Le peuple qui ne s’aimait pas

La Lituanie détient un bien triste record : celui du pays où l’on se suicide le plus en Europe. Pourquoi ? Personne ne parvient réellement à l’expliquer. Pourtant, au détour de conversations de café, ou de l’un des nombreux rapports écrits sur cette question de santé publique, des pistes se dessinent.

"Franchir la ligne". (photo Edgaras Vaicikevicius/Creativ Commons)
“Cross The Line” par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common/recadrée par 8e étage)

« Il y avait beaucoup de monde à l’enterrement. Je me souviens que ma mère était inquiète. Elle avait peur qu’il n’y ait personne et que cela donne une mauvaise image de lui, mais l’église était remplie. Et personne ne comprenait vraiment pourquoi il avait fait ça. Tout le monde était atterré ». Le récit de Lukas* (prénom d’emprunt) est court, sans digression. À l’époque, il était adolescent, précise-t-il, par conséquent certains détails ont pu lui échapper. Il préfère aussi éviter d’impliquer sa famille : pas de nom. D’autant que l’histoire ne concerne pas quelqu’un de sa famille proche. C’est le parrain de son frère, un fermier vivant dans la campagne lituanienne qui, un jour de 2010, s’est ôté la vie.

Les célébrations de fin d’année approchaient. Algis vivait avec sa femme et ses trois enfants dans une ferme dont la surface s’étendait continuellement grâce aux subventions de l’Union européenne et dont les vieux tracteurs étaient remplacés par des machines flambant neuves. Il buvait, bien sûr. Rien de particulièrement étonnant pour un agriculteur local, mais « sans que cela n’affecte le reste de la famille ».

Ce qui s’est passé ensuite, c’est son père qui l’a raconté à Lukas. Une nuit, autour de quatre heures du matin, l’homme s’est levé pour « prendre l’air ». C’est du moins ce qu’il a dit à sa femme. Il est sorti, s’est rendu jusqu’à la grange un peu plus loin et s’est pendu avec un fil de fer. C’est elle qui a découvert le corps le lendemain matin, en allant nourrir les animaux.

LA NATION DU SUICIDE

La Lituanie — petit pays d’à peine trois millions d’habitants coincés entre la Russie, la Biélorussie, la Pologne et la Lettonie — possède un triste record : il s’agit du pays d’Europe où l’on se suicide le plus. En 2013, la dernière année pour laquelle l’organe statistique de l’EU donne des chiffres pour l’ensemble du continent, la Lituanie affichait un taux de suicide de 36 pour 100 000 personnes. La Hongrie, deuxième de ce classement morbide, en était cette année-là à 21 pour 100 000 personnes et la France à 15 pour 100 000 personnes (un des chiffres les plus élevés en Europe de l’Ouest, soit dit en passant).

La Lituanie n’est pas le pays le plus pauvre d’Europe. En 2015, son PIB par habitant était supérieur à celui de la Pologne, de la Lettonie ou encore de la Bulgarie. Pourtant, les Lituaniens se tuent, plus que partout ailleurs. Sans que quiconque parvienne vraiment à expliquer pourquoi.

"Crossing Eternity". (photo Edgaras Vaicikevicius/Creativ Commons)
“Crossing Eternity”par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common/recadrée par 8e étage)

La mort d’Algis est un cas typique de suicide en Lituanie. Algis était un homme, comme la très grande majorité des victimes (84%). Son âge — pas tout à fait cinquante ans — et son lieu d’habitation — dans la campagne lituanienne — correspondent également au profil type des personnes décidant de passer à l’acte. Il buvait aussi, et l’alcoolisme reste un problème de santé publique majeur dans le pays. La Lituanie est le troisième pays d’Europe en terme de consommation d’alcool selon l’OMS, et le lien entre alcoolisme et risque de suicide a régulièrement été établi. Enfin, un dernier point commun surgit à l’aune des statistiques : Algis s’est pendu.

