En Birmanie, pas de pompes funèbres, pas de croquemort

Dans une petite ville de Birmanie, une association prend le risque d’aller contre les préjugés sur la mort en prenant en charge les funérailles de ceux qui ne peuvent pas se le permettre. Dans l’ancienne dictature pas encore démocratique, les services publics demeurent quasi inexistants. Ces croque-morts bénévoles comblent les failles de l’État et accomplissent un travail que personne d’autre ne veut faire.

(Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
(Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

Dans le petit centre-ville de Loikaw, capitale de l’État Kayah, en Birmanie, Aung Kyaw Nyunt passe ses journées debout derrière son étal de bijoux. Dans la paisible cité montagneuse de 15 000 habitants, tout le monde le connaît. Ici, les journées sont souvent chaudes, poussiéreuses et placides. Pourtant, pour ce commerçant de 45 ans, elles peuvent très vite basculer, sur un simple coup de téléphone.

Aung Kyaw Nyunt dirige la Free Funeral Service Society (société des funérailles gratuites, FFSS), une organisation bénévole qu’il a fondée en 2009. Avec la soixantaine de membres qui composent l’organisation, il s’occupe de préparer les enterrements et de prendre en charge toute la logistique mortuaire : de la récupération du corps sur le lieu du décès jusqu’à la fermeture de la tombe.

Ce travail, personne d’autre ne veut le faire. Il n’y a pas de pompes funèbres en Birmanie. Aucune entreprise ne s’intéresse au « business de la mort ». La population répugne à effectuer ce travail à cause des superstitions. Pour les plus modestes, l’organisation bénévole constitue le seul recours pour assurer au défunt des funérailles décentes.

À l'étage de la maison du défunt, les ainés et la famille mangent, boivent, chiquent, fument. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
À l’étage de la maison du défunt, les ainés et la famille mangent, boivent, chiquent, fument. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

« La FFSS est nécessaire. Nous sommes toujours occupés, parfois nous devons assurer trois enterrements par jour ! En moyenne, nous organisons une quinzaine d’enterrements par mois » , confirme Aung Kyaw Nyunt. L’association couvre un périmètre de vingt kilomètres autour de la petite ville. C’est beaucoup, mais dans les campagnes reculées, les villageois doivent se débrouiller seuls. Des routes défoncées et un relief chaotique rendent les zones plus lointaines inaccessibles.

UN CERCUEIL TOUT SIMPLE

La FFSS comble donc les failles et occupe les fonctions sociales que l’État birman, presque défaillant et qui n’exerce pas un contrôle total sur son territoire, ne veut ni ne peut exercer. En Birmanie, ancienne dictature militaire, le budget est avant tout consacré à la défense, laissant la population avec un service public quasi invisible : électricité sporadique, pas de ramassage des déchets, très mauvaises routes, hôpitaux anciens et insalubres. Les habitants font comme ils peuvent, gardent un stock de bougies, brûlent leurs déchets. Pour qui ne peut pas se payer un 4×4, les déplacements sont compliqués. Quant aux hôpitaux, mieux vaut ne pas tomber malade.

Pour ceux qui quittent ce monde, la situation est pire encore. Ils sont ignorés des autorités. De la société civile sont sorties spontanément des organisations destinées à prendre en charge ces fonctions vitales pour toute la communauté. « Je voulais aider », ajoute le bijoutier. « Donner un coup de main et inspirer les autres à faire de même. Même un chauffeur de taxi peut le faire, c’est un état d’esprit, pas une histoire d’argent ».

La cérémonie religieuse bouddhiste marque la fin de la fête et le départ vers le cimetière. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
La cérémonie religieuse bouddhiste marque la fin de la fête et le départ vers le cimetière. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

Pourtant, quand il a lancé la FFSS à Loikaw, Aung Kyaw Nyunt a dû surmonter de lourds obstacles. « La première difficulté a été d’acheter une voiture. Il n’y en a pas beaucoup dans la région et avec la licence, c’est très cher, dans les 20 000 $ américains. L’essence, les réparations, la location de notre bureau, tout ça est très coûteux… Mais nous arrivons à y faire face. Nous pouvons aller jusqu’à fournir un cercueil, pour ceux qui ne peuvent pas se l’offrir. Un cercueil très simple, mais un cercueil tout de même », détaille le bijoutier.

