien n’a rien de nouveau. Ils s’appellent les listeners en Angleterre, du verbe « écouter », ou encore les anges gardiens en Espagne. « Ils ont également été mis en place dès 1998 au Canada. On l’aurait importé en France il y a 50 ans, si le milieu médical n’avait pas autant de mal à accepter des bénévoles », détaille le professeur, avant de poursuivre : « pourtant, quand il s’agit d’aller côtoyer une personne suicidaire, il y a des psychiatres qui n’en sont pas capables, mais des détenus qui sont des ténors ».

« QUE SE PASSE-T-IL SI UN DÉTENU SE SUICIDE QUAND MÊME ? »

Toutefois au moment de sa mise en place, le dispositif avait essuyé de nombreuses critiques. L’idée de faire peser d’aussi lourdes responsabilités sur les épaules d’un détenu était inconcevable aux yeux de beaucoup. À l’Observatoire international des prisons (OIP) notamment, les voix se sont élevées dès 2010 pour dénoncer un projet permettant à l’administration de « se dédouaner de ses responsabilités ». Émettant les mêmes doutes, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté continue ses mises en garde : « Il ne faut pas que les CDS deviennent un pis-aller. La mission de prévention du suicide et de protection des personnes détenues doit continuer d’incomber à l’administration pénitentiaire ».

(illustration Anissa Radina/8e étage)
(illustration Anissa Radina/8e étage)

Cathy Christophe est une pionnière du dispositif. Aujourd’hui directrice de la maison d’arrêt de Strasbourg, elle a mis en place les codétenus de soutien à Villepinte dès 2010. Aux critiques, elle répond sans sourciller : « Les codétenus de soutien peuvent abandonner leurs fonctions dès qu’ils le souhaitent ». Pour elle, il ne s’agit pas d’opposer les acteurs, mais de les associer, pour lutter plus efficacement contre le risque suicidaire. « Qui mieux qu’un autre détenu peut comprendre le manque de liberté ? » interroge l’ancienne surveillante de prison. La défiance qui existe entre détenus et surveillants tombe plus facilement entre deux détenus. Ils partagent le même quotidien, les CDS peuvent ainsi remarquer des détails ; un détenu qui ne se rend plus au parloir pour voir ses proches, ne sort plus en promenade, perd l’appétit. Autre avantage décisif : la langue. « Avec trois codétenus, on a 8 langues, avec 20 surveillants, on a trois langues », sourit le docteur, qui ne nie pas pour autant la lourdeur de la tâche : « Dans certains cas, on peut leur demander d’aller jusqu’à tenir la main à la sortie des assises. Ils doivent parfois accepter d’aller jusqu’aux portes de l’enfer, c’est difficile pour n’importe qui. On mise sur leur solidité mentale. »

Les CDS ont d’ailleurs eux aussi souvent connu des phases suicidaires avant de se porter volontaires. Pendant la traque, la garde à vue, l’attente du procès, ou au quartier arrivants. Le « choc carcéral » a souvent lieu au sein de ce quartier de la prison où les détenus passent leurs premiers jours, avant d’être mêlés au reste de la détention. Un point que J-L Terra considère comme une force, et pas une faiblesse. Pour avoir institué le dispositif à Villepinte, Cathy Christophe est elle aussi convaincue. Elle admet cependant qu’il a fallu vaincre des résistances en interne également. « Les équipes médicales freinent le projet, car elles soutiennent que c’est une difficulté supplémentaire pour les détenus. Mais en réalité, ces derniers se posent beaucoup moins de questions que nous ». Plus encore, il s’avère que la mission confiée aux CDS les valorise. « Pour ces détenus, c’est un ascenseur social. Ils se sentent utiles. En cas de suicide, ils savent qu’ils ont fait le maximum » confie le psychiatre.

