Des déchets et des toxines jusqu’au tréfonds des abysses

 Une nouvelle étude, dont les résultats viennent d’être publiés dans la revue scientifique Nature Ecology & Evolution, nous apprend que les profondeurs des océans ne sont pas épargnées par la pollution chimique générée par l’homme. En effet, les crustacés des grands fonds seraient d’ores et déjà victimes de graves contaminations par des polluants organiques persistants.

(Photo  Wikipedia)
Un spécimen d’Hirondellea gigas.
(Photo  Wikipedia)

Il est plutôt facile de s’imaginer les abysses – l’ensemble des zones d’un océan situées en dessous de la thermocline, à plus de 2000 mètres de profondeur – comme un endroit vierge de toute pollution car totalement inaccessible. Pourtant, il semblerait que même les tréfonds des océans n’échappent pas à la pollution, selon les résultats d’une récente étude, publiés lundi 13 février dans la revue scientifique Nature Ecology & Evolution et remarqués par Public Radio International (PRI).

En effet, les deux scientifiques britanniques à l’origine de l’étude ont conduit une batterie de tests sur des amphipodes (NDLR, des petits crustacés de l’ordre d’un centimètre d’envergure) attrapés dans deux des fosses océaniques les plus profondes du monde : celle des Mariannes et celle des Kermadec, toutes deux situées dans le Pacifique. Ils vivent dans ce que l’on appelle « l’ultra profond », une zone située à six milles (environ 10 kilomètres) sous la surface de l’eau. La spécificité des Bathycallisoma schellenbergi, Hirondellea dubia et Hirondellea gigas — les trois espèces endémiques étudiées – est qu’elles sont détritivores, ou détritiphages, ce qui signifie qu’elles se repaissent de matière organique morte.

L’analyse de leur teneur en graisses et de la matière sèche obtenue après étuvage par les chercheurs montre que leurs tissus ont été fortement contaminés par des polluants organiques persistants (POP), des molécules toxiques qui ne se dégradent pas naturellement. Des « niveaux anormalement élevés » de deux groupes de composés particulièrement nocifs, bannis en France depuis des années, les polychlorobiphényles (PCB) et les polybromodiphényléthers (PBDE), ont ainsi été détectés chez ces crustacés. À en croire les chercheurs, ces données montrent clairement « l’impact dévastateur que l’espèce humaine est en train d’avoir sur la planète ».

1,3 million de tonnes de PCB — qui peuvent persister dans l’environnement pendant des décennies — ont été produites, tous pays confondus, entre 1930 et 1970. On estime qu’un tiers aurait terminé sa course dans nos océans, venant polluer la haute mer et les sédiments côtiers.

Comment ces substances sont-elles arrivées dans l’ultra profond ? Les scientifiques avancent l’hypothèse de leur transport par des courants atmosphériques et océaniques. Elles auraient ensuite plongé vers les abysses, emportées par la « neige marine » (NDLR, divers agrégats de matière organique ou inorganique, issus de l’activité de la zone photique, tombant des couches supérieures d’eau vers les fonds de l’océan). À noter qu’il est aussi possible que les multiples « poubelles des océans », composées d’une myriade de microscopiques fragments de plastique sur lesquels les polluants organiques ont tendance à se fixer, aient également un rôle à jouer : « Ces produits chimiques n’aiment pas l’eau, et donc ils vont coller aux déchets, comme le plastique », commente le coauteur de l’étude, Stuart Piertney, de l’Université écossaise d’Aberdeen.

Quoi qu’il en soit, les conséquences exactes de cette contamination, au demeurant passablement inquiétante, restent encore à être mesurées, comme l’explique PRI. « Nous ne connaissons que très peu de choses sur l’ultra profond », insiste Stuart Piertney.

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