La face cachée de la Silicon Valley

En vitrine, l’empire technologique de la Silicon Valley échauffe l’âme de conquérant de plus d’un entrepreneur. À l’instar d’Elon Musk, patron de Tesla, et de Larry Page, cofondateur du géant Google, ils sont nombreux à vouloir se faire une place et un nom dans la vallée. Vu de l’intérieur, il s’agit en réalité d’une jungle où 90% des jeunes startups se plantent. 8e étage vous invite à découvrir l’envers du décor de cet eldorado technologique au travers de témoignages de Français dont la première expérience dans la Silicon Valley s’est soldée par un cuisant échec.

(illustrations Anissa Radina pour 8e étage)
(illustrations Anissa Radina pour 8e étage)

« Pour un entrepreneur dans la “Tech”, la Silicon Valley, c’est la Champions League, tu joues au Barça. » Voilà six ans que Carlos Diaz mouille le maillot dans la vallée. À l’aise dans ses Stan Smith et son fauteuil design, il revient sur le terrain parcouru. Le bureau vitré du serial entrepreneur français est perché au deuxième étage de l’espace de coworking PARISOMA, au sud du quartier ultra Tech de Soma, à quelques rues seulement de Twitter, Uber ou encore AirBnb, en plein cœur de San Francisco.

« C’est un endroit avec une concentration de technologie et un effet de réseau unique qui résonne au niveau mondial : Where crazy idea takes place, comme on dit ici !, commence avec enthousiasme Carlos Diaz. Tu peux avoir une idée super saugrenue qui va être moquée ailleurs, mais dans la Silicon Valley, elle a une chance d’être écoutée et entendue. Un mec en short et en tongs, avec les cheveux dégueulasses, peut être le prochain Mark Zuckerberg. » Pourtant, l’eldorado des entrepreneurs distribue bien plus de cartons rouges que de médailles.

AngelList, une plateforme américaine qui met en relation les entrepreneurs et les investisseurs, a comptabilisé quelque 26 487 startups dans la Silicon Valley. Mais selon le magazine Forbes, le poumon mondial de la technologie et de l’innovation voit 90% des jeunes pousses se planter et disparaître avant même d’avoir pris racine.

Carlos Diaz, lui, s’est implanté dans la vallée au cours de l’année 2010. Tout droit débarqué de Limoges, il ambitionne de faire connaître son entreprise BlueKiwi software. « Quand je suis arrivé, j’ai eu une phase d’euphorie absolument incroyable. Cela a duré six mois. À un moment, j’ai réalisé un truc qui fait très mal : j’étais à Disneyland, sauf que j’étais dans le public et non dans la parade. » Grâce au fruit de la vente de son agence digitale, Carlos Diaz cofonde Kwarter en 2011. La startup développe une application de « Social TV » qui permet aux amateurs d’événements sportifs d’interagir en live à travers des jeux sur mobile.

Malgré une levée de fond de quatre millions de dollars en 2013 et des contrats signés avec la marque de bière Budweiser ou encore le géant audiovisuel américain Turner Broadcasting System, Kwarter bat de l’aile : « J’ai planté ma boîte, car je pensais avoir appris des choses et avoir une expérience. Je pensais qu’il suffisait d’être au bon endroit et de parler anglais. Mais ce n’est pas parce que tout se passe ici et que c’est unique que tu vas forcément en profiter. Et ça peut être dramatique », convient le chef de file du mouvement des Pigeons de 2012. Il a décidé de rester coûte que coûte. « Je ne suis pas reparti, car il y avait un truc que je n’avais pas pigé. Il n’y avait rien à reprocher au projet de Kwarter. J’ai fait des erreurs sur les embauches et je n’ai pas été pertinent sur le marché. »

La porte s’ouvre et le quarantenaire se lève pour remercier Erika : “You’ve been amazing”. La Tech girl vient conseiller les petits protégés de Carlos Diaz. Avec Pierre Gaubil et Géraldine Le Meur, deux entrepreneurs français de la Tech aux succès transatlantiques, Carlos Diaz vient de fonder The Refiners. Un programme d’accélération qui aide les jeunes pousses à assimiler les codes culturels de la vallée tout en mettant un réseau à leur service. « En arrivant dans la Silicon Valley, le gros piège dans lequel tombent les entrepreneurs étrangers, c’est de se sentir chez eux, distille l’affineur de startupers. Il faut être pertinent sur le marché, savoir comment vendre son produit, comment lever de l’argent, comment recruter… Ici, il faut toujours aller à l’essentiel : direct to the point ! »