Les blocages peuvent également venir des surveillants. Raphaël travaille à la prison de Bourg-en-Bresse depuis quatre ans. Farouchement opposé au dispositif des codétenus de soutien au démarrage du projet, son discours s’est adouci en voyant qu’il ne provoquait pas de changement majeur dans son quotidien. « J’y étais opposé par ce que je croyais qu’on transférait du pouvoir aux détenus et qu’on nous piquait notre travail », reconnaît-il sans détour. « En fait, c’est une façon d’officialiser ce qui s’est toujours fait ». Quand des détenus remarquaient une fragilité chez un autre, ils le signalaient spontanément aux surveillants de leur étage. Ce que ne nie pas la Direction de l’administration pénitentiaire, avec une nuance : « C’est plus qu’officialiser, cela nous permet de doubler les codétenus avec des référents multiples et compétents : les bénévoles de la Croix-Rouge, les médecins et le personnel pénitentiaire. Les codétenus sont formés et supervisés, nous avons donc une prise en charge bien mieux structurée », souligne Julien Morel d’Arleux, de la DAP. Et la prise de pouvoir des détenus, toujours crainte par une partie du personnel, n’est pas pour demain. Chaque établissement pénitentiaire décide en effet de la marge de manœuvre laissée aux CDS. Cependant, il est rare que ceux-ci disposent d’une liberté totale de circulation au sein de la prison. Selon le psychiatre et formateur Jean-Louis Terra, environ un codétenu de soutien sur 10 tenterait d’utiliser sa position pour faire du trafic. « Mais en général on le repère rapidement », tempère-t-il. D’autant que les codétenus sont triés sur le volet.

Main dans la main avec le psychiatre-référent, la Direction de l’établissement pénitentiaire sélectionne soigneusement les candidats. « On en prend 1 sur 100. Il y a un casting. Il faut qu’il soit calme, solide, apaisant ». Et ils ne cachent pas leur stratégie. « En détention, on trouve des gros cerveaux. Des types qui ont commandé deux, trois mille personnes, qui ont l’art de transmettre. On leur apprend à négocier, à vendre de la vie ». La plupart sont « classés » au service général : ils travaillent et circulent donc plus facilement dans la prison ; ils poussent les chariots, nettoient les coursives, servent les repas. Ils gardent ainsi un œil sur la détention et choient la confiance du personnel pénitentiaire.

(illustration Anissa Radina/8e étage)
(illustration Anissa Radina/8e étage)

Après avoir été sélectionnés, les codétenus sont suivis par des bénévoles de la Croix-Rouge au cours de rencontres régulières ; toutes les semaines ou tous les quinze jours. Jacques Aubry, président de la Croix-Rouge de l’Ain, intervient à la maison d’arrêt de Bourg-en-Bresse, entrée dans le dispositif en 2013. Selon lui, il faut recruter des détenus condamnés pour des peines relativement longues, afin qu’ils puissent accompagner les personnes fragiles ; « En maison d’arrêt, nous avons un fort turnover. Nous avions sept CDS l’année dernière, aujourd’hui il n’en reste plus qu’un (pour une prison de 700 personnes). Tous ont été libérés ou transférés ailleurs » explique-t-il. Et pour cause : en moyenne, un détenu reste 6 mois en maison d’arrêt.

UN DISPOSITIF LIMITÉ DANS SON APPLICATION

Aujourd’hui, 80 % des codétenus de soutien sont répartis dans quatre grandes prisons : les maisons d’arrêt de Strasbourg et de Villepinte, et les centres pénitentiaires de Fresnes et de la Réunion (Saint-Denis et Le Port). Demande insuffisante ou profils jugés inadaptés, ceux qui l’ont mis en place partagent un constat : le dispositif des CDS ne convient qu’aux prisons d’au moins 600 personnes. À la maison d’arrêt de Bourg-en-Bresse, aucun codétenu de soutien n’a été recruté depuis un an et celle d’Angers tourne péniblement avec deux. Dans le centre de détention de Saint-Mihiel (dans la Meuse), c’est la Croix-Rouge qui fait défaut. « Le précédent directeur voulait mettre en place le dispositif, mais aucun bénévole n’était disponible pour faire le suivi en détention. Depuis, il est parti et rien n’a avancé », soupire Anne Drouche. Car comme toujours en prison, le projet tient énormément à la personnalité de son directeur, et aux priorités qu’il décide de soutenir.

