La peste : cette “maladie du passé” qui refuse de disparaitre

Dans l’imaginaire collectif, la peste est une maladie associée à des temps anciens et révolus. Une vieille bactérie dont l’épidémie qui a ravagé l’Europe au cours du XIVe siècle, faisant entre 25 et 40 millions de morts en quatre ans, n’est plus qu’un vague souvenir évoqué dans les livres d’histoire de collège. Et pourtant, au cours des vingt dernières années, près de 50 000 cas de peste ont été comptabilisés par l’OMS. Un vaccin efficace existe, mais il est cher à finaliser. Et “qui voudrait payer pour éradiquer une maladie qui touche essentiellement les pauvres ?”

(illustration Anissa Radina/8e étage)
Non, la peste n’est pas une maladie disparue. (illustration Anissa Radina/8e étage)

La « peste bubonique » ça vous dit quelque chose ? La dernière fois que vous avez entendu ces termes vous étiez probablement en cours d’histoire-géographie, ou bien en pleine partie de Trivial Pursuit, à tenter de répondre à la question : « Quelle maladie a décimé un tiers de la population européenne au Moyen-âge ? ». La « mort noire » (comme la surnommaient les Anglo-saxons) aurait coûté la vie à 25 à 40 millions d’Européens entre 1347 et 1351. Pourtant, chaque année, la peste continue de tuer plusieurs centaines d’individus à travers le monde.

C’est en 1894, alors que la pandémie tue 12 millions d’Indiens, qu’Alexandre Yersin, un Français d’origine suisse, identifie en premier le bacille (bactérie de forme allongée) de la peste. C’est un autre Français, Paul Louis Simon, qui découvre ensuite que ce dernier est notamment véhiculé par les puces et donc par leurs hôtes favoris : les rongeurs. Il en déduit donc que contrôler la provenance de la bactérie devrait aider à prévenir l’apparition de la maladie chez l’homme. Cela ne sera malheureusement pas suffisant pour s’assurer d’une disparition définitive de la maladie.

« Ce n’est plus du tout le fléau de l’époque », tient tout de même à préciser le professeur Elisabeth Carniel, directrice de l’unité de recherche Yersinia à l’Institut Pasteur — un centre unique en Europe qui collabore avec l’OMS, notamment sur la question de Yersinia pestis, l’agent de la peste. En France, seules trois personnes continuent à étudier cette bactérie et à chercher un moyen d’éradiquer la peste une bonne fois pour toutes. « Une ou deux autres équipes existent (à Lille et Marseille, NDLR), mais elles se concentrent sur d’autres aspects, par exemple l’évolution de la bactérie », continue Elisabeth Carniel, qui travaille sur le sujet depuis la fin de ses études de médecine dans les années 80.

LA PESTE, UNE « MALADIE DU PASSÉ »

« C’est ancré dans l’esprit des gens que la peste est une maladie du passé. Comme on est très anthropomorphes, on ne pense pas aux rats », lance Elisabeth Carniel. En clair, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de cas humain que la peste a disparu. D’autant que des cas humains, il y en a chaque année dans certains pays, qui sont donc considérés comme des foyers actifs de la peste. « Les cas de réémergence de la peste chez les humains ne sont rien d’autre qu’un simple indicateur que la bactérie est toujours bien présente chez les rongeurs », analyse la chercheuse.

Les cas de peste recensés à travers le monde. N’hésitez pas à cliquer sur les pays pour plus d’infos. (Carte interactive Agathe Rigo pour 8e étage)

On décompte actuellement trois foyers dans le monde : Madagascar, le Pérou et les États-Unis. Les raisons de la présence de la bactérie sont partout différentes. « À Madagascar, la peste est la maladie de la pauvreté, car les gens vivent en contact étroit avec les rats. Au Pérou, la contamination vient fréquemment de l’élevage de cochons d’Inde destinés à être consommés », explique Elisabeth Carniel. Aux États-Unis : « Les rongeurs infectés se trouvent surtout dans les parcs nationaux. Les gens peuvent donc facilement y être exposés. Il y a aussi le cas des gens vivant à proximité des parcs et dont les animaux domestiques vont au contact des rongeurs porteurs de la bactérie ».

Un des derniers cas en date est celui d’une petite fille infectée dans un camping du parc national de Yosemite, en Californie. Elle est aujourd’hui tirée d’affaire. Depuis le début de l’année, quinze cas de peste ont été recensés aux États-Unis (majoritairement dans l’ouest du pays où se trouvent de grands parcs nationaux), dont quatre mortels. Un bilan plus élevé qu’à l’habitude, puisque c’est en moyenne sept cas qui sont répertoriés chaque année. Les fluctuations dans les cas humains reposent sur la pullulation des rongeurs. Plus ils sont nombreux, plus ils peuvent infecter les humains. Différentes raisons peuvent expliquer une recrudescence de rongeurs : « des conditions climatiques favorables à leur expansion ou encore des évènements qui vont rapprocher les rongeurs des hommes : déboisements, incendies, etc., comme le précise le professeur Carniel. Aux USA, il est fort possible que les rongeurs des parcs nationaux aient été particulièrement abondants cette année ».

