À la rencontre des Rich Kids of Téhéran

Sur Instagram, ils s’affichent au côté de leur voiture de luxe, montre volumineuse au poignet, ou à bord de leur jet privé. Mais qui sont – et comment vivent – les Rich Kids of Téhéran ? Reportage au pays des mollahs.

Montage à partir de photos tirées du hashtag Instagram #RichKidsOfTheran.
Montage à partir de photos tirées du hashtag Instagram #RichKidsOfTheran.

«Tu veux une bouteille de champagne ? J’en ai une dans mon sac ». La proposition ne serait pas incongrue si elle n’était pas faite en plein cœur de Téhéran, au beau milieu d’un parc fleurant bon l’été à venir. Sitôt proposée, sitôt exhibée, la bouteille de Laurent Perrier enveloppée dans du papier journal passe de mains en mains. Tiède et interdit, le champagne a, dans l’une des Républiques islamiques les plus sévères au monde, une tout autre saveur. La propriétaire du nectar proscrit, Nour, ne craint pas la police des mœurs et ses sanctions. Fille d’un riche industriel, la jeune femme arborant Rolex et stylo Montblanc n’est pas ce qu’on peut appeler une personne dans le besoin. « Mon père en a tout une cave », pérore-t-elle. « Pétrus, Yquem… Je ne me souviens plus des noms. Ils ont tous un goût de vin, de toute manière ». Interrogée sur la manière dont son paternel se constitue une cave digne des plus beaux étoilés Michelin, Nour éclate de rire. « Je ne veux pas savoir d’où ça vient, tant que ça se boit ! »

À 21 ans, Nour a déjà fait quatre fois le tour du monde, et peine à se souvenir de sa dernière destination de vacances. « Les Seychelles, les Bahamas, je ne sais plus. Tous ces endroits, c’est pareil : du sable, la mer, des cocotiers », affirme-t-elle en reprenant une goulée de champagne tiède. Son amie Shahin, qui fait office de traductrice, opine du chef. Contrairement à ce que sa haute naissance pourrait laisser à penser, Nour n’a reçu qu’une éducation sommaire. « Le lycée m’ennuyait, les autres étaient so middle class », se justifie-t-elle. « À quoi ça sert l’anglais ? J’aurai toujours de quoi me payer une traductrice et on ne voit pas tant d’étrangers, par ici ». La vision de l’avenir de la jeune femme est simple : trouver un bon mari, puis partir vivre à l’étranger. « Tout est chiant ici », conclut-elle.

RKOT

Il est vrai que la vie de la jeunesse iranienne n’a rien à voir avec celle de leurs voisins d’outre-Caucase. À la rubrique « sortir/boire un verre » de l’édition iranienne du Lonely Planet, un simple commentaire, plus parlant que cent discours d’ayatollahs : « Dream on » (« Vous pouvez toujours rêver »). Privés d’alcool, de réseaux sociaux, du droit de se vêtir comme ils l’entendent, les jeunes Perses sont comme prisonniers de leur logis, seul espace de liberté dont ils disposent. Derrière les portes closes tombent les voiles, s’effacent les frusques longues jusqu’au genou dont doivent se parer les femmes, et se révèle l’autre visage de la jeunesse iranienne : séditieux, brillant et terriblement libre.

Quelque part dans un faubourg du sud de Téhéran, Mohamed, Fati et Sara jouent à un jeu de cartes aux règles incompréhensibles en fumant comme des intellectuels des années soixante. « Ton roi est une prostituée ! », jubile Mohamed en refilant son paquet de cartes à son voisin. Ici, point de Moët Hennessy ou de Laurent Perrier : le vin noir qui colore les dents et enflamme les discussions vespérales est transporté dans des jerricanes cachés dans des cartons de déménagement. S’ils aiment à parler de politique, en conspuant l’ayatollah Khomeini et son absurde héritage, les trois compères jaugent en fins observateurs la société iranienne et ses excès.

Située entre 1100 et 1980 mètres d'altitude, Théran compte 8,9 millions d'habitants. (photo flickr/danyal62)
Située entre 1100 et 1980 mètres d’altitude, Téhéran compte 8,9 millions d’habitants. (photo Flickr/danyal62)

Interrogés sur les « rich kids » qui se pavanent sur Instagram, ils laissent échapper l’une de ces bordées de jurons dont le farsi a le secret, avant d’expliquer l’origine de leur patrimoine. « On passe beaucoup de temps à se moquer d’eux, pour plusieurs raisons », développe Fati. « Parce qu’ils sont stupides, d’abord : comme ils baignent dans le fric, ils n’ont pas besoin de faire d’études. J’en avais une dans ma classe, au lycée : tout le monde s’amusait à lui faire gober des âneries, en lui disant que la Belgique avait disparu depuis la seconde guerre mondiale ou en lui apprenant des insanités en anglais en lui faisant croire que c’était des formules de politesse. Elle était vraiment très bête », se souvient-elle mi-amusée, mi-atterrée. Mohamed, plus véhément, revient sur l’origine de leur fortune : « Leurs parents sont généralement des proches du régime, enrichis grâce à l’embargo. Ce sont de nouveaux riches, sans aucune classe ni aucune éducation. Les sphères intellectuelles du pays les méprisent profondément ».

