Liberland : Vivre et laisser vivre (1/2)

Ni impôt, ni armée, une liberté totale dans un État réduit à son expression minimale dont la seule devise est “To Live And Let Live” (“Vivre et laisser vivre”) : le Liberland, nouvelle micronation créée par le Tchèque Vit Jedlicka, a tout pour plaire. Sauf à la Serbie et la Croatie, les deux pays qui l’enserrent et qui, bien qu’amusés au départ, ne trouvent plus l’utopie de ces passionnés du Bitcoin et du libertarisme à leur goût.

(photos Elisabeth Blanchet)
(photos Elisabeth Blanchet)

Ce jour de l’été 2015, ils sont trois sur ce petit territoire de 7 km2 d’une enclave inhabitée au bord du Danube, Vit Jedlicka, sa fiancée et un vieil ami de fac. C’est dans ce coin reculé de la Voïvodine, adossé à la frontière hongroise, et par conséquent aux frontières de l’Union européenne, qu’ils plantent, côté croate, le drapeau de leur nouvel État : le Liberland.

Sur ce bout de terrain, envahi par les moustiques et peuplé de cerfs et de renards, Vit Jedlicka (33 ans) entend créer un État ultralibéral où il pourra mettre en place les principes de cette constitution du Liberland sur laquelle il a tant planché. Biberonné depuis l’adolescence à La Loi de Frédéric Bastiat, l’un des pères fondateurs de la pensée libertarienne, et passé par les bancs de l’institut libertarien Cervo de Prague, le politicien tchèque avait jusque-là peiné à mettre en œuvre son programme au sein du Parti des citoyens libres tchèque.

La devise de son nouveau pays se veut claire et synthétique : « To live and let live ». Son drapeau rassemble en quelques symboles héraldiques tout un programme. Sur un fond jaune, symbolisant l’or, barré de la bande noire de l’anarchisme, se détache un écusson où l’oiseau de la liberté prend son envol entre le bleu du Danube et l’arbre d’abondance.

Liberland

Le choix de la date de la création officielle du Liberland, le 13 avril, n’a rien d’anodin non plus, assurant la filiation de cet État autoproclamé avec les pères fondateurs de la constitution américaine, comme Thomas Jefferson dont c’est le jour de naissance. Devançant les sceptiques, Jedlicka proclame ce jour-là : « 7 km2, c’est plus grand que le Vatican ou Monaco. On construira en hauteur ! »

UNE TERRE SANS MAÎTRE

Après le planté de drapeau, s’abstenant de voter pour lui-même, Jedlicka l’emporte par deux voix. Il est ainsi proclamé premier président du Liberland. Dans sa quête du lieu parfait pour son nouvel État, l’homme avait déniché sur Wikipedia une liste de Terra nullius (NDLR, terme qui désigne les rares territoires de la planète qui ne relèvent pas d’un État), où mettre en œuvre ses idées politiques.

Il existait bien un territoire plus vaste, à la frontière entre Soudan du Sud et Soudan, mais c’était tout de même peu pratique. En apparence, l’enclave du Danube se prêtait à des exercices diplomatiques plus aisés. C’est donc finalement à 800 km au sud de Prague, où le président réside, qu’il a trouvé son territoire. Un choix qui aurait pu ne pas porter à conséquence s’il n’avait soulevé des enjeux diplomatiques compliqués et potentiellement explosifs.

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UNE HISTOIRE KAFKAÏENNE

Comme l’explique Zoran Drazic, un géographe serbe « ambassadeur officiel du Liberland pour la Serbie » pour une courte période de quelques mois, « après la guerre de Yougoslavie, en 1992, le Danube a servi de frontière naturelle entre les deux États ennemis de Serbie et de Croatie. Toutefois, la frontière n’a jamais réellement été établie. Au XIXe siècle, le cours du Danube a été modifié afin de faciliter la circulation fluviale, distribuant ainsi, grâce à des cours secondaires, des parcelles de terre des deux côtés du fleuve. »

Ces territoires de chasse, souvent inondés lors des crues du Danube, n’ont pas dû présenter un intérêt suffisamment stratégique pour que la commission de la Cour Internationale de justice, basée à La Haye, qui statue sur les frontières étatiques, ne daigne s’intéresser à leur cas. Or, suivant que l’on applique l’ancien tracé du Danube ou sa version actuelle, ce sont plusieurs territoires serbes qui se retrouvent côté croate et plusieurs poches croates côté serbe.

