Visite d’une mine de monnaie digitale au cœur de la cryptovallée suisse

En plein alpages suisses-allemands se tient Alpareum, la seule mine digitale du monde où des ordinateurs fabriquent de l’argent cryptographique grâce à l’énergie fournie par un barrage hydraulique. Reportage dans cette mine unique des temps modernes au cœur de la cryptovallée suisse.

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Il était une fois Zoug, un petit canton suisse-allemand à une vingtaine de minutes de Zurich, connu pour ses lacs, ses pâturages, ses montagnes, mais aussi pour son taux d’imposition particulièrement attractif pour les sociétés : 12% sur les bénéfices. Résultat, à la suite de l’installation au début des années 2010 de plusieurs entreprises internationales à la pointe de l’innovation financière comme Monetas, Bitcoin Suisse ou encore Ethereum, Zoug s’est vue attribuer le surnom de cryptovallée.

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Mais attention, rien à voir avec sa cousine américaine Silicon, la cryptovallée est aussi « pépère » que la Suisse. Pas de « fab-labs » ou autres espaces de coworking surchargés de baby-foot et de poufs aux couleurs pétantes : à Zoug, on bosse et les bureaux sont froids et fonctionnels, comme chez Bitcoin Suisse. Pas le temps de penser aux fioritures, car chez ces traders de Bitcoins, « Time is money », plus que jamais. Sans cesse devant des écrans, accros aux cours des monnaies digitales, les Danois Niklas Nikolajsen, patron et fondateur de Bitcoin Suisse, et son collaborateur Nicolai Oster semblent infatigables.

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Précurseur dans le trading du Bitcoin dont il comprend très vite le potentiel, Niklas quitte le Danemark, dont le système de taxation l’agace profondément, pour Zoug avec 200 euros en poche. Libertarien convaincu, il participe activement aux côtés de Vit Jedlicka, président autoproclamé du Liberland, à la création de la micronation depuis 2015. Sept années plus tard, il se balade avec des lingots d’or et des sacs en plastique remplis de francs suisses quand il va au restaurant… Sans oublier sa magnifique jaguar automatique qu’il ne conduit pas : « Je n’ai jamais eu le temps de passer le permis », avoue-t-il.

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C’est à bord de ce bolide que Niklas se fait conduire à toute berzingue par Nicolai — une main sur le volant, l’autre sur son iPhone dernier cri — jusqu’au fin fond de la vallée de Linthal dans le canton de Glaris. Une heure et demie et quelques angoisses plus tard, malgré le confort de « la jag », le tout dernier projet de Niklas apparaît, sous la forme d’une mine digitale qui fabrique des ethers, une monnaie digitale créée par le « wunderkid » russo-canadien et fondateur d’Ethereum, Vitalik Butarin. L’arrière-plan de la photo tranche avec l’air jovial de Niklas : le bâtiment austère, qui abritait une fabrique de textiles dans les années 80, cache bien son jeu ! Pourtant, malgré le vacarme du torrent en crue, un bruit incessant d’ordinateurs qui rament en cadence sort des fenêtres en permanence ouvertes et pousse à la curiosité.

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Niklas ouvre la porte de la caverne d’Ali Baba. À gauche, un tableau électrique figé dans le temps, à droite une salle immense, bardée de câbles de toutes les couleurs dans tous les sens, d’étagères remplies de cartes mères reliées les unes aux autres. Le contraste est troublant. La chaleur étouffante. Les fenêtres qui donnent sur la Linth sont grandes ouvertes, les ventilateurs tournent à leur vitesse maximum pour rafraîchir les ordinateurs qui triment. Il y a quelque chose de faustien dans cet antre, quelque chose d’unique qu’on n’a jamais vu ailleurs, une sensation d’avoir le privilège immense d’être aux premières loges d’un nouveau type de fabrique à fric.

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Pourtant, les mines digitales existent déjà. Mais elles sont bien souvent illégales, dans des arrière-boutiques de Chine ou des entrepôts russes. Alpareum échappe aux clichés et à l’atmosphère louche qui accompagnent souvent les entreprises qui minent des bitcoins ou d’autres monnaies cryptographiques. C’est l’énergie hydroélectrique du barrage de Linthal 2015, situé à 2500 mètres d’altitude, qui alimente les ordinateurs, dont la puissance de calcul requiert une quantité d’énergie considérable. Niklas explique que « les villageois ont autorisé la construction du barrage lorsque Axpo Group leur a assuré en contrepartie une énergie bon marché pendant 99 ans ».

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Seule mine digitale « officielle » d’Europe avec une autre en Islande, Alpareum, dont le logo s’inspire du sommet du Tödi tout proche, produit des ethers. Ils sont minés à l’aide de la nouvelle génération de la blockchain, mise à disposition par Ethereum, lancé à l’été 2015 par Vitalik Butarin. Pour Niklas, « le caractère figé du Bitcoin est problématique » et l’ether « est plus simple à miner, plus rapide, avec 12 secondes pour une transaction contre 10 minutes pour le bitcoin, et surtout modifiable au fur et à mesure de son développement ».

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Tandis que Nicolai s’affaire, pince et ciseaux en mains, à ajuster des câbles de toutes les couleurs, Niklas est en liesse, il détache sa queue de cheval face à un énorme ventilateur et ne peut s’empêcher un mouvement des cheveux à la L’Oréal. Il semble tellement heureux dans cette mine issue d’une collaboration entre Bitcoin Suisse et Ethereum. Il s’amuse de ces « installations, comment dire… “ad hoc” » et qualifie tout le travail de « work in progress ». Au sol serpentent d’énormes câbles reliés à un compteur placé au centre de la pièce. Un seul écran de contrôle permet de vérifier le « pool », « un logiciel où différentes entreprises convergent pour mettre en commun leur puissance de calcul pour la résolution des algorithmes que nécessite chaque création d’une unité de monnaie », explique Nicolai.

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Tout semble en ordre dans la mine, les ajustements nécessaires sont faits, il est temps de refermer la grande porte en bois et de ne surtout pas fermer les fenêtres avant de partir. Les Danois ne s’éternisent pas au village, où avec le contraste de la chaleur et du bruit de la mine, on se croirait presque dans une ville fantôme, ou du tout du moins figée dans le temps. D’ailleurs Niklas ne sait pas ce que les villageois pensent de la mine et d’ailleurs, il s’en fout probablement. Quant à Nicolai, il pointe soudainement un restaurant et s’amuse d’une expérience vécue : « Un jour, ils n’ont pas voulu me servir parce que je travaillais sur mon ordinateur et c’était antisocial. Pourtant, j’étais le seul client ! ».

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Sur la route du retour, Niklas s’endort, chaque minute compte pour ce pionnier des monnaies digitales avant de retrouver les quatre murs de son bureau et sa multitude d’écrans. Pendant ce temps-là, les quelques bars d’expats de Zoug se remplissent gentiment. Pourtant, impossible de payer en bitcoins, la serveuse n’en a jamais entendu parler. On comprend mieux l’attrait de Niklas pour les sacs plastique remplis d’argent…

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