La méthode choisie pour mettre fin à ses jours est rarement discutée, avec cette idée persistante qu’à partir du moment où quelqu’un veut se tuer, la méthode importe peu. Des décennies de recherche ont pourtant maintes fois prouvé le contraire : se suicider ou ne pas le faire est très fortement corrélé avec la méthode employée. Ainsi, en Angleterre, une étude avait observé que l’installation de grilles anti-suicide sur un pont de la ville de Bristol avait conduit à une diminution du taux de suicide : les personnes qui ne pouvaient plus se jeter du pont n’allaient pas trouver une autre méthode pour se tuer, elles ne se suicidaient tout simplement pas. Aux États unis, la possession d’une arme à feu est regardée comme l’un des premiers facteurs de risque, à la fois en raison de sa létalité et parce qu’elle ne laisse pas de place à la réflexion. À l’inverse, avaler une poignée de médicaments peut ne pas se transformer en suicide si le dosage n’est pas suffisant, ou si la personne a regretté sa décision et a décidé d’appeler les secours. Avec une arme à feu, presser la détente ne laisse aucune place au regret.

Les Lituaniens ne se suicident pas un revolver sur la tempe. Ils se pendent, dans une proportion extraordinairement supérieure aux autres pays. Une étude de l’OMC de 2008 a ainsi mis en lumière que 91,7% des suicidés de sexe masculin ont eu recours à la pendaison sur la période 1998-2004, le chiffre le plus élevé de l’UE. Sur la même période, seulement 48% des hommes français victimes de suicide avaient employé la même méthode. En 2015, sur les 896 Lituaniens ayant choisi de passer à l’acte, 810 se sont pendus, selon les chiffres du Bureau de prévention du suicide lituanien.

La pendaison a pour spécificité d’être une méthode à la fois particulièrement létale — à moins d’une intervention extérieure, il est pratiquement impossible d’en réchapper — et impossible à contrôler : alors que certains pays peuvent restreindre la possession d’armes à feu ou ériger des grilles anti-suicide, comment empêcher quelqu’un de se procurer une corde ?

Ni Lukas ni personne d’autre n’a pu trouver d’explication définitive à la mort d’Algis. L’absence de raison apparente à son suicide en a conduit certains à envisager une quelconque dette dont il n’aurait jamais parlé, mais, pour autant qu’en sache Lukas, ce n’était que des rumeurs sans fondement. Tout juste imagine-t-il, sans grande conviction, un coup de folie passager provoqué par l’alcool. « Je sais qu’il avait bu ce soir-là… peut-être que, dans l’état où il était, ça lui semblait être la seule solution… »

"Moment" par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common/recadrée par 8e étage)
“Moment” par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common/recadrée par 8e étage)

VOIR LA MAISON DE SON VOISIN BRÛLER

Le taux de suicide de la Lituanie continue d’interroger les experts qui, comme les journalistes, se perdent en conjectures. Outre l’alcoolisme, le choc économique et social du passage à l’économie de marché après la chute de l’URSS est aussi vu comme un facteur majeur, même s’il ne permet pas entièrement d’expliquer pourquoi la Lituanie se situe tellement au-dessus des autres pays de l’ex-URSS en la matière, ni pourquoi le phénomène dure toujours. La forte influence de l’Église catholique — autre spécificité lituanienne, les autres pays baltes étant majoritairement athées ou protestants — est aussi parfois présentée comme une explication potentielle.

Mais pour de nombreux habitants — la jeune génération notamment —, le coupable est tout désigné : les Lituaniens eux-mêmes. Sans pitié, ils n’hésitent pas à se dépeindre comme un peuple individualiste, jaloux, qui serait focalisé sur les possessions matérielles. Ils rappellent ce dicton populaire selon lequel un Lituanien « n’est jamais aussi heureux que quand il voit la maison de son voisin brûler », certains ajoutant même « surtout si le voisin était plus riche ». « C’est un stéréotype évidemment », dit Lukas à la terrasse d’un café de Kaunas, la deuxième ville du pays. « Mais il y a une part de vrai, je pense ». Les Lituaniens, disent-ils, ne font pas souvent preuve de solidarité.

