Le Pérou, l’autre pays du viol

Coincé entre le Pacifique et la cordillère des Andes, le Pérou affiche le troisième taux de violences sexuelles le plus élevé du monde. Dans les rues de Lima, sur les pentes du Machu Picchu ou dans les campagnes amazoniennes, 19 femmes se font violer chaque jour. Bien qu’officiellement condamnés par la loi, ces crimes restent bien souvent impunis. Face à cette injustice, les Péruviennes se mobilisent.

Cristina, assise sur la place San Martin, attend le début de la manifestation, le 19 octobre 2016 à Lima. (photo Adeline Haverland/8e étage)
Cristina, assise sur la place San Martin, attend le début de la manifestation, le 19 octobre 2016 à Lima. (Photo Adeline Haverland/8e étage)

Une pancarte posée au sol, quelques gros feutres, un pot de colle… Cristina finit de préparer l’une des banderoles qu’elle brandira sur la Place San Martin d’ici quelques minutes. En ce 19 octobre 2016, dans le centre historique de Lima, la capitale péruvienne, un petit millier de femmes s’est donné rendez-vous, comme dans tous les pays d’Amérique du Sud, pour protester contre la culture du viol qui sévit sur le continent. Aux cris de « Ni una menos » (pas une de moins), « Nos estan matando » (ils nous tuent) les comparses de Cristina la rejoignent. Toutes vêtues de noir, « la couleur du deuil », en hommage aux victimes du machisme, ces jeunes femmes espèrent recréer la surprise du 13 août dernier quand 500 000 péruviennes ont envahi les rues de Lima pour dénoncer le fléau qui touche le pays.

LE TROISIÈME PAYS AVEC LE TAUX DE VIOLENCES SEXUELLES LE PLUS ÉLEVÉ

Si l’Amérique latine est, dans son ensemble, gangrenée par la culture du viol, le Pérou fait figure de meneur dans cette course macabre. En 2013, une étude de l’OMS a établi que le pays a le troisième taux de violences sexuelles le plus élevé du monde, juste derrière le Bangladesh et l’Éthiopie.

Ces chiffres, Cristina ne les connaît que trop bien. À 13 ans, dans sa maison de famille située dans la province d’Ayacucho, au cœur des Andes péruviennes, la jeune fille a été victime d’abus sexuels de la part de son oncle. « Ce jour d’été, il faisait très chaud, j’étais en short. Il m’a demandé d’arrêter de lui faire du charme avant de me coincer dans une des chambres ». Cet épisode encore traumatisant, la jeune femme peine toujours à le raconter : « il m’a fallu 14 ans pour comprendre que ce n’était pas ma faute ».

Une pancarte en hommage a Luz, une jeune fille de 15 ans tuée après avoir été violée. (photo Adeline Haverland/8e étage)
Une pancarte en hommage a Luz, une jeune fille de 15 ans tuée après avoir été violée. (Photo Adeline Haverland/8e étage)

Au pays des Incas, les histoires comme celles de Cristina se répètent des dizaines de fois par jour. Selon l’Institut national de sondage péruvien, 19 femmes sont violées quotidiennement dans le pays, le plus souvent par quelqu’un de leur entourage. Pire, quatre cinquièmes des victimes ont moins de 18 ans. Conséquence directe de cette « épidémie de viols », notamment parce que le pays affiche l’une des réglementations les plus strictes du continent en matière d’avortement, chaque jour, quatre jeunes filles âgées de 11 à 14 ans deviennent mères.

Une bougie allumée dans la main gauche, une photo de Luz, adolescente de 15 ans tombée sous les coups de son violeur, dans l’autre, l’activiste Maria Ysabel Cedano, présidente de l’ONG DEMUS, écoute de loin le récit des manifestantes. Entre celles qui racontent leur agression et celles qui se lamentent du mutisme de leur entourage, cette militante de la première heure a du mal à maitriser sa colère : « Comment peut-on encore fermer les yeux ? Il est temps de regarder la réalité en face : le Pérou est un pays de violeurs ! »

Des mots chocs que la militante martèle, surtout lorsqu’on la questionne sur la position du cardinal de Lima, la plus puissante autorité religieuse du pays, qui n’hésite pas à tenir les victimes pour responsables puisqu’elles « provoquent souvent leurs agresseurs en se présentant comme des « vitrines » alléchantes en face desquelles on ne peut résister ».

perou

Dans un pays où 76% de la population est catholique, et où religion et politique ne font souvent qu’un, les propos du prélat trouvent un écho favorable au sein des institutions judiciaires. « Tout le processus est fait pour décourager les victimes de porter plainte », déplore Maria Ysabel Cedano. « Dans les familles, dans les hôpitaux, au commissariat, on met en doute leur récit à chaque étape, on les accuse de séduire leur agresseur, d’être en partie responsables de leur agression. » Et quand, éventuellement, elles s’affranchissent de toutes ces entraves et dénoncent la situation, les crimes de violences sexuelles restent impunis neuf fois sur dix.