Cet imbroglio kafkaïen renoue avec l’esprit parfois quelque peu déroutant de ces territoires des Balkans. Un statu quo qui perdure depuis l’entrée de la Croatie dans l’Europe en 2013. Les autorités n’y prêtaient pas grande attention, tout du moins jusqu’à ce que le pays demande à intégrer l’espace Schengen… On peut donc imaginer l’exaspération des autorités croates, prises en flagrant délit de négligence, lorsque le Liberland a revendiqué ce territoire, pointant ainsi du doigt une irrégularité de taille.

Sitôt le drapeau planté, le cliché et le communiqué de la déclaration du Liberland sont aussitôt postés sur le site Internet du nouvel État. La dernière micronation en date recevra sur sur-le-champ un nombre cataclysmique de demandes de citoyenneté : 140 000 en l’espace d’à peine quelques semaines. (photo Liberland)
Sitôt le drapeau planté, le cliché et le communiqué de la déclaration du Liberland sont aussitôt postés sur le site Internet du nouvel État. La dernière micronation en date recevra sur sur-le-champ un nombre cataclysmique de demandes de citoyenneté : 140 000 en l’espace d’à peine quelques semaines. (photo Liberland)

Nombreux sont ceux qui souhaitent rejoindre le territoire, séduits par les promesses de Jedlicka : pas d’impôt, une totale liberté, pas d’armée, libéralisation de la drogue (NDLR, processus qui vise à réduire voire éliminer la prohibition des drogues), dans un État réduit à son expression minimale. À l’époque, la provenance géographique des requêtes de ses futurs citoyens potentiels a beaucoup intrigué le président, confie-t-il. Tunisie, Égypte, Libye, voire Turquie, les emails proviennent d’une multitude de pays où le mot liberté résonne d’une tout autre manière qu’en Europe.

VIKINGS DE L’ÈRE DIGITALE

C’est cependant d’Europe du Nord que débarque, dès le mois de mai, un groupe de libertariens danois. Il imprimera sa marque sur l’été de tous les possibles. Si la présence de ces Vikings de l’ère digitale n’a constitué qu’une brève parenthèse dans le déroulement de l’histoire de la nouvelle nation, celle-ci n’en a pas moins été déterminante. L’attrait du Liberland auprès des Scandinaves semble à première vue paradoxal. Et pourtant, au Danemark, où règne l’État providence, les libertariens – nombreux en regard d’une population d’un peu plus de 5 millions – vivent l’ingérence de l’État comme une entrave à la liberté individuelle et entrepreneuriale.

Informés de l’existence du Liberland grâce à Internet, ils décident, par un raisonnement finalement en parfaite adéquation avec la pensée libertarienne, de fonder, de leur propre chef, la LSA, Liberland Settlement Association. Dirigée par le charismatique Niklas Nikolajsen, un courtier en Bitcoin basé en Suisse, la LSA prendrait en main la partie opérationnelle de l’État. Vit Jedlicka assurerait quant à lui sa représentation diplomatique et médiatique.

Niklas Nikolajsen.
Niklas Nikolajsen, leader de LSA.

L’argent ne tarde pas à arriver. La rumeur évoque six principaux donateurs, secondés via les réseaux sociaux par de nombreuses donations en Bitcoin. Même si, à ce jour, il reste encore difficile de chiffrer les sommes récoltées, Nikolajsen déclarait en juillet 2015 disposer de 10 000 $. Dans la grande tradition des explorateurs 2.0, leur page Facebook a ensuite lancé une invitation au monde entier à se joindre à eux pour conquérir la terre promise.

Cet été-là, le ciel est bleu tous les jours. Les habitants de la petite bourgade de Bezdan, côté serbe, regardent avec amusement l’arrivée de ces jeunes venus d’ailleurs qui convergent vers une grande baraque kitsch, louée par les membres permanents de LSA. C’est là qu’ils ont établi, dès la fin mai, leur QG. Située près du canal, sur Kanalska, la bâtisse traîne une sale réputation liée à la mafia serbe. Elle en a du moins le mauvais goût, mais offre un confort moderne assez rare dans ces campagnes reculées.

Devant une entrée observée par une caméra de surveillance en évidence, des voitures, dont les plaques d’immatriculation proviennent de toute l’Europe, sont garées en quinconce. Leurs propriétaires, un mélange bigarré de jeunes facilement repérables par leurs discussions en anglais, se retrouvent souvent aux terrasses des cafés du village pour discuter libertarisme.

