Sur les bancs de l’université du cannabis

Outre Donald Trump, la marijuana est l’autre grande gagnante du 8 novembre aux États-Unis. Vingt ans après la légalisation du cannabis médical, 56% des Californiens ont dit oui à la marijuana récréative par voie de référendum, en même temps qu’ils choisissaient leur futur président. Une perspective florissante pour la Oaksterdam University, la fac californienne du cannabis, dans la baie de San Francisco.

(photo Klervi Drouglazet/8e étage)
À l’entrée de l’université, le paillasson laisse peu de doutes quant aux matières enseignées aux étudiants. (Photo Klervi Drouglazet/8e étage)

Il est midi passé. Telegraph avenue, une des artères principales du cœur d’Oakland, grouille de teenagers en jeans troués et chemises à carreaux en quête d’un casse-croûte pour déjeuner. À un demi-bloc du Fox Theater, la salle de concert presque centenaire de The Town (l’un des surnoms de la ville), des étudiants sortent au compte-goutte d’un établissement. Au-dessus de leurs têtes, une bannière verte et blanche annonce la couleur : « Oaksterdam University. Information center & Cannabis Museum ».

Bien loin des étendues d’herbe de Berkeley, sa voisine universitaire de la côte Est de la baie de San Francisco, Oaksterdam (contraction d’Oakland et d’Amsterdam) se résume à un modeste bâtiment sur deux étages, avec pignon sur rue. Alors que les étudiants de l’université du cannabis, certains casquettes sur la tête et pétards au bec, d’autres cheveux grisonnants et pipes entre les dents, se dispersent peu à peu, un monsieur bedonnant apparaît dans l’entrebâillement de la porte. Prem est une figure de l’université dont il arbore fièrement le blason sur son tee-shirt XXL. Le triangle vert ponctué de trois livres ouverts où l’on peut lire “CA” “NA” “BIS”, le tout entouré d’une couronne de feuilles de cannabis, est aussi imprimé sur le paillasson de l’entrée.

Dans le hall d’entrée, des effluves de marijuana viennent chatouiller les narines. Fondée par Richard Lee, célèbre activiste procannabis aux États-Unis, cette université privée a pris racine dans le centre d’Oakland en novembre 2007. Depuis, près de 25 000 étudiants, venus d’une trentaine de pays à travers le monde, ont reçu leur certificat de “cannabusiness”. « Ici nous enseignons tout ce qui touche au cannabis : politique et histoire du cannabis, cannabis business, horticulture, science du cannabis et ses effets sur le corps et aussi des cours de cuisine », égrène Prem qui se charge des admissions depuis 2012.

(photo Klervi Drouglazet/8e étage)
(Photo Klervi Drouglazet/8e étage)


En avril de cette même année, le gouvernement fédéral a orchestré une descente dans les locaux de l’université. « Les agents du fisc et les agents fédéraux de la DEA (NDLR, l’agence américaine de lutte antidrogue) ont pris nos ordinateurs, nos plantes et de l’argent. Nous étions à leur merci », rapporte l’employé. Pris en étau entre la loi californienne et la loi fédérale, Richard Lee a failli mettre la clé sous la porte. Grâce au soutien des autorités municipales, l’université s’est réimplantée de l’autre côté de la rue, en se faisant plus discrète.

La fin de la prohibition du cannabis en Californie va donner du grain à moudre à Oaksterdam. Prem s’attend à voir le nombre d’inscriptions flamber. « Nous allons ouvrir un autre campus à Las Vegas, début 2017, qui portera le même nom », confie Prem pour qui l’issue du référendum ne faisait aucun doute. Alors que la pause déjeuner touche à sa fin, le jeune homme est loin d’être rassasié quand il s’agit de conter Oaksterdam. « Là, nous sommes dans l’entrée de l’université qui fait office de musée », embraye-t-il.