Son association arrive à survivre grâce aux dons. « À l’origine, c’est un monastère bouddhiste qui nous finançait. Maintenant, les dons sont plus variés, il y a des hommes d’affaires, d’autres communautés religieuses… », précise l’artisan. La région ne peut pas se passer des services de la FFSS. Pourtant son existence n’est même pas officiellement légale, l’association n’est pas enregistrée auprès des autorités.

LA PEUR DE L’IMPUR

Plus qu’un problème d’argent, c’est la mort qui effraie. Il s’agit d’éviter à tout prix d’être en contact avec elle. Les superstitions sont très ancrées, surtout dans les campagnes reculées où le bouddhisme majoritaire se mêle à l’animisme. La Birmanie a tout un folklore peuplé de fantômes terrifiants. Victimes d’une mort violente, ou de cérémonies funéraires mal accomplies, ils attaquent les vivants à la nuit tombée.

Sortir le cercueil de la maison n'est pas la tâche la plus simple de la FFSS. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
Sortir le cercueil de la maison n’est pas la tâche la plus simple de la FFSS. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

Il faut respecter les vœux des morts : « Ils ont toujours besoin de quelque chose. On les voit en rêve, ils disent qu’ils ont faim et soif. Alors il faut se rendre sur la tombe et déposer un peu de nourriture ou un verre d’eau », explique Philip Soe Aung, pourtant plus chrétien qu’animiste.

De façon plus pragmatique, personne ne veut transporter un cadavre dans sa voiture, ni se garer à côté du corbillard ou même serrer la main de ceux qui s’occupent du corps. Il y a dix ans à peine, la rumeur voulait qu’on enterrât simplement les corps enroulés dans un tapis. « On ne fait plus cela de nos jours », précise le chef de la FFSS. « Quand on a commencé, il y a quelques années à peine, nous n’étions pas bien vus. Les mentalités ont évolué et si les gens font appel à nous, c’est surtout que personne n’a les moyens d’organiser seul toute la cérémonie ».

Un travail compliqué souvent effectué avec les moyens du bord dans lequel la FFSS est devenue spécialiste. « Nous assurons tout, l’aspect technique, transport et préparation, du lieu de décès jusqu’au cimetière », ajoute Aung Kyaw Nyunt. Dans tout le pays, des organisations du même genre se sont constituées pour pallier l’absence d’attention quant au sort des défunts.

Le bien nommé "camion du paradis" en route vers le cimetière. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
Le bien nommé “camion du paradis” en route vers le cimetière. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

La première association de ce genre a vu le jour en 2001 à Yangon, la capitale économique du pays, créée par Thu Kha, un riche réalisateur birman. En presque quinze ans, son organisation s’est occupée de plus de 100 000 enterrements. Mais le philanthrope est allé plus loin en créant en 2006 une clinique gratuite pour les plus démunis, afin de diminuer le nombre de décès en s’attaquant à la source du problème.

Dans le même ordre d’idée, Aung Kyaw Nyunt aimerait mettre en place un système d’ambulances à Loikaw. « Beaucoup de gens meurent parce qu’en cas d’accident par exemple, ils sont pris en charge beaucoup trop tard », explique-t-il. D’autant plus qu’au Myanmar, la junte a laissé son empreinte sur les mentalités. Les gens ont parfois encore si peur d’être interrogés par la police et jetés en prison qu’en cas d’accident de la route, peu oseront s’approcher pour porter secours aux blessés. La Birmanie fonctionne encore dans cette logique absurde de « l’interrogatoire policier d’abord, les soins ensuite ».

UNE FÊTE

Ici, pas de cérémonie intime, les douleurs s’affichent peu. Et si les habits sont plus soignés qu’à l’ordinaire, pas de veuve éplorée de noir vêtue à l’horizon. La simplicité des réactions tranche avec les attitudes lourdes du deuil. Si la mort demeure une impureté redoutée et menaçante, dans la mesure où elle expose le vivant à son autre, il n’existe pas d’horreur sacrée du cadavre. Prêt à repartir vers une autre vie, le corps du mort se trouve avec les vivants dans une interaction sans gêne ni terreur. À l’étage de la maison, allongé dans son cercueil, le défunt côtoie les vivants. Les ainés et les notables devisent gaiement, le cigare à la bouche tout en chiquant la noix d’arec. Bonhomie polie et commérages font également partie du rituel.

