De Los Angeles à Phnom Penh, rédemption d’un dealer de crack

De la guerre du Cambodge à celle des gangs américains, le destin a trimballé Tuy Sobil, enfant du chaos aujourd’hui presque quarantenaire, des camps de réfugiés aux quartiers de Phnom Penh, en passant par les cités de Los Angeles et la prison.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
Tuy Sobil, aka “KK”, au Tiny Toones Center, qu’il a fondé. (photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

Devant les murs lézardés et couverts de graffitis du numéro 154 de la rue 369 de Phnom Penh, ils sont déjà plus d’une dizaine à attendre l’ouverture du portail rouillé, couvert d’une taule verte à moitié arrachée, du Tiny Toones Center. Au beau milieu du quartier de Cham Ampov, de l’autre côté du pont Monivong, on est loin de l’effervescence du centre de la capitale, des tuk-tuk et de leurs incessants coups de klaxon, des bars lumineux, où certains voyageurs en mal d’amour, aussi, viennent chercher un peu d’affection. Ici, c’est l’autre Phnom Penh, celui, authentique, que les touristes ne découvrent que rarement. Celui du marché grouillant, des rues un peu sales, des travaux inachevés, des étals de fortune, des gamins d’à peine dix ans, entassés à trois ou quatre sur un scooter, du temps, aussi, qui passe à une autre vitesse.

« Hip Hop lives here » peut-on lire, juste à côté de l’entrée du centre qui attire chaque jour une centaine d’enfants venue de différents quartiers défavorisés de l’ancienne « Perle de l’Asie », comme on la surnommait dans les années 1920. De 7h30 à 11h30, puis de 13h30 jusqu’au soir, ils viennent s’initier au breakdance, mais profitent également des cours d’anglais, de khmer, de mathématiques ou d’informatique qui sont dispensés ici depuis plus de dix ans. Surtout, ces gosses de Phnom Penh ont trouvé au Tiny Toones Center une deuxième maison, une famille, une échappatoire, un lieu pour rêver. À l’initiative de ce projet : Tuy Sobil, un Cambodgien de 38 ans, dont l’histoire si singulière est un voyage au coeur de l’histoire de ce pays, de ses identités multiples, mais aussi des États-Unis et des quartiers difficiles de Los Angeles.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

D’UN ENFER À L’AUTRE

« Rester, pour nos familles, c’était mourir ». La vie de Tuy Sobil a commencé comme celle de nombreux autres Cambodgiens, forcés d’abandonner leur terre natale pour échapper au régime destructeur et sanguinaire des Khmers rouges et de leur leader, Pol Pot. Entre 1975 et 1979, l’Angkar, « l’Organisation » en khmer, précipite la mort d’au moins 1,7 million de Cambodgiens, soit environ le quart de la population totale du pays à l’époque (certains chiffres évoquent jusqu’à trois millions de victimes). Plusieurs dizaines de milliers de personnes parviennent néanmoins à fuir ce chaos, à passer la frontière et à rallier un pays voisin. L’exode durera jusqu’au début des années 1990, le conflit avec le Vietnam succédant aux années d’horreur sous Pol Pot.

Tuy naît en 1977 dans un camp de réfugiés en Thaïlande, avant de débarquer deux ans plus tard aux États-Unis avec ses parents, dans les environs de Phoenix, où une famille chrétienne tente de faciliter leur adaptation. Très vite, la fratrie s’agrandit, et la famille de Tuy est contrainte de poser ses valises à Long Beach, au sud de Los Angeles en Californie, pour bénéficier d’une aide sociale.