LE VIOL, UNE ARME DANS LA LUTTE CONTRE LE SENTIER LUMINEUX

Il faut dire qu’au Pérou, le viol a, jusqu’au début des années 2000, été considéré comme un « outil » dans la lutte armée qui opposait le groupe d’extrême gauche du Sentier Lumineux et le gouvernement du président Fujimori. Auteure d’une thèse sur le sujet, la chercheuse néerlandaise Jelke Boesten rappelle que « dans certaines régions le viol était même encouragé par les pouvoirs publics pour affaiblir l’ennemi ».

Si les politiques de Fujimori ont largement été condamnées, et le dictateur jugé pour crimes contre l’humanité, la question des violences faites aux femmes n’a jamais été abordée. Dans les commissions de « vérité et réconciliation », établies dès le début des années 2000, aucun dignitaire du régime n’a été jugé responsable des violences sexuelles imposées. « Cela revient à dire que ces actes sont tolérables et acceptables », juge l’universitaire.

Une manifestante tient une pancarte "Ni Una Menos" à Lima le 19 octobre 2016. (photo Ni Una Menos en los Olivos)
Une manifestante tient une pancarte “Ni Una Menos” à Lima le 19 octobre 2016. (Photo Ni Una Menos en los Olivos)

Sans condamnation des autorités, et malgré les seize années de paix, l’idée que le viol est, dans certains cas, légitime reste prégnante dans la société péruvienne. Elle s’appuie sur une autre conception forte, héritée du colonialisme, qui considère le corps des femmes comme un bien que le sexe fort se doit de posséder. Cette logique, régulièrement poussée à l’extrême, commence dès la puberté des jeunes filles. « Quand le corps des adolescentes commence à se transformer physiquement, certains hommes se disent “Il faut que j’en sois son premier propriétaire… peu importe si c’est ma nièce, ma cousine, ma filleule” », résume Maria Ysabel Cedano.

LA NAISSANCE D’UNE SOLIDARITÉ FÉMININE

Alors que les Péruviens ont longtemps cru que cette réalité était réservée aux populations reculées des provinces andines et amazoniennes, la création du mouvement #niunamenos a permis de libérer la parole et de mesurer l’ampleur du phénomène. Sur la place San Martin, parmi la centaine de femmes réunies se mêlent avocates, domestiques, étudiantes, femmes au foyer, employées de la fonction publique. C’est d’ailleurs l’une des raisons du succès du mouvement #niunamenos. Né sur les réseaux sociaux après la diffusion d’une vidéo montrant une danseuse célèbre, Lady Guillen, violentée par son petit-ami, le mouvement a réussi à s’imposer au sein de toutes les strates sociales.

Dans un pays empreint de racisme, où les populations indigènes sont encore largement discriminées et où les inégalités entre les groupes sociaux demeurent très fortes, #niunamenos est même perçu par certain comme les prémices d’une « solidarité féminine ». Défenseure de cette thèse, Maria Ysabel Cedano explique que, jusqu’il y a peu, les femmes des classes moyennes de Lima ne se sentaient pas concernées par les combats des Indiennes, et vice-versa. « #niunamenos fait converger les luttes et met en évidence les mécanismes machistes de la société péruvienne dans son ensemble ». Optimiste, Maria Ysabel Cedano estime que cette prise de conscience permet d’exercer une pression plus forte sur les pouvoirs publics.

Sur la place San Martin de Lima, des bougies ont été placées autour des noms des victimes de féminicides au Pérou. (Photo Ni Una Menos en los olivos)
Sur la place San Martin de Lima, des bougies ont été placées autour des noms des victimes de féminicides au Pérou. (Photo Ni Una Menos en los olivos)

Mais ce réveil des Péruviennes ne semble pas être du goût de tout le monde. Depuis le début du mouvement, le nombre de tentatives de féminicides a augmenté dans le pays. Une donnée qui ne surprend pas Jelke Boesten : « beaucoup d’hommes perçoivent ce mouvement des femmes comme une perte de contrôle. Ils n’y sont pas préparés et réagissent très violemment ».

Comme pour lui donner raison, alors que la manifestation touche à sa fin et que la plupart des manifestantes se regroupent autour des dernières bougies encore allumées, Cristina a maille à partir avec un passant. Énervé, l’homme d’une soixantaine d’années, le regard noir de colère, hurle : “Votre objectif est de tous nous castrer ?!”. Après une vaine tentative d’explication, Cristina se retourne vers ses comparses, la mine défaite par cette nouvelle incartade : « Il nous reste encore beaucoup de travail !»

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