Et s’il est difficile d’accorder de la valeur à une telle généralisation, le discours est tout aussi unanime sur un point plus spécifique : la honte associée à la recherche d’aide psychologique. « Parler de problèmes psychologiques est un vrai tabou. Il y a cette idée que si vous avez des problèmes de ce genre, il faut les régler vous-même… je ne sais pas exactement pourquoi, mais c’est quelque chose d’extrêmement présent », explique ainsi Lukas.

Le sentiment est très largement partagé. Au début de l’année, un groupe de scientifiques de l’université de Vilnius a ainsi interrogé 21 personnes ayant tenté de se suicider afin de savoir s’ils avaient d’abord cherché de l’aide. « L’analyse des interviews démontre une forte volonté de ne pas chercher de l’aide. Parmi les principales raisons exprimées : un manque de confiance envers les autres, l’idée qu’il faut régler ses problèmes soi-même sans en parler aux autres et la conviction qu’exprimer ses émotions est un signe de faiblesse », déclare le rapport. Une étude du système de santé lituanien datant de 2013 parle elle de « niveaux élevés de discrimination » envers les problèmes mentaux. Plus que partout ailleurs, un problème de santé mentale est en Lituanie synonyme d’exclusion.

La psychiatrie étant auparavant employée par le régime soviétique comme un instrument de répression, l’influence de l’URSS dans cette perception négative des maladies mentales est très souvent pointée du doigt. « Beaucoup de gens ici ne pensent tout simplement pas que les maladies mentales existent », note David, un étudiant à l’université de Kaunas. « Je pense que ça vient du temps de l’URSS, quand ils enfermaient des gens en disant qu’ils étaient fous alors que tout le monde savait très bien que ce n’était pas le cas ».

"Leaving" par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common/recadrée par 8e étage)
“Leaving” par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common/recadrée par 8e étage)

Il y a quelques années, alors qu’ils étaient encore au lycée, un des amis de David a tenté de se suicider. La famille de David, se rappelle-t-il, a alors fait preuve d’un soutien à la fois indéfectible et… très spécial. « Mes parents pensaient qu’il faisait du cinéma, qu’il cherchait simplement à attirer l’attention », explique-t-il, avant de secouer doucement la tête. « Si j’avais été dans la même situation que lui, je ne suis pas sûr du tout qu’ils m’auraient soutenu de la même manière… »

L’influence de l’URSS ne s’arrêterait pas là : le traitement des maladies mentales par le régime soviétique était aussi non seulement basé très fortement sur la prise de médicaments, mais aussi concentrés dans quelques énormes hôpitaux psychiatriques qui contribuaient à isoler et à stigmatiser les patients. Plus de vingt ans après la chute du régime soviétique, ce modèle est encore partiellement présent en Lituanie.

UN CERCLE VICIEUX

Vil représente un cas particulier. Le jeune homme voit depuis plusieurs années un psychologue, et le mentionne sans honte. Lui-même n’a jamais tenté de se suicider, bien qu’il se décrive comme prédisposé à la dépression. Mais la problématique le touche de près : il a dû, il y a près de dix ans maintenant, venir en aide à son beau-père alors que celui-ci venait de se trancher les veines, et a aidé son cousin à remonter la pente après qu’il a avalé une poignée de somnifères.

Vil a beaucoup réfléchi à la question. La trentaine, plutôt maigre, il a une voix grave, posée. Lui-même semble un peu timide sans être en retrait. Son rire est franc. Dans un café de Vilnius, il sort un carnet de notes sur lequel il a noirci deux pages de réflexions. Il s’y réfère régulièrement en parlant. Vil n’est de passage dans la capitale que pour quelques jours : comme des dizaines de milliers de ses compatriotes, il vit maintenant à l’étranger, en Irlande dans son cas, et ne rentre au pays qu’une fois par an pour rendre visite à sa famille… et à son psychologue.

Comme beaucoup d’autres, il voit la « mentalité » des Lituaniens comme première responsable de cette épidémie de suicide. Il critique l’absence « d’esprit de communauté » et s’étonne du contraste avec sa vie en Irlande : « Les Irlandais sont toujours heureux pour toi si tu réussis, mais ici il y a cette jalousie… » Quelque peu vindicatif, il paraît surtout déçu.