Pour les Cambodgiens parachutés dans les ghettos de LA, l’adaptation est difficile. Les parents, pour la plupart paysans dans les campagnes, ne parlent pas anglais et peinent à trouver du travail. Les jeunes, eux, découvrent la loi de la rue : « Là-bas, tout était question de territoire. Les autres, les Noirs et les Mexicains, vivaient comme ça depuis longtemps, depuis toujours, coincés dans ces ghettos », lance Tuy, à l’aise dans son ensemble débardeur et jogging large, le visage percé et tatoué, en enlevant le bonnet qui cachait jusque là sa longue queue de cheval. S’il se passionne pour le breakdance, dès l’âge de huit ans, partant même en tournée dans plusieurs villes de la West Coast au sein du collectif Ground Floors, la réalité du quotidien le pousse à faire les mauvais choix : « Petits, on était battus, volés, nous les Cambodgiens, par tous les autres, alors on s’y est mis aussi, à défendre notre territoire, notre communauté. On a eu notre propre gang, on a fait en sorte que tout le monde ait peur de nous. On a grandi comme ça, et personne ne pouvait passer sur notre territoire sans risque, sans danger. Les autres pensaient qu’on était fous, des enfants de la guerre. La réalité c’est qu’on s’est juste adaptés à cet environnement », précise-t-il.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

Long Beach accueille la plus grande population de Cambodgiens en dehors d’Asie après Paris et les quartiers jouxtant Anaheim Street, entre les avenues Atlantic et Junipero, portent officiellement depuis 2007 le nom de « Cambodia Town », même si certains préfèrent la dénomination « Little Phnom Penh ». À peine adolescent, Tuy intègre les rangs – majoritairement composés d’Afro-Américains – des Crips, l’un des gangs les plus violents du pays et qui à partir des années 1980 fait du deal de crack son principal fonds de commerce. Il y gagne le surnom qu’il porte aujourd’hui encore, « KK », la contraction gang style de « Crazy Crips ».

À 18 ans, après quelques années marquées par le trafic, les guerres de gang et les tatouages, signes d’appartenance aux Crips qui recouvrent aujourd’hui la quasi-totalité de son corps, il voit son existence prendre un nouveau tournant et passe par la case prison pour vol à main armée : « On était une vingtaine, entre quinze et vingt ans, dix de chaque côté de la rue. On se ressemblait tous, le crâne rasé, avec une queue de cheval, comme des Mohicans, prêts à en découdre avec d’autres gangs. On a trouvé personne avec qui se battre ce jour-là, et sur le retour, il y en a un qui a proposé qu’on braque une personne, et un autre qui avait un faux revolver ». En plus d’être inculpés pour braquage, ceux que la police retrouve sont accusés de kidnapping et possession illégale d’arme à feu. Ils paient en réalité leur appartenance à un gang, la victime ne parvenant pas à reconnaître avec certitude l’auteur du crime parmi la poignée de « street bandits » au look si semblable interpelée.

À son procès, seize mois après son incarcération à la prison californienne de Taft, KK accepte le deal de deux ans proposé par le procureur et plaide coupable : « Je comprenais pas grand chose, et le procureur m’a dit que j’allais en prendre pour 18 ans. Il n’y avait pas de preuve contre moi, et la victime a même dit que ce n’était pas moi, mais j’ai eu peur. J’ai accepté de prendre deux ans, car il ne me restait plus que quelques mois à tirer, mais c’était une erreur. J’aurais pu gagner mon procès, et j’ai sauté dans la merde. Être reconnu coupable, ça change tout », regrette-t-il.

La vie en prison n’est pas différente de celle des rues de LA, et les lois y sont les mêmes. Les « races » ne se mélangent pas et se défient, et les coups pleuvent pour un mauvais regard ou une insulte : « Tu n’as pas le choix, sinon tu es foutu. Ce n’est plus une histoire de gang, mais de communauté, de peuple ». À sa sortie, Tuy traîne son casier judiciaire comme un boulet accroché à son pied. Pour un condamné, le nombre d’opportunités est très réduit : « Tu es un animal, et la prison est un business dont l’objectif est de t’y faire revenir le plus vite possible. Quels sont tes choix en sortant ? Il n’y en a pas, tu retournes vendre de la drogue ».