Au rez-de-chaussée de PARISOMA, une quinzaine de startupers viennent d’écouter religieusement les conseils des intervenants de l’après-midi. À 23 ans, Vincent Nallatamby fait partie de la première promotion de The Refiners. Le CEO de Tempow — une enceinte Bluetooth qui permet de diffuser de la musique simultanément sur plusieurs autres enceintes, quelque soit leurs marques – sort de la salle un peu dans le gaz. « Je viens d’écouter une conférence sur l’art de pitcher », lance-t-il en mimant des guillemets lorsqu’il prononce le terme « pitcher ». Car savoir présenter son projet est capital pour conquérir la vallée.

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À deux milles terrestres de là, sur Montgomery Street, au coeur du Financial District de San Francisco, Julien (prénom d’emprunt) fait face à son écran de Mac sur une table du Workshop Café. Une fois par semaine, le développeur Android travaille depuis cet espace de coworking pour éviter de faire le « commut » entre San Francisco et son bureau de la Silicon Valley. Avec un salaire moyen qui avoisine les 110 000 dollars par an (selon Glassdoor), sans parler des stocks options dont disposent certains d’entre eux, les ingénieurs informatiques sont plutôt bien lotis. Cependant, ils sont aussi des pions sur l’échiquier des entreprises de la vallée.

Retour en octobre 2015. Julien arrive alors à San Francisco avec un visa touristique de trois mois, dans l’espoir de trouver un job. « Je m’étais laissé deux mois pour essayer de trouver un travail », se souvient le Français. « Le processus de recrutement est super lourd ici. En moyenne, j’avais cinq entretiens par boîte. Un vrai parcours du combattant, surtout sans visa de travail en poche. » Au bout d’un mois et demi de recherche intensive, l’ingénieur finit par se faire embaucher, avec un visa J-1 (visa stagiaire, NDLR) dans une startup d’une dizaine de personnes qui propose à ses utilisateurs un service sur le cloud.

« Ma mission était de développer un nouveau produit pour lequel mes patrons cherchaient à lever des fonds. On est dans la Silicon Valley, il y a de l’argent donc j’étais plutôt optimiste », se remémore Julien. Après quatre mois passés dans cette startup et une intégration plutôt réussie, le couperet tombe : « C’était le jour de la Saint-Patrick. Une journée normale au bureau ». Installé devant son ordinateur, Julien voit les deux fondateurs et le CTO (Chief Technology Officer) se réunir. « À ce moment-là, je me dis juste qu’il s’agit d’une réunion stratégique », raconte le développeur. « Puis tous les employés sont invités à venir dans la salle de réunion. L’un des fondateurs nous explique qu’ils n’ont pas réussi la collecte de fonds et qu’ils vont devoir se séparer d’une partie de l’équipe. »

À cet instant, Julien ne se sent pas directement visé, car il a eu un retour très positif sur son travail deux semaines plus tôt. Mais sa position de dernier embauché ne lui donne pas non plus beaucoup d’illusions. « Je me remets devant l’ordi et j’échange des banalités avec mon collègue de gauche. Puis, le CEO sort de la salle de réunion et me demande de venir. Là, j’ai compris. » Julien demande à rester employé de la startup, seulement sur le papier, pour ne pas perdre, en plus de son travail, son précieux visa. Puis il retourne s’asseoir à son bureau. En l’espace de cinq minutes, il a « pushé » (sauvegardé, NDLR) ses dernières lignes de codes et a dit au revoir à ses collègues. Une heure après, Julien s’est retrouvé chez lui, sans travail.

Le développeur venait de recevoir le dernier Nexus 6P, commandé pour 500 $ quelques jours auparavant. « J’ai hésité à le renvoyer, car j’étais de nouveau en mode guerrier pour retrouver du travail. » En dépit d’une Saint-Patrick gâchée et d’un retour à reculons dans les mailles du processus de recrutement, Julien a retrouvé du travail dans les deux mois qui ont suivi : « avec de vraies garanties cette fois-ci, dans une startup de réalité augmentée qui m’intéresse beaucoup plus et où je suis bien mieux payé ».