Le cimetière se situe loin du centre, envahi par la jungle. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
Le cimetière se situe loin du centre, envahi par la jungle. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

À côté du cercueil, de l’encens, des portraits du défunt et de sa famille. Si les époux étaient d’une religion différente, les croix chrétiennes s’ajoutent aux portraits de moines bouddhistes ou aux figurines de Bouddha. Juste au cas où. Assis par terre, la famille et les amis partagent une tasse de thé, accompagnée de lepetho, des feuilles de thé marinées avec des cacahuètes et des céréales. Certains parlent fort, des connaissances passent pour saluer la famille avant d’aller contempler le mort un instant. Il s’agit de faire venir le plus de monde possible, y compris des inconnus, pour montrer à quel point le défunt était apprécié.

Le bouddhisme populaire, mêlé de superstition et de croyances animistes, offre un autre rapport à la mort, dénué de pudeur. Si l’on n’ose pas côtoyer soi-même le corps, les convives se privent rarement de le photographier puis de copieusement partager les clichés, y compris sur les réseaux sociaux. Au rez-de-chaussée, tout le quartier est convié pour partager un repas préparé par la famille. Parfois, des danseurs traditionnels viennent animer le repas.

Il est du devoir de la famille du défunt d’inviter le plus grand nombre de convives au repas qui accompagne les funérailles. Comme n’importe quel événement de la vie, la mort doit être attestée et fêtée par la communauté. Elle représente pour la famille comme pour le défunt une distinction, un prestige social et surtout du mérite, cette monnaie karmique qui permettra à terme de s’affranchir du cycle des réincarnations.

Les membres des FFSS sont les seuls à oser enterrer le cercueil. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
Les membres des FFSS sont les seuls à oser enterrer le cercueil. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

Quand le défunt est bouddhiste, comme 80 % du pays, des moines vêtus d’une robe safran viennent le visiter en file indienne. Plus ils sont nombreux, plus la famille est rassurée. Le mort peut partir tranquille. Il ne reviendra pas hanter les vivants. Il est temps de partir au cimetière. C’est là que la FFSS reprend du service. Pas de corbillard, seulement un petit camion. Les porteurs bénévoles chargent le cercueil sur leurs épaules, le font descendre avec précaution par l’escalier étroit de la demeure et le déposent en douceur sur la remorque du camion. Sur la portière avant, en birman, se lit l’inscription « paradis ». Les voitures se mettent en route et un long cortège s’étire lentement à travers les rues de la petite ville. Des bouchons et des heures de trajets dans une remorque, c’est le prix pour accompagner le défunt au cimetière.

À Loikaw, le cimetière bouddhiste, une friche à la lisière de la jungle repoussée là par l’expansion incessante de la base militaire proche, est situé à plusieurs kilomètres du centre-ville. Le crematorium adjacent ne fonctionne pas encore. Les tombes sont éparpillées dans ce qui ressemble plus à une forêt qu’à un cimetière, la végétation en a recouvert certaines, les inscriptions et photos sont à peine visibles.

Après l'enterrement, la purification pour tous les convives. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)
Après l’enterrement, la purification pour tous les convives. (Photo Matthieu Baudey/Carole Oudot/8e étage)

Là, pas de cérémonie spécifique. Les bénévoles de la FFSS ont creusé la tombe, ils distribuent des bouteilles d’eau à ceux qui sont venus assister à cette dernière étape, en plein cagnard. Puis, en à peine un instant, une lourde pluie orageuse arrose la foule. En un clin d’œil, tous ont couru vers leurs véhicules et les fossoyeurs bénévoles finissent le travail seuls. Le passage au cimetière aura duré bien moins longtemps que le trajet.

Au retour, un grand pot en fer blanc rempli d’une eau où infusent diverses racines est placé à l’entrée de la maison du défunt. Après les rituels liés à la mort, il faut se purifier, plonger ses mains et s’asperger le visage. Le liquide visqueux et orange fait office de savon surnaturel et l’assistance n’hésite pas à se barbouiller l’intégralité du corps de ces racines, par peur de conserver une aura mortifère. De retour à la maison, tous se laveront consciencieusement. On ne ramène pas la mort chez soi.

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3 commentaires

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  3. Moran Mastrototaro 4 années ago

    Très beau reportage qui fait aussi réfléchir quand au sort de la Birmanie.

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