D’une voix posée, il passe en revue une à une les différentes pièces de musée exposées dans les quatre vitrines. « Voici le premier manuel de dépistage de drogue, et ici la première génération de tests urinaires ». Il pointe du doigt une cassette. Celle du film Reefer Madness, sorti en 1936. « Ce film a été l’un des premiers à dénigrer le cannabis. Il a énormément façonné la société américaine. Ce film est en partie responsable de la mauvaise image du cannabis. » Prem se poste ensuite devant une vitrine remplie de vieilles bouteilles noircies par le temps. À l’intérieur, un sirop au cannabis. Il stagne là depuis 1906. Dans une autre armoire vitrée, un paquet de Marlboro inconnu au bataillon trône au milieu des multiples marques de feuilles à rouler. « Marlboro est prêt à entrer dans l’industrie du cannabis, ils ont déjà le packaging ! », assure le guide passionné.

(photo Klervi Drouglazet/8e étage)
Sirop pour la toux à base de cannabis. “ADULTES : Une cuillerée à soupe quatre fois par jour ; dans les cas les plus graves, une cuillerée à café toutes les heures. ENFANTS : (en dessous de 10 ans) – la moitié de la dose pour adulte. NOURRISSONS : Cinq gouttes quatre fois par jour.” (Photo Klervi Drouglazet/8e étage)

Direction la salle de classe. Un poster aux centaines de visages est accroché au mur du couloir. « Ce sont toutes les personnes célèbres favorables à la légalisation du cannabis. » Entre Barack Obama, Michael Phelps ou encore Arnold Schwarzenegger, une photo de Bill Gates, « arrêté à cause du cannabis, à Albuquerque, dans l’État du Nouveau-Mexique, en 1977 », rapporte Prem.

Les étudiants commencent à prendre place. Au dernier rang, Grace sort son cahier. Du haut de ses 20 ans, elle est l’une des plus jeunes de la promo. « Je viens du Massachusetts (NDLR, à 5 000 km de là). Oaskerdam est le seul endroit physique où on peut étudier les métiers du cannabis », salue l’étudiante en herbe. Quand elle sera diplômée, la jolie Grace projette de « cultiver de la marijuana dans un champ de Californie ».

Tel un parfum d’intérieur, l’odeur du chanvre embaume la pièce. Une grande armoire en tissu opaque trône dans un renfoncement de la classe. Prem dézippe avec précaution ce qui se révèle être en réalité une serre. Cinq plants de marijuana poussent sous des projecteurs bleus, blancs et rouges. À droite du pupitre, même tableau : deux mini-serres abritent des plants de cannabis en pleine croissance. Le papier peint de la salle est, lui, recouvert des photos de classes des neuf dernières promos. Un pan de mur est réservé à une carte où chaque élève punaise son État d’origine.

(photo Klervi Drouglazet/8e étage)
(Photo Klervi Drouglazet/8e étage)

Les 25 élèves, dont six jeunes femmes, ont pris place. Soudain, un homme en costume noir et cheveux blancs entre, tel une rock star, sous les applaudissements des élèves. « Ceci est un cours de perfectionnement. Je vais vous dire tout ce qu’il est utile de savoir pour vous lancer l’industrie du cannabis », amorce avec entrain Robert Raich. En 1996, la Californie a été le premier État américain à autoriser la consommation et la culture du cannabis à des fins médicales, avec l’adoption de la Proposition 215, également appelée « Compassionate Use Act ». Robert Raich était l’un des avocats et experts en cannabis à avoir participé aux négociations. Depuis il « fait tourner » son expertise sur les plateaux télé, mais aussi auprès des élèves de Oaksterdam : « je vais vous apprendre à vous conformer à la loi californienne pour monter votre business en toute légalité ».

