Au pays des veuves

Trois amis, Roma, Maksim et Oleg, ont pris les armes contre leur pays — et l’ont payé de leur vie. Alors que la guerre continue dans l’est de l’Ukraine, les veuves de Donetsk se retrouvent sans argent, sans mari ni espoir.

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(photos Kyrre Lien)

Mai 2016. Deux hommes en noir conduisent Olga Fedorovsky jusqu’au cercueil ouvert. Ils lui donnent à boire l’eau d’une bouteille en plastique vert, à moitié pleine. Elle s’en saisit comme d’une bouffée d’oxygène et laisse échapper un cri étouffé.

Nous sommes en Ukraine de l’Est, dans la ville de Donetsk contrôlée par les rebelles prorusses et assistons aux funérailles du mari d’Olga, Oleg Fedorovsky. Au printemps 2014, il figurait parmi les hommes du coin qui ont décidé de se joindre à l’armée rebelle pour assiéger les bâtiments administratifs de Donetsk. C’était un homme d’une petite quarantaine d’années, père d’un ado et d’un nourrisson, prêt à prendre les armes contre sa mère patrie pour un Donbass indépendant.

Le lendemain de ses funérailles, ce sera au tour de son ami Roma Zhulykov d’être enterré. La veille, les fossoyeurs avaient déjà descendu un troisième camarade, Maksim Khoroschko, dans les entrailles de la Terre. Khoroschko et Zhulykov ont été tués lors d’une embuscade contre l’armée ukrainienne, laissent entendre les personnes présentes aux funérailles. Mais, qu’est-il arrivé à Oleg Fedorovsky ? « Tué par un sniper », lance une personne légèrement en retrait. C’est dit dans un murmure, de manière hésitante, comme s’il fallait encore dissimuler la vérité.

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Le prêtre dépose une miche de pain sur le cercueil. Avec ses cheveux grisonnants et son visage marqué par le temps, il est la personne la plus effrayante de ce cortège funéraire lourdement armé. « Nous suivons différents chemins dans la vie, dit-il, et certains ont des chemins plus courts que d’autres. Les soldats vont directement à Dieu ».

Olga dépose un baiser sur le pâle visage de son mari pour la dernière fois. Un ruban blanc enroulé autour de sa tête ne recouvre que partiellement les bandages qui dissimulent sa tempe gauche. Les fossoyeurs éteignent leurs cigarettes avant de sceller le cercueil. Oleg descend sous terre y reposer à tout jamais.

Alors que l’attention des médias se porte vers d’autres conflits, la guerre en Ukraine de l’Est, elle, dégénère. Pendant l’été 2016, l’OSCE a signalé que de l’artillerie lourde était de nouveau positionnée sur la ligne de front, que les combats s’intensifiaient et que des écoles et des hôpitaux étaient utilisés pour abriter des armes. Selon le dernier rapport de l’ONU, l’été 2016 fut le plus meurtrier depuis août 2015. On dénombre maintenant 9 640 morts en Ukraine de l’Est entre avril 2014 et le 15 septembre 2016. Comme l’année dernière, il y a eu une diminution des violences en septembre, car les deux camps ont respecté le début de l’année scolaire. Cependant, la semaine dernière, le tristement célèbre commandant rebelle « Motorola » a été tué dans l’explosion d’une bombe dans son appartement. Les chefs rebelles ont alors juré de se venger et de se montrer sans merci.

Retour au cimetière, en mai 2016. Les pleurs d’Olga se mélangent aux hurlements de son fils, un jeune homme massif de 19 ans qui se tient à proximité du cortège. Ses amis, placés sur les côtés, ont l’air un peu mal à l’aise. Ils fument, le regard fixé sur la tourbe en face d’eux.

Ina Layevska, une femme en uniforme aux longs cheveux noir de jais, dégaine son pistolet et s’approche du terrain. Une vingtaine de soldats la suivent. Ils s’apprêtent à tirer une salve d’honneur en guise de dernier adieu à Oleg Fedorovsky.

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Au cimetière numéro 16 de Donetsk, les 14 tombes fraichement creusées témoignent d’elles-mêmes du respect du cessez-le-feu en Ukraine de l’Est.

« J’ai à peine le temps de m’arrêter pour pleurer la mort d’un soldat que nous avons déjà perdu le suivant », dit-elle. C’est son travail d’apporter la nouvelle à la veuve lorsqu’un soldat est tué. C’est également elle qui nous a invités aux funérailles. Dans le bataillon Vostok, elle répond au surnom de « Maman ». Après les funérailles, elle rejoint les autres soldats dans le bus de l’armée. Ils repartent au front.