"WAlk In The Rain" par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common)
“Walk In The Rain” par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common)

Il évoque lui aussi l’existence d’un tabou associé à la recherche d’aide psychologique : « la première fois que je suis allé voir un psychologue, mon père m’a dit “Je suis content que tu aies les moyens d’obtenir de l’aide, mais normalement, un homme doit simplement travailler et ne pas réfléchir à ses problèmes. Tu dois être un homme”. Tout le monde pense comme ça ». En Lituanie, se faire aider, dit-il, « c’est perdre sa dignité ».

Mais il pointe aussi du doigt un autre responsable : l’État. « Le gouvernement ne fait rien. Il n’y a pas de prévention, pas de soutien, les quelques lignes téléphoniques d’assistance sont débordées… ça ne les intéresse simplement pas ».

Désengagement du politique ? Le gouvernement lituanien a pourtant mis en place plusieurs plans successifs pour la santé mentale, et a investi 29 millions d’euros entre 2007 et 2013 pour la création de 30 centres d’aide psychologique et psychiatrique à travers le pays. Malgré cela, la lutte contre le suicide n’apparait toujours pas comme une priorité : la question était ainsi largement absente des débats qui ont précédé les élections parlementaires en octobre 2016. Une étude analysant quelle perception du suicide avaient des politiciens de cinq pays (Autriche, Hongrie, Norvège, Suède, Lituanie) révélait, en 2010, que ceux de Lituanie demeuraient les plus indifférents à la question.

Les spécialistes aussi s’inquiètent. En 2014, un groupe d’experts en psychiatrie, comprenant plusieurs conseillers auprès du ministère de la Santé, s’étaient insurgés d’un manque de « consistance » ainsi que de « volonté politique » dans la mise en place du dernier plan de prévention du suicide. Sans la définition de véritables objectifs ainsi qu’une meilleure coordination avec les experts locaux, « la Lituanie continuera d’être la nation du suicide », prévenaient-ils alors.

"Differents Focus Points" par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common)
“Differents Focus Points” par le photographe lituanien Edgaras Vaicikevicius. (Edgaras Vaicikevicius/Vilnius, mai 2016/Creativ Common)

Quelques rayons de lumière parviennent malgré tout à percer cet épais brouillard, comme un taux de suicide en diminution depuis 2005. Au lieu de tourner entre 1400 et 1600 morts par an comme à l’époque, le nombre de victimes annuelles oscille maintenant entre 900 et 1000. C’est toujours le taux le plus élevé de l’UE, mais c’est aussi le plus faible du pays depuis la fin de l’URSS.

Certains experts craignent qu’un taux de suicide aussi élevé depuis plus de 25 ans n’ait généré un certain fatalisme, aussi bien au sein de la population que chez les politiciens. Une lassitude qui mettrait elle-même en péril les efforts de prévention, générant en fin de compte un cercle vicieux fondé sur l’idée que la question du suicide en Lituanie est culturelle, et donc inéluctable.

Vil, en tout cas, garde un espoir qu’il place entre les mains de la jeune génération. Il la voit comme de moins en moins influencée par cette mentalité que lui et d’autres Lituaniens déplorent. « Les choses s’améliorent », dit-il avec détermination. « Je regarde ma sœur de 19 ans et le changement dans la manière dont les jeunes se comportent entre eux est incroyable par rapport à mon époque. Ils sont beaucoup moins violents, il n’y a pas l’air d’avoir autant de harcèlement qu’avant, ils sont tellement plus solidaires… je suis vraiment fier d’eux ».

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2 commentaires

  1. Ludovic Chataing 3 années ago

    Je suis allé en Lituanie en 2013, à Kaunas, il n’y avait pas cette ambiance aussi morose, en tout cas dans la ville-même. C’est peut-être aussi plus fréquent dans les campagnes ? Ou comme le dit bien la fin de l’article, que les nouvelles générations vont mieux à ce niveau là.

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  2. Margot Ménéguz 3 années ago

    Très bel article et excellent
    choix de photographies !

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