On commence à comprendre les raisons d’un tel dédain en échangeant quelques mots avec Mona, « Rich Kid » de seize printemps rencontrée dans un café huppé de la capitale, sorte de similiStarbucks où la moindre consommation équivaut à une journée de salaire moyen. Faux cils, faux nez, fausse bouche, Mona est une grande habituée de la chirurgie esthétique malgré son jeune âge. En rajustant le carré Hermès qui lui sert de voile — le diable est dans les détails — elle égrène les petits riens qui jalonnent ses jours. « Le matin, je fais des pilates avec mon coach, puis je bois un thé sans sucre, avant de donner rendez-vous à mes amies. Le reste de la journée, je traîne. Parfois, on fait des pool parties. La dernière m’a donné envie de me refaire les seins ». Lorsque la jeune femme s’anime, sa rhinoplastie ratée laisse voir l’intérieur de ses narines, donnant à son interlocuteur l’impression de parler avec un avatar de Voldemort. « Mon modèle, c’est Kim Kardashian. Elle montre qu’on peut s’en sortir sans faire d’étude, elle n’en a rien à faire de ce que les autres pensent ». Comme l’amie de classe de Fati, Mona a souvent été raillée au lycée. « Les gens sont jaloux, ils avaient juste envie d’être aussi riches que moi », analyse-t-elle. Il est vrai que dans un pays où le travailleur moyen gagne environ 300 euros par mois, une telle débauche d’argent a de quoi agacer. Surtout quand pour la plupart, les parents – de riches industriels – ont amassé leur fortune en entretenant des liaisons dangereuses avec le régime.

Hossein et ses amis.  (photo Anne-Sophie Faivre Le Cadre/8e étage)
Hossein et ses amis. (photo Anne-Sophie Faivre Le Cadre/8e étage)

Retour dans les très chics quartiers nord de Téhéran, au taux de concentration en Bentley surréaliste, où Hossein m’a donné rendez-vous entre deux heures de révisions en compagnie de deux de ses comparses. Comme tous les jeunes gens de son âge, il prépare le concours national qui déterminera l’université où il sera affecté à la rentrée. « Beaucoup d’autres Rich Kids ratent délibérément cet examen », affirme-t-il. « À quoi bon travailler, lorsque tes parents peuvent assurer ton avenir, celui de tes enfants et celui de tes petits-enfants ? »

S’il a choisi de passer son mois de juin à plancher sur sa trigonométrie et ses équations, c’est avant tout parce que le jeune garçon a décidé de se faire des amis en dehors du cercle des Rich Kids qu’il fréquente depuis toujours. « L’université m’y aidera », espère-t-il. Acné, montre Casio et jogging beaucoup trop grand pour ses guiboles adolescentes, Hossein ressemble à n’importe quel lycéen lambda. « Je fais attention à être le plus low profile possible », explique-t-il en tirant d’un air viril sur la cigarette qui, quelques secondes plus tard, le fera tousser à s’en décrocher les poumons. Malgré son désir de se fondre dans la masse, Hossein dispose d’un régime de faveur dont rêveraient nombre de ses compatriotes : une nuit alors qu’il conduisait, ivre, la Ferrari de son père à 200 km/h dans la banlieue nord de la capitale, il a été arrêté par la police. « N’importe qui serait parti en prison, ou aurait pris des coups de fouet », explique-t-il, sourire en coin. « Mais comme je ne suis pas tout à fait n’importe qui, il a suffi d’un coup de fil à mon oncle pour que je m’en tire. Les policiers m’ont même gentiment raccompagné chez moi. J’ai gagné un taxi au change ! »

Lorsqu’il ne fait pas d’excès de vitesse, Hossein espère trouver l’amour. « J’ai été souvent déçu par des filles qui n’étaient intéressées que par mon argent », déplore-t-il, la mine triste. « Du coup, maintenant, je ne montre plus rien. J’aimerais trouver une fille qui m’aimera pour celui que je suis vraiment ».

De Téhéran ou d’ailleurs, les Rich Kids ne sont jamais que des ados comme les autres.

*Par mesure de sécurité, tous les prénoms ont été modifiés.

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