Alors que les combats s’intensifient, le moral est en baisse des deux côtés de la ligne de front. Côté ukrainien, les soldats auxquels nous parlons sont déçus de leur gouvernement, et du fait que Donetsk semble être une ville perdue aux mains des rebelles. De nombreux soldats du gouvernement s’accordent à dire que l’Ukraine n’a pas saisi l’occasion de faire le siège des territoires capturés par les rebelles lorsqu’il en était encore temps. Maintenant, aussi bien l’Ukraine que les rebelles se voient obligés de respecter les accords de Minsk, ce qui rend difficile le fait de gagner du terrain.

Parmi les rebelles, le moral est — si tant est que ce soit possible — encore plus bas. Ils sont fatigués du cessez-le-feu et des agents de renseignements russes qui, selon nos sources, prennent des décisions militaires pour le compte des rebelles. La guerre ne va nulle part. Même les soldats qui font partie de l’équipe de presse des rebelles posent des questions aux journalistes sur les possibilités d’obtenir un visa Schengen.

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Les rebelles répètent pour la cérémonie du “Jour de la Victoire”. Mais les pauses cigarette sont plus fréquentes que les ordres.

C’est la mi-mai à Donetsk. Le soleil commence à peine à percer à travers les épais nuages et les averses fréquentes. Pourtant, l’obscurité règne à l’intérieur de la maison d’Olga Fedorovsky. Trois jours ont passé depuis l’enterrement de l’homme avec lequel elle a partagé vingt ans de sa vie. Les bras croisés, elle se tient debout dans l’ombre. Son père est assis à une table sur laquelle trône un cendrier qui déborde. Il tend les bras pour une étreinte, une main, quelque chose à quoi se raccrocher — n’importe quoi.

« À quoi bon cette guerre ? À quoi bon ? À quoi ? », sanglote-t-il.

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« Mon mari n’a jamais eu peur de la guerre, mais ces deux dernières semaines, quelque chose a changé. Il ne voulait plus retourner au front », nous confie la veuve.

Ina Layevska, la « Maman » du bataillon, est également présente. Dans sa main, une rose. Elle a aussi déposé un sac de courses plein de conserves au sol. Lors de chaque congé, elle se rend chez les veuves. Une rose pour chaque homme tombé.

Aujourd’hui, elle transporte onze roses et autant de sacs de courses dans le coffre de son véhicule. Nous allons rendre visite à dix autres veuves et une mère. Les veuves nous reçoivent avec gratitude. L’une des mères, elle, fulmine de colère.

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« Pourquoi a-t-il fallu qu’il soit si imprudent et qu’il marche sur une mine ? », hurle la femme plus âgée, mère d’un jeune homme d’à peine vingt ans, qui a été tué en avril. Son fils n’avait quitté le foyer familial que récemment pour aller s’installer à Donetsk avec sa petite-amie. Ils allaient se marier.

« L’une des dernières choses qu’il a faites a été de lui acheter un ordinateur portable. Et maintenant, nous voilà assis ici, sans rien. Je peux aller récupérer l’ordinateur ? Et la bague de fiançailles ? Vous pouvez m’aider avec ça ? », hurle la vieille femme à Ina Layevska. Elle regarde silencieusement la femme âgée avec compassion. La touche. La mère est inconsolable.

« Nous n’avons pas un centime. Est-ce que vous pouvez au moins nous donner son salaire d’avril, qu’on ait quelque chose ? »
« Babushka ! La ferme ! », lui lance continuellement son mari.

Une heure plus tard, nous sommes chez Roma Zhulykov, l’un des meilleurs amis d’Oleg Fedorovsky. Marina Zhulykov a accroché un portrait de son défunt mari. Il est costaud, les cheveux blonds, et regarde l’objectif d’un œil las.

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Cela fait six jours qu’il a été tué sur le front. Un jour qu’il a été enterré. « Je dis à mes fils qu’il a pris une balle pour sauver un ami. Je ne veux rien savoir de plus sur les circonstances de sa mort », ajoute-t-elle.

Ina Layevska l’enlace, longtemps. Quand la guerre a frappé aux portes de Donetsk, au printemps 2014, Roma Zhulykov travaillait comme ouvrier du bâtiment le jour et gardait l’hôpital local la nuit. Chaque soir, Zhulykov voyait un cortège de civils blessés franchir en urgence les portes de l’établissement. C’est là qu’il a décidé de rejoindre la guerre. Il s’est engagé à l’automne 2014.