Mais ces lois, qu’il connaît si bien, peuvent vite partir en fumée : « les politiques ne sont pas à l’aise avec le business du cannabis. Ils peuvent se réveiller de l’autre côté du lit et tout remettre en cause. Regardez Obama ! ». Bon nombre d’avocats procannabis, aux États-Unis, se sont sentis enfumés par le président sortant. Barack Obama s’est toujours montré très ouvert sur la question. Allant même jusqu’à déclarer que le cannabis n’était pas « plus dangereux que l’alcool ». Pourtant, «pendant ses huit années de mandat, Barack Obama a préféré laisser la question de la légalisation entre les mains des États plutôt que de se mouiller au niveau fédéral », regrette Robert Raich face aux hochements de tête de ses étudiants.

Le président fraîchement élu Donald Trump, a également une position ambivalente sur le cannabis. Le milliardaire a déclaré être « 100% favorable au cannabis médical », mais que la légalisation devait se faire « État par État ». « Gary Johnson n’a pas été élu président. Cela aurait été bien pour nous », poursuit Robert Raich, dans un soupir relevé par une pointe de dérision. Car même si sa légalisation est actée en Californie, la marijuana reste classée dans le « Schedule 1 », des substances contrôlées par la Drug Enforcement Administration (DEA). Cette classification regroupe les drogues « les plus dangereuses et addictives » des États-Unis.

(photo Klervi Drouglazet/8e étage)
“D’où viennent nos étudiants” (Photo Klervi Drouglazet/8e étage)

Le professeur regarde sa montre. « Il ne me reste que 20 minutes pour vous parler de la publicité. » L’expert enchaîne la sixième slide de son PowerPoint. Le rétroprojecteur affiche un panneau publicitaire de la marque de bière Budweiser. Une brune pulpeuse en tee-shirt rose tient un bock de bière à la main. Le professeur explique alors à ses élèves d’éviter de faire trop de pub s’ils ouvrent un dispensaire : « Faites-vous discrets. N’allez pas faire de la pub pour dire que votre cannabis rend stone ! » Le cours touche à sa fin et plusieurs élèves se pressent pour parler à Robert Raich entre quatre yeux.

Dayle, lui, préfère s’en griller une sur le trottoir de l’université. À 61 ans, il est le doyen de la classe. Le vieux métis à la calvitie grisonnante ne fait qu’une bouffée de sa cigarette. « J’avais 18 ans quand j’ai fumé mon premier joint et c’est à mon âge que je décide d’en faire mon métier », se souvient le grand bonhomme à la voix rauque. Avec son certificat en poche, Dayle ira travailler à Magnolia, un dispensaire à deux pas du port de West Oakland. En attendant, il trouve les cours « très instructifs » et apprécie beaucoup être « de retour à l’école » qu’il a quittée trop tôt.

(photo Klervi Drouglazet/8e étage)
(Photo Klervi Drouglazet/8e étage)

En quittant l’enceinte de l’université, Robert Raich revient sur l’histoire du cannabis dans l’État doré. « La Californie a été le premier État à légaliser le cannabis à usage médical. C’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, 25 États autorisent son usage médical, souligne l’expert. En légalisant la marijuana, la Californie rejoint le Colorado, l’État de Washington, l’Oregon, l’Alaska, ainsi que le District de Columbia. »

« La prohibition n’a jamais fonctionné dans l’Histoire de l’humanité. La prohibition de l’alcool aux États-Unis a été une gigantesque perte de temps ! », martèle le professeur qui estime qu’un individu fait forcément ce qu’on lui interdit. Selon lui, la légalisation ne causera pas une augmentation de la consommation : « les gens fument du cannabis même si c’est illégal ».

Robert Raich en connaît un rayon et continue de donner son avis sous un soleil de plomb. « La légalisation va avoir un impact sur d’autres pays du monde, car la Californie est un État très puissant économiquement », prédit l’avocat du cannabis. Pour lui, la fin de la prohibition dans « l’État le plus peuplé du pays », va consumer à coup sûr « l’emprise du gouvernement américain sur la législation du cannabis au niveau mondial ».

Recommandé pour vous

0 commentaires