Plus profondément, les codétenus de soutien ne permettent pas d’éradiquer les causes mêmes de la fragilité mentale. En détention plus qu’ailleurs, celles-ci prennent des formes multiples : addiction, conflits, ruptures. « Les codétenus de soutien font de la protection, mais ne soignent pas », rappelle le docteur Terra. « Le dispositif permet de réduire le nombre de suicides en détention de 2 à 4%, ce n’est pas une solution miracle ». Et même si la Direction de l’Administration pénitentiaire affiche l’objectif de répandre le système des codétenus dans au moins un établissement carcéral par grande région, cela ne concernera toujours que 12 prisons sur les 193 établissements français.

Ainsi, pour l’équipe du Contrôleur général des lieux de privation de liberté, seule l’amélioration des conditions de détention permettrait de lutter efficacement contre le suicide. Dans un rapport de 2013, l’équipe mettait en garde l’Administration contre les causes structurelles faisant de la prison un milieu particulièrement suicidogène : la surpopulation tout d’abord, suivie du manque de personnel spécialisé. Il y a bien un service médico-psychiatrique par région, mais il est mobilisé surtout pour les grands établissements. Un détenu fragile a aussi et surtout besoin d’être suivi par des médecins. Or, « les petits établissements pénitentiaires, eux, ne disposent que de quelques vacations de psychiatres, variables selon les endroits », précise le rapport.

En cause également, l’architecture des prisons modernes, construites après 2009, comme les grandes maisons d’arrêt de Corbas ou Bourg-en-Bresse, de plus de 700 places. Les murs lisses et la surveillance à distance intensifient le sentiment de solitude. Pour Raphaël, surveillant à Bourg-en-Bresse, le dispositif ressemble un peu à de la poudre aux yeux : « Les prisons modernes sont bien plus suicidogènes qu’avant. On crée un système pervers et on essaie ensuite d’y mettre de la couleur ». Malheureusement, les surveillants sont les premiers à déserter ces établissements, et l’Administration peine à recruter. « Être attentif est beaucoup plus difficile lorsqu’un surveillant court d’un bout à l’autre d’une coursive sans pouvoir s’attarder dans une cellule », insiste le Contrôleur général.

(illustration Anissa Radina/8e étage)
(illustration Anissa Radina/8e étage)

Pourtant, les nombreux témoignages que nous avons recueillis montrent que le dispositif des CDS est réellement efficace dans les prisons où les codétenus de soutien sont en lien étroit avec le personnel pénitentiaire et les médecins. La maison d’arrêt de Villepinte a été un modèle du genre. « Je ne voulais pas que le recours au codétenu soit systématique. Qu’on se dise “tiens il ne va pas bien, on va lui coller un CDS”. Je connaissais bien mes détenus. Je savais qui serait capable d’accompagner un détenu fragile. Les médecins doivent être les premiers à intervenir pour réaliser un vrai diagnostic. Puis, si cela nous semble opportun, on lui explique qu’il sera suivi un temps par un pair », détaille Cathy Christophe. À cette concertation orchestrée par le chef d’établissement, nous pourrions opposer des établissements où les surveillants avouent ne même pas connaître les noms des codétenus de soutien.

Dans les prochaines semaines, un rapport sera rendu au niveau de la Direction de l’Administration pénitentiaire pour conclure l’expérimentation. Même si une dizaine de prisons travaillent actuellement à la mise en place de ces anges gardiens, le temps de préparation est long – près d’un an –, et l’avenir du dispositif, selon les ressources humaines et matérielles des établissements, toujours incertain.

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