Entre mai et septembre, 400 personnes défilent ainsi. Certaines pour quelques heures, d’autres pour quelques semaines. Parmi elles, des convertis venus de loin, du Brésil ou des États-Unis. Les plus téméraires sans billet de retour. Dès avril, la Serbie a officiellement annoncé qu’elle considérait l’annexion du territoire par le Liberland comme « une action frivole ». Depuis, elle n’a pas changé de position, montrant un intérêt pragmatique dans les développements futurs et les retombées dont le pays pourrait bénéficier.

Liberland

Ce nouvel État à sa frontière, surgi de nulle part, lui a surtout offert une occasion inespérée de rire des Croates. Aussi, LSA a pu opérer en toute liberté côté serbe, achetant, négociant ou louant l’équipement impressionnant qu’ils ont rassemblé pour leurs missions de « conquête » du Liberland : des voitures, des vedettes, ou encore des barques à moteur… Ils ont cependant vite été rattrapés par la corruption galopante, autre triste réalité qui prévaut lors de toute transaction dans le pays.

Un exemple parmi d’autres est le loyer de la villa de la mafia qui a flambé à 1000€ mensuels. La barque à moteur, achetée d’occasion à Pétar Maximovitch, un tenancier de guinguette des bords du fleuve, a pour sa part impliqué une liste obscène de pots-de-vin. L’« homme d’affaires » a même été jusqu’à subtiliser l’embarcation pour redemander une seconde volée de liasses de dinars serbes. Sans être en opposition ouverte, les Serbes ont rappelé le caractère aventureux à venir faire du business de ce côté-ci des Balkans.

Pour autant, on ne leur enlèvera jamais leur ouverture d’esprit face à cette bande d’activistes un tant soit peu envahissants. Loin d’être obtus, ils ont gardé une curiosité amusée à l’égard des idées libertariennes que ces jeunes venus de pays riches et développés leur serinent. Dans ces pays, le nationalisme a fait des ravages. On y comprend vite la politique, presque de manière instinctive. Chacun ne sait que trop bien à quel point elle peut être dévastatrice. Ici, le mot liberté a acquis un sens plus lourd, lesté par l’histoire.
 

Cliquez ici pour lire le premier second de ce reportage !

 
NB : L’article que vous venez de lire ayant été librement édité par la rédaction, vous pouvez le lire dans sa version originale, ici.

Liberland of the Free est exposé à la galerie Off Quay à Londres, du 12 janvier au 11 février 2017. Le vernissage a lieu jeudi 12 janvier, à partir de 18h. Le documentaire Liberland of the Free sera projeté le 11 février, à 14h et 16h.
OFF QUAY – 8th Floor, Capstan House, 1 Clove Crescent London E14 2BA

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6 commentaires

  1. Alexis Dufrenoy 2 années ago

    Il ne faut pas confondre libertarisme, qui est à peu près un synonyme d’anarchisme, et libertarianisme, qui est une forme d’ultra-libéralisme forcené.

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  2. Pingback: Bruno Fuligni – Atlas des micronations – Miscellanées

  3. Dialecticus 2 années ago

    C’est @BlanchetElisa et non @Blanchet_Elisa !
    Est-ce bien sérieux de diviser ce reportage en deux épisodes ?
    Pourquoi pas un paragraphe par semaine, ça durerait plus longtemps…

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    1. Benoit Jacquelin 2 années ago

      Merci de votre vigilance. Le lien renvoie désormais vers le bon compte Twitter.

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    2. Maxime Lelong
      Maxime Lelong 2 années ago

      Bonjour Michel,

      Le reportage de nos deux journalistes étant très dense, autant en photos qu’en texte, nous avons jugé préférable de le publier en deux parties. Nous avions déjà expérimenté ce procédé à l’époque de notre récit des aventures de Quentin et Baudouin aux Philippines et, dans l’ensemble, nos lecteurs avaient plutôt apprécié de suivre nos deux protagonistes deux semaines durant !

      Par ailleurs, un podcast sur le Liberland est à venir dans les prochains jours pour vous faire patienter !

      Bonne journée à vous,

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    3. Bastien Flament 2 années ago

      C’est effectivement étonnant d’avoir un article en deux parties, mais pour ma part je préfère attendre la deuxième partie de l’article avant de me prononcer sur la pertinence d’un article en deux partie.
      Néanmoins, on peut au moins reconnaître que le premier article rendre dans un format court et abordable. Est-ce vraiment un défaut? Pour un média online je n’y voit aucun inconvénient.
      D’ailleurs, je trouve que s’adapter à l’environnement est une bonne chose, or internet est un fast food de l’information. Si ton article est trop long, le e-lecteur sera découragé et passera son chemin.

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