(illustration Anissa Radina/8e étage)
(illustration Anissa Radina/8e étage)

Une chose est sûre, pour avoir une chance de réussir à se débarrasser de la peste aux États-Unis, il faudrait d’abord régler le problème des réservoirs de rongeurs touchés par la bactérie. Se débarrasser de tous les animaux infectés ? Une mission quasi impossible – sans compter la portée humaine d’un tel acte. Néanmoins, des scientifiques du National Wildlife Health Center travaillent actuellement avec les parcs nationaux sur un vaccin oral. Un moyen potentiel de protéger les chiens de prairie, les furets aux pieds-noirs ou encore les lynx du Canada, particulièrement sensibles au bacille de la peste. Un vaccin injectable a également été développé pour les furets.

Il est possible d’espérer qu’avec le temps le bacille pourra être éradiqué des parcs nationaux. Les Américains et les Anglais travaillent actuellement à l’élaboration d’un vaccin, « une protéine issue de la fusion de deux gènes de Yersinia Pestis », explique Christian Demeure, immunologiste et chef de projet du vaccin contre la peste à l’Institut Pasteur. « Il devrait voir le jour en 2020, mais pour nous c’est une stratégie trop risquée », continue le chercheur. En effet, si le vaccin devrait être efficace de manière générale, il le serait beaucoup moins si la bactérie mute. En Mongolie, autre foyer actif de la maladie, ce sont les marmottes qui sont responsables des quelques cas humains assez réguliers enregistrés, bien qu’ils soient plus rares qu’ailleurs.

Outre ces foyers actifs, on distingue également des foyers dits pérennes. « Il peut ne plus y avoir de cas humain pendant des années, mais la bactérie est toujours présente », signale Elisabeth Carniel. L’une des causes de réémergence chez les humains peut alors être l’abandon de la surveillance des réservoirs de rongeurs infectés.

DES CENTAINES D’ANNÉES ET TOUJOURS PAS DE VACCIN ?

« Actuellement, il n’y a aucun vaccin commercialisé », lance Christian Demeure. En l’absence de traitement adapté, la peste bubonique enregistre un taux de mortalité pouvant aller de 50 à 90%. Il existe également deux autres formes de pestes : la peste pulmonaire (forme secondaire hautement contagieuse) et la peste septicémique – lorsque le bacille arrive directement dans le sang – beaucoup plus rare. Dans les deux cas, en l’absence de traitement, le taux de mortalité avoisine les 100%.

Mais qui dit bactérie, dit bien souvent antibiotiques, qui permettent de ralentir les avancées de la maladie. Si la peste est détectée suffisamment tôt, elle peut aujourd’hui être guérie. Sauf dans le cas de la peste pulmonaire où lorsqu’on la détecte, il est généralement déjà trop tard. La streptomycine, le chloramphénicol et les tétracyclines sont les antibiotiques de référence pour le traitement de la peste, détaille le site de l’Institut Pasteur.

À noter cependant que des souches du bacille Yersinia Pestis ont fini par devenir résistantes à certains antibiotiques. C’est par exemple le cas à Madagascar. Dans un article copublié en 2007 par des chercheurs de l’Institut Pasteur et leurs collègues américains de The Institute for Genomic Research (TIGR), il est expliqué que « la capacité à résister à de nombreux antibiotiques utilisés contre la peste n’a pour l’instant été observée que chez une seule souche qui avait été isolée d’un patient à Madagascar en 1995 ». La cause de cette résistance ? « Un plasmide qui contient de nombreuses résistances aux antibiotiques et qui se transmet de bactérie en bactérie », explique Christian Demeure.

Depuis une dizaine d’années, un vaccin « extrêmement efficace » contre la peste bubonique et pulmonaire est développé en France, nous apprend Elisabeth Carniel. La prise se fait par voie orale, en une seule dose. Il serait par exemple hautement adapté pour la population malgache victime chaque année d’épidémies de peste, contrairement aux vaccins américain et anglais, dont la prise se fait en au moins trois fois. Comment fonctionne le vaccin actuellement développé par l’équipe de l’immunologiste ? « Il s’agit d’un vaccin vivant, c’est-à-dire une bactérie entière. Nous avons pris un ancêtre de Yersinia Pestis : Yersinia pseudo Tuberculosis qui est moins agressive et plus stable. Cette bactérie existe en France. Nous y avons enlevé les trois gênes les plus virulents et y avons ajouté un gène de Yersinia Pestis », détaille Christian Demeure.