L’aîné de ses fils amène un tuba. D’ici quelques jours, il jouera lors des festivités du 9 mai, le Jour de la Victoire, qui célèbre la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie. Ici, à Donetsk, les célébrations se sont également transformées en commémorations des pertes de la guerre en cours. La veuve, Marina Zhulykov, appelle son garçon, et le serre fort dans ses bras. « Papa n’était-il pas un homme bon ? Il a pris soin de nous. Pas vrai ? »

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Nazar (5 ans) et Danil (8 ans) ne comprennent pas vraiment que leur père est mort. Leur mère leur raconte que Roma travaillait si dur qu’il n’avait pas le temps de s’occuper d’eux.

Dans un petit appartement d’une des banlieues de Donetsk, nous rencontrons une femme qui se fait appeler « Ljuba ». Révéler son nom de famille pourrait la mettre en danger, Ljuba continue de se battre contre les soldats ukrainiens. Elle faisait partie d’un petit groupe d’amis soudé auquel appartenaient également Roma Zhulykov, Maksim Khoroschko et Oleg Fedorovsky. Ljuba s’est battue aux côtés de ces hommes et raconte qu’elle a été la « femme soldat » de Khoroschko. Elle et sa véritable femme connaissaient l’existence l’une de l’autre.

Des bouteilles de vodka vides sont éparpillées autour de cendriers pleins à craquer et de boîtes de comprimés vides. « Je n’ai pas nettoyé depuis la mort de Maksim », dit-elle. « Nous avions l’habitude de coucher ici et de faire la fête quand nous avions un peu de temps libre. Et quand on nous appelait au front, on devait vite partir. »

Cela fait huit jours que Maksim Khoroschko et Roma Zhulykov ont été tués, et une semaine qu’Oleg Fedorovsky a perdu la vie. Ljuba nous montre des photos floues prises avec son téléphone. On y voit un groupe de soldats rassemblés autour d’une table, en train d’examiner une carte. Deux heures après cette photo, le commandant a demandé des volontaires pour s’engager dans un tunnel souterrain. Khoroschko et Zhulykov ont été choisis pour y aller, pendant que Fedorovsky et Ljuba étaient de garde à l’autre bout du tunnel.

« Roma sifflotait. Je ne sais pas pourquoi, mais il le faisait. On le surnommait Shastiniy, “l’honnête homme”. Il ne parlait pas beaucoup, parce qu’il était timide, mais j’avais compris qu’il avait peur pour sa famille à la maison », souffle Ljuba. C’est alors qu’Oleg Fedorovsky et elle ont entendu une détonation depuis l’endroit où ils se trouvaient, et se sont immédiatement précipités pour voir de quoi il s’agissait. Ils ont découvert le corps sans vie de Roma. Maksim avait perdu ses deux bras dans l’explosion. « Je l’ai tenu contre moi jusqu’à son dernier souffle. Puis, je lui ai fermé les yeux », se remémore Ljuba.

Elle pleure. Les larmes adoucissent son visage.

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Oleg Fedorovsky et Ljuba ont ensuite transporté les cadavres de leurs amis jusqu’à la base. Le lendemain, ils célébraient la Pâque orthodoxe.

« J’étais avec ma famille, pendant qu’Oleg était chez lui avec les siens. Dans l’après-midi, il m’a appelée pour me dire que nous devions repartir au front. J’entendais le bonheur dans sa voix. “Je serai bientôt là”, lui ai-je répondu. »

Elle s’arrête. « Maintenant qu’Oleg n’est plus de ce monde, je pense qu’il y en a beaucoup qui vont quitter le bataillon. Ils ne veulent pas continuer à se battre sans lui. » Nous lui demandons ce qu’elle compte faire : « Je vais continuer le combat seule ».

Elle essuie une larme, met de l’eau à bouillir, et s’allume une cigarette. Quand nous osons finalement demander ce qui est arrivé à Oleg Fedorovsky, son visage se métamorphose. Sa main recouvre sa bouche, dissimulant son trouble avec peine. « Vous ne savez donc pas ? Personne ne vous a dit qu’il s’est tiré une balle ? »

« Je suis arrivée quinze minutes trop tard. Il était déjà mort. Les décès de Roma et de Maksim l’avaient sérieusement secoué… Peut-être a-t-il simplement oublié que son arme était chargée. »

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Selon la morgue de Donetsk, la guerre fait au moins une victime par jour. La plupart des soldats morts au combat sont célébrés le “Jour de la Victoire”

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