Le commerce de mug shots, un système d’extorsion qui sévit à travers les États-Unis

Des sites américains exploitent depuis plusieurs années les mug shots, ces photos d’identité judiciaire qui aux États-Unis sont mises en libre accès sur Internet par les forces de l’ordre. Une double peine pour leurs propriétaires qui voient leur photo et les causes de leur arrestation exposées sur la place publique, qu’ils soient coupables ou non.

(Capture d'écran du site mugshots.com)
(Capture d’écran du site mugshots.com)

Les mug shots, ces photos d’identité judiciaire que prend la police, lors d’une arrestation, défrayent souvent la chronique lorsqu’elles appartiennent à des célébrités, faisant la une de nombreux magazines people outre-Atlantique. Cependant, ce dont les médias parlent rarement, c’est de l’ampleur du business lié à la monétisation de ces photos compromettantes.

Les stars ne sont pas les seules personnes à voir leur fiche d’arrestation – photo et informations sur le délit ou crime commis – apparaitre sur Internet. Depuis 2010, quiconque se fait arrêter aux États-Unis peut voir son portrait largement diffusé, contre son gré, sur Internet. Coupable ou innocent, les sites de mug shots ne font pas de différence et mettent tous les Américains dans le même panier, arguant que tous les citoyens ont le droit de connaître les crimes et délits prétendument commis par leurs voisins, leurs collègues de travail ou même leurs petits amis.

« Personne ne devrait avoir à aller au tribunal pour découvrir que le coach de baseball de ses enfants a été arrêté, ou si la personne avec qui ils ont un rendez-vous le soir s’est déjà faite arrêter par la police. Notre objectif est de rendre cette information disponible en ligne », a déclaré au New York Times Arthur D’Antonio III, le fondateur de JustMugshots.

Une fois passé le discours humaniste, où ils affirment agir pour le bien commun, les sites Internet tels que mugshots.com ou justmugshots.com – le NYT en recensait près de 80 dès 2013 – révèlent cependant leur vraie nature. Protégés par le premier amendement de la constitution américaine, qui garantit la liberté d’expression, ces sites tirent en réalité profit de ces clichés compromettants en extorquant de l’argent aux personnes dont ils racontent l’arrestation. Moyennant une somme d’argent, ils garantissent ainsi la suppression de la photo d’identité judiciaire en question, qui autrement est très bien référencée sur Internet grâce au nombre de visites que reçoivent les sites.

Internet regorge d’histoires de citoyens américains ordinaires rattrapés par le mug shot d’une erreur de jeunesse, d’un faux pas ou même d’une erreur de la police. La chaine de télévision Fusion à l’origine du reportage “Mugged: Inside the shady industry that profits on mug shot photos”, estime que plusieurs dizaines de millions d’américains sont victimes de ces mug shots, qui souvent leur posent problème lorsqu’ils veulent trouver un travail par exemple.

La Presse raconte l’histoire de Jimmy Thompson, un Américain arrêté en 2002 pour avoir roulé avec un permis expiré et ne pas avoir payé ses droits de plaque d’immatriculation. Aux États-Unis, ce type d’infraction est normalement uniquement sanctionné par une amende. Seulement, à la même époque, un dénommé James Thompson qui possède la même date de naissance que Jimmy faisait l’objet d’un mandat d’arrêt, explique le journal canadien. Le policier avait alors décidé de passer les menottes à Jimmy Thompson et de le mettre en cellule, le faisant alors passer par la case mug shot. Tout s’était finalement bien terminé pour Jimmy, un juge s’étant aperçu de la bavure.

Plusieurs années se sont écoulées avant que Jimmy Thompson ne se rende compte que cette erreur policière, qu’il pensait enterrée depuis bien longtemps, lui jouait encore des tours. Sa photo d’identité judiciaire et sa fiche d’arrestation, d’un crime qu’il n’a donc pas commis, avaient refait surface sur Internet, postées par le site mugshots.com. « C’était vraiment très embarrassant. Je n’étais pas capable de trouver du boulot. Personne ne me rappelait. Ils [mugshots.com] s’en foutaient de savoir qu’il y avait eu une erreur d’identité. Ils m’ont dit que ma seule option pour faire disparaître la photo était de les payer », déclare-t-il à La Presse.

Pour faire supprimer de leur base de donner la fiche d’une personne, ces sites demandent en général de 30 à 400 euros. Sans compter que les photos sont souvent présentes sur plusieurs sites, qui demandent chacun à se faire rémunérer…

Le NYT rapporte que ce chantage a permis l’éclosion d’un autre business, lui aussi très lucratif. Des sites proposent de traquer et de supprimer tous vos mug shots de la toile. La plateforme RemoveMyMug.com cible par exemple les personnes connues, leur proposant d’effacer toute trace de leur photo d’identité judiciaire, moyennant un paiement de 899 dollars.

Malgré les nombreuses plaintes reçues, aucun État américain n’a pour le moment réussi à faire stopper la diffusion publique des mug shots. À chaque fois qu’une loi est proposée, elle est rapidement retoquée car elle se heurte à une vague de critiques du public et de journalistes. Le Reporters Committee for Freedom of the Press, fervent défenseur du premier amendement qui garantie la liberté de la presse, est l’un des principaux opposants à la restriction de l’accès aux mug shots. « Ce qu’il se passe actuellement, c’est que des personnes ayant de mauvaises intentions ont accès aux dossiers publics. Mais devrions-nous pour autant fermer toute la base de données à cause de ces personnes ? Je pense que c’est mieux si les journalistes et le public, pas le gouvernement, sont les arbitres de ce que le public peut voir », a déclaré l’un des directeurs du comité, Mark Caramanica, au New York Times.

L’Utah est l’un des seuls États où il a été entrepris avec succès de lutter contre les sites de mug shots. Les shérifs ont désormais interdiction de communiquer leurs registres d’arrestations aux sites qui demandent ensuite un paiement pour supprimer un dossier.

Cependant, les seules vraies mesures qui ont été prises pour mettre fin à ces extorsions pour le moment sont venues de Google qui, en 2013, a modifié son algorithme afin d’empêcher un bon référencement des sites de mug shots. Des compagnies telles que MasterCard, PayPal ou encore American Express ont assuré, en 2013, au NYT qu’ils donnent désormais instruction de refuser les paiements effectués sur des sites de mug shots.

Pourtant, trois ans plus tard, ces sites fonctionnent toujours à plein régime. À ce jour, un seul procès, mené dans l’Ohio, a remporté son combat contre les plateformes de mug shots. L’avocat Scott Ciolek a réussi à faire fermer le site findmugshots.com et en a amené deux autres – bustedmugshots.com et mugshotsonline.com – à interrompre leur chantage. Désormais, toute personne peut demander gratuitement à ces sites de supprimer sa fiche si elle a été reconnue non coupable ou s’il s’agissait d’une erreur commise par la police, rapporte le site Fusion. Les autres n’ont quà faire une croix sur leur droit à l’oubli et subir cette double peine. Ou passer à la caisse.

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