(illustration Anissa Radina/8e étage)
(illustration Anissa Radina/8e étage)

« QUELLE COMPAGNIE VOUDRAIT METTRE DE L’ARGENT POUR UNE MALADIE QUI TOUCHE ESSENTIELLEMENT LES PAUVRES ? »

Le vaccin est aujourd’hui breveté et donne « des résultats très satisfaisants » depuis deux ans. Des modifications y ont depuis été apportés, un peu comme lorsque l’on a un produit fini, mais que, faute de commercialisation, on continue de le perfectionner. « Ça a été une question de patience », reconnaît Christian Demeure. Par exemple, des tests sont actuellement effectués par voie sous-cutanée. Car la prise par voie orale signifie une dissémination du vaccin lorsque le corps l’aura digéré. Or si l’on prend Madagascar, on n’y trouve aucune trace de la bactérie de Tuberculosis. Introduire le vaccin dans la population malgache par voie orale reviendrait à introduire une nouvelle bactérie dans le pays et nul ne peut prédire les conséquences de cet acte.

Quelle est la prochaine étape pour ce vaccin prometteur ? Passer aux tests précliniques et cliniques. « Une équipe de cliniciens à Pasteur s’attaque au problème des financements », explique Christian Demeure. Et l’on parle bien ici de problème, car passer aux phases précliniques et cliniques coûte très cher. « Quelle compagnie voudrait mettre de l’argent pour une maladie qui touche essentiellement les pauvres ? », déplore Elisabeth Carniel. Une nouvelle fois, largement considérée comme une « maladie du passé », la peste « n’est simplement pas dans leurs priorités en termes d’intérêt financier ».

Qu’à cela ne tienne, Christian Demeure est confiant : en passant par des fondations plutôt que des industries, les financements finiront par arriver. Il cite comme exemple la fondation Bill Gates, la Banque Mondiale ou encore l’European Vaccine Initiative. « Elles sont moins tournées vers la rentabilité », déclare-t-il, pragmatique. La piste de l’armée française est également explorée. Car après tout, c’est à l’initiative du gouvernement que l’équipe de Christian Demeure a été constituée en 2003. « La peste a déjà été utilisée comme arme biologique et après les attaques au charbon (en 2001, NDLR), il y avait une volonté politique de protéger les citoyens et l’armée », raconte l’immunologiste. Les recherches de Christian et son équipe ont ainsi été financées par un programme ministériel les trois premières années, puis, les cinq années suivantes, par un programme contre le bioterrorisme. L’Institut Pasteur a également un grand programme fédérateur vaccinologie. « J’ai bon espoir que l’on fasse les tests cliniques dans un an », conclut le chercheur.

EN EUROPE

Depuis l’épidémie qui a décimé une grande partie de sa population, l’Europe semble avoir tourné la page de la peste. « Elle semble avoir disparu d’Europe, il n’y a plus de réservoir de rongeurs infectés », confirme Elisabeth Carniel. La chercheuse souligne qu’on entre là dans un monde d’hypothèses : « de deux choses l’une, soit les rongeurs concernés sont morts et les autres espèces ont développé une résistance au bacille, soit ils sont en contact avec d’autres bactéries de la même famille qui les protège de la peste, qui a donc fini par s’éteindre ».

En France métropolitaine, le dernier cas recensé remonte à 1920. Cependant, il provenait d’une importation du bacille et non d’un foyer. Idem en 1945, lorsque des cas humains sont découverts en Corse. Mais la disparition, a priori, des réservoirs infectieux n’exclut en aucun cas l’apparition de nouveaux réservoirs. Cela, Elisabeth Carniel l’a découvert avec le cas de l’Algérie, un pays qui a subi des épidémies de peste en 2003 et en 2008 après 50 ans d’absence de cas. « Je n’y croyais pas au début. Je me suis dit “ce n’est pas possible”, je croyais que c’était comme en Europe, que le bacille s’était complètement éteint dans le réservoir », confie-t-elle.

Zoom sur les différentes formes de pestes

Il existe trois formes de peste. La plus commune est la peste bubonique, transmise par une puce infectée. Si son rongeur meurt, la puce va se ruer sur l’homme qui se trouvera à proximité et le piquer. Le bacille va alors remonter au ganglion le plus proche jusqu’à ce que ce dernier ne grossisse et devienne douloureux (bubon). Tout cela s’accompagne d’une forte fièvre.

La maladie peut ensuite évoluer vers une peste pulmonaire. Cela signifie que le bacille a atteint les poumons. Dans ces cas-là, la personne peut en infecter d’autres en toussant.

Forme plus rare, la peste septicémique qui peut parfois être une simple évolution de la peste bubonique. Elle peut également être contractée si le bacille entre directement en contact avec le sang. Par exemple, lorsque quelqu’un manipule un rongeur mort alors qu’il a une plaie ouverte.

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