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
Les valeurs des Tiny Toones : “Aime, respecte, apprend et enseigne à ton prochain. Nous sommes une famille. Prend soin de ton prochain. Égalité pour tous. Aucune discrimination selon le passé, le genre, la race, l’âge ou la religion. Tous les enfants ont droit de s’exprimer.” (photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

DÉPORTATION ET RÉDEMPTION

En 1996, trois ans après un attentat à la voiture piégée sous la Tour 1 du World Trace Center, l’administration Clinton vote l’IIRIRA, Illegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act, qui prévoit l’expulsion des résidents non citoyens américains reconnus coupables d’un crime. Depuis 2001 et l’attaque des deux tours, l’application de ce processus de déportation forcée est passée à la vitesse supérieure. Longtemps, le Cambodge refuse le retour de ces condamnés à l’exil sur son territoire. Mais la menace américaine, non officielle, d’interdire les visas, mais aussi l’accès à l’école des enfants de ressortissants cambodgiens force le pays à accepter la loi en 2002. KK replonge, et les services d’immigrations s’emparent de son dossier : « J’ai découvert que je n’étais qu’un immigrant, alors que j’avais vécu toute ma vie ici. Si tu n’as qu’une carte verte, et que tu es reconnu coupable d’un crime, tu es une menace pour la société américaine, un terroriste potentiel. On te place en détention provisoire, et on essaie de te faire quitter le territoire ».

Le quotidien de la rue, l’absence d’éducation, et l’absence d’aide administrative appropriée aux réfugiés débarqués aux États-Unis ont conditionné l’ignorance du processus de naturalisation auxquels tous ces Khméricains ou presque auraient pu prétendre. KK passe trois anniversaires de plus en prison, avant d’être envoyé au Cambodge en 2004, dans un pays dont il ne parle pas la langue, et qu’il ne connaît qu’à travers quelques images Google. « On a été happé par tout ça, sans être averti, sans jugement, sans tribunal, sans personne pour nous défendre, sans droit », ajoute Short, manager général des Tiny Toones, frère de rédemption de KK, lui aussi déporté pour avoir dealé du crack. Comme eux, ils sont près de 500 à avoir été bannis à vie des US, pour des infractions parfois minimes, comme dormir ou uriner dans la rue.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

Débarqué dans la capitale Phnom Penh, Tuy est livré à lui-même, et prend la direction des rizières dans l’espoir de devenir fermier, en vain. Le destin frappe finalement à sa porte peu après son arrivée. Ayant eu vent de ses talents de breakdancer, les enfants du quartier où KK s’est installé lui demandent de leur apprendre quelques pas, quelques figures : « Je venais d’arriver, je n’avais pas de plan, pas de boulot, j’étais toujours perdu, alors je leur disais de partir, mais ils revenaient sans cesse. Et puis un jour, un petit bonhomme de deux ans s’est mis à danser devant moi pour me convaincre. Ça m’a touché, c’est comme ça que tout a commencé ». Très vite, les gamins des environs investissent son salon et sa cuisine, envahissent sa chambre et squattent son lit et sa télé, branchée 24/24h sur les dessins animés. La maison devient trop petite, et un centre, baptisé « Tiny Toones », nommé ainsi en raison du temps passé par les élèves de Tuy devant les cartoons, finit par voir le jour.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

Douze ans plus tard, l’organisation a bien grandi, et six professeurs aident Tuy et Short au quotidien. Vers 13h, le tuk-tuk et le mini van du Tiny Toones Center déposent les derniers arrivants, récupérés dans les zones les plus éloignées des lieux, et le portail, enfin, s’entrouvre et laisse quelque cinquante jeunes prendre possession de la cour, colorier, jouer au ballon, rire et discuter, investir les classes ou bien répéter quelques pas de danse avant le début des cours. « La plupart, au départ, ne sont pas scolarisés, et vivent dans des maisons que les familles sont obligées de se partager. L’objectif, c’est donc dans un premier temps, à travers la danse et le hip-hop, de leur faire retrouver le chemin de l’école, mais aussi de les aider à trouver leur voie, à exploiter leur potentiel », explique Tuy, qui tente jour après jour d’aider ces enfants à ne pas reproduire les erreurs qu’il a commises, 25 ans plus tôt : la drogue, les petits larcins, puis la délinquance.