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Direction Los Altos en empruntant la Bayshore Freeway. Guillaume Dumortier accepte de livrer son histoire sur Skype, pour des raisons pratiques : en sandwich entre Palo Alto, où s’élèvent les murs de Facebook et Cupertino, où trône le siège social d’Apple, Los Altos se situe à une heure de route de San Francisco. Le Français est arrivé dans la vallée en 2007, en tant qu’expat pour Bouygues Telecom. « J’ai rencontré très tôt des CEO qui valent aujourd’hui des dizaines de milliards. J’ai développé une certaine fascination pour l’énergie qu’ils dégageaient. Et j’ai eu envie de répliquer ce que je voyais. »

Au lendemain de la crise de 2008, il prend un congé pour création d’entreprise, en pleine période qu’il qualifie de « nouveau romantisme pour les startups ». En héritant de cette volonté d’entreprendre, Guillaume Dumortier décide de se tourner vers le marketing communautaire, son option préférée lors de ses études à l’école de commerce ESCP. Il crée BrandFolium pour connecter les marques et leurs ambassadeurs sur le web, alors que les posts sponsorisés sur les réseaux sociaux en sont à leurs balbutiements.

Entre deux coupures Internet et plusieurs tentatives d’appels Skype – le comble dans la Silicon Valley – il revient sur sa levée de fond atypique : « J’ai levé de l’argent très vite (un premier tour à 400 000 $ pour un total d’un million, NDLR), uniquement avec des business angels européens et je n’avais même pas de produit ! » Alors qu’il n’a que 28 ans, Guillaume Dumortier redoute beaucoup le côté légal et fait le choix de s’associer avec un Américain, qui se trouve être qui plus est son voisin de palier, en lui offrant la casquette de CEO sur un plateau.

Mauvaise idée. « Ce mec savait très bien manipuler les gens sauf que derrière il se payait un salaire monstrueux, il passait toutes ses dépenses en notes de frais, il faisait voyager sa femme à Las Vegas et il se nourrissait sur tout le capital de la boîte. Il a aussi constitué un conseil d’administration pour pouvoir prendre les décisions en solo, raconte l’associé malheureux. J’étais dans la frénésie de monter une boîte, j’ai cru bon d’avoir un cofondateur et je me suis précipité plutôt que d’aller vite. » Quand Guillaume découvre le pot aux roses, il avertit les investisseurs sur-le-champ. L’associé véreux est viré dans les 48h qui suivent. « Il est quand même reparti avec 60 000 $ en poche, c’était le prix pour le faire dégager instantanément », précise le Français.

Mais le « bad beat » ne s’arrête pas là. Le samedi 3 juillet 2010, « la veille de l’Independance Day », Guillaume Dumortier reçoit un appel de son avocat d’immigration. « Il m’annonce que j’ai quinze jours pour partir des USA avec ma femme et ma fille de 5 mois. » Avant d’être débarqué de BrandFolium, son ex-associé a pris le soin de lui faire retirer l’application de son visa E (visa investisseur, NDLR). Le néo-entrepreneur décide alors de tenter un coup de poker : « J’ai maintenu Brandfolium aux USA et j’ai vécu aux crochets de ma famille en France ». Six mois plus tard, son visa E de nouveau dans son passeport, Guillaume Dumortier revient dans la vallée, le 6 janvier 2011, avec 10 000 $ en poche, plus déterminé que jamais, en se disant : « j’ai foiré, j’ai appris beaucoup de choses alors je vais faire du conseil ».

À 35 ans, Guillaume Dumortier est aujourd’hui CEO de The Growth Concierge qui propose aux startups un accompagnement marketing à la carte. L’entrepreneur a pris beaucoup de recul et identifie parfaitement les modalités de son précédent échec : « À l’époque, j’ai reçu des financements trop vite que j’ai mis dans les mains de quelqu’un d’autre, car je n’avais pas encore les épaules. Sauf que dans la Silicon Valley, tu ne passes pas de l’autre côté de la barrière comme ça ». Guillaume Dumortier rappelle que l’échec est bien plus courant que les success stories dans la vallée. « Pour un Instagram, tu as 1000 Instacroûtes », lance celui qui confie que ses « deux meilleures réalisations sont nées à Mountain View, dans la Silicon Valley », à deux pas de chez Google : « Ce sont mes filles ».

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2 commentaires

  1. Romain Becker 3 années ago

    En effet, se lancer dans le conseil après un unique essai qui en plus s’est soldé par un échec, c’est très osé. On frôle l’arrogance.

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  2. Alexis Revol 3 années ago

    Finalement, ceux qui ont échoués font du business sur le futur échec des nouveaux arrivants au lieu de les dissuader. C’est cynique…

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