« Quand on est arrivés au Cambodge, on a vu à quel point c’était difficile pour les jeunes, on a vu qu’ils luttaient et qu’il n’y avait personne pour les aider. Le gouvernement ne fait rien, comme si ces jeunes n’existaient pas, comme si personne ne les voyait. On est passé par là, on a été ces mecs qui n’existaient pour personne. Nous savons ce qu’ils ressentent, et nous partageons notre expérience, nous racontons notre histoire », abonde Short.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

Et les résultats sont là : 80% des élèves de Tiny Toones ont réintégré le système scolaire, certains ont entamé des carrières de DJ, de rappeurs ou de danseurs et d’autres ont pris des routes bien différentes : « Avant, leur rêve, c’était de travailler dans un bar, à l’usine ou de devenir jardinier, de vivre des vies simples, celles de leurs parents, mais maintenant, ils veulent, et peuvent, prétendre à devenir docteur ou avocat du moment qu’ils s’en donnent les moyens, nous on les soutient, on les pousse », insiste Tuy.

Au fil du temps, Tuy est davantage devenu un guide, un conseiller, un éducateur pour éloigner ces enfants et ces ados de la drogue (notamment la colle), de la violence, de l’alcool et du crime. Un modèle aussi. Dans la salle décorée d’un miroir cassé qui sert de piste de breakdance, Sokha, 12 ans, répète avec d’autres élèves sa chorégraphie, avant d’enchaîner les figures de break au centre du cercle que les jeunes finissent par créer, au son d’une sono qui crache du hip-hop américain. Elle vient ici depuis trois ans déjà : « KK créé des opportunités pour tous ceux qui viennent ici. J’aime cet endroit parce qu’on fait attention à nous », explique celle qui rêve d’ouvrir son salon de beauté. Rak Phan, 12 ans, espère lui aussi percer dans le milieu de la danse : « KK et nos professeurs nous donnent leur temps et leur énergie, ils aident les gens à changer de vie ».

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
Sokha, 12 ans, rêve d’ouvrir son salon de beaté. (photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

Autant de témoignages qui, ajoutés aux rires, à l’enthousiasme général, et à l’esprit d’échange, de partage et de respect qui règnent entre ces murs constituent autant de récompenses pour Tuy : « Voir ces jeunes réussir, voir ce que je peux leur offrir, ça me rend heureux, et ça me donne envie de continuer », confie-t-il. « Ce n’était rien au départ et c’est devenu quelque chose de grand, ça me rend plus fort, ça m’aide aussi. Les Tiny Toones sont devenus ma deuxième famille ». Si ses parents sont venus lui rendre visite il y a cinq ans, il n’a pas revu ses trois frères et sa soeur, restés aux États-Unis, depuis son départ forcé vers le Cambodge en 2004. Il n’a pas non plus reparlé à son fils, né au moment de son départ, depuis près d’une dizaine d’années, pour ne pas perturber l’équilibre du foyer que son ancienne compagne a bâti avec un autre homme.

(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)
(photo Guillaume Durand & Sarah Joucan/8e étage)

À Phnom Penh, il s’est reconstruit, et est aujourd’hui le père de deux filles, et d’un petit garçon, adopté. Tous les trois viennent aussi au Tiny Toones Center et adorent cet endroit : « Je suis finalement reconnaissant d’avoir eu ici une seconde chance, d’avoir vu que j’avais du bien, du bon en moi, que je n’étais pas rien, que je n’étais pas personne », confesse Tuy. L’histoire d’une rédemption, écrite dans la douleur, dans les entrailles de la guerre, dans le feu et la violence des quartiers chauds des banlieues américaines, dans l’injustice de l’exil, puis dans la peur de l’inconnu. Banni à vie des États-Unis, Tuy ne retournerait de toute façon là-bas pour rien au monde : « Certains, déportés comme moi, aimeraient repartir, mais les États-Unis ne sont rien d’autre qu’une maison froide. Ma liberté, elle est ici ».

2 commentaires

  1. Agathe 3 années ago

    Passionnant, merci.
    Je me posais la question de leur financement. Je suis allée voir leur site : http://www.tinytoones.org/donate/

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  2. Pierre Decharte 3 années ago

    Très bel article et intéressante biographie ! Et merci pour la contextualisation, vraiment riche: Guerre du Cambodge, lois américaines, réalités administratives…

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