Entre tradition et racolage, bienvenue au « marché aux célibataires » de Shanghaï

Phénomènes de la société chinoise, les « marchés aux célibataires » fleurissent depuis une quinzaine d’années dans le pays. Révélateurs de l’importance de la piété filiale (garantissant l’honneur des parents et des ancêtres) en Chine, ces marchés permettent aux parents de choisir eux-mêmes leur gendre ou leur belle-fille, n’en déplaise aux premiers concernés qui sont bien souvent les derniers consultés.

(photos Rémi Yang)
(photos Rémi Yang)

Chaque samedi et dimanche, de midi à 17h, le parc de la très célèbre place du Peuple est envahi de retraités. Abrités du soleil de plomb de l’été par une végétation luxuriante, ils sont assis sur de petits tabourets. S’ils arborent fièrement des fiches de renseignements sur leurs enfants, c’est dans un but bien précis : les marier. Bienvenue au « marché des célibataires » de Shanghaï.

Des milliers de passants — dont une majorité de parents — se promènent et consultent les affichettes. De temps en temps, ils s’arrêtent pour discuter avec les « vendeurs », générant un brouhaha incessant propre à la culture asiatique.

 « Eh petit, t’as quel âge ? Ma fille est née en 1985, son signe c’est le rat », lance, sans conviction, un père de famille, posé derrière son ombrelle. Ici, pas de place pour les sentiments, ce qui compte ce sont les données.

Un habitué des lieux détaille la manière de procéder dans cette jungle de fiches : « Si ton âge coïncide avec celui de la personne dont tu viens de lire les informations, tu t’approches, et tu parles avec le ou les parents. Ils te poseront ensuite des questions sur ta situation financière, tes études, et parfois même ton poids et ta taille ! On appelle cet endroit le « marché aux célibataires », ou le « marché aux jeunes fleurs ». En réalité, il n’y est pas du tout question d’argent ».

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Lunettes rondes, crâne dégarni, et sourire aux lèvres, malgré son incisive cassée, ce vétéran du marché est en quête d’un prétendant pour sa fille. « Elle a 35 ans », explique-t-il, sans ôter son sourire. « 30 ans, c’est l’âge le plus prisé ici ».

ZIZOU ET LES CHINOIS

En revanche, interdiction de prendre des photos, tout comme de diffuser sur Internet le nom des célibataires ou la tête de leurs parents. Sinon, gare aux remontrances qui se font tout de suite entendre. « Pas de photos ! », prévient une femme âgée qui balade sa fille entre les stands.

La petite, lunettes et cheveux longs, porte un sac à dos à pois rose. Elle fixe le sol, terriblement gênée, alors que sa mère la tire par le poignet. Impossible de l’approcher, toutes les demandes de renseignements devant uniquement être adressées à sa génitrice. Dans l’esprit de tous les touristes présents, la même question : « Pourquoi ? »

Derrière son parasol, une mère accepte de répondre : « Nos enfants sont âgés, on s’impatiente. On veut des petits-enfants », lance-t-elle. Ici, il n’y a aucune honte à faire la promotion de son rejeton auprès d’autres parents.

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L’endroit est bien plus qu’un simple marché, c’est un véritable lieu social. Pour la plupart des retraités, qui se connaissent pratiquement tous, c’est aussi une échappatoire à l’ennui. L’essentiel des bribes de conversations, entendues ici et là, concerne des sujets qui n’ont aucun rapport avec l’objet du rassemblement. Le foot, par exemple, est sur toutes les lèvres. Ce jour-là, Zinedine Zidane est l’objet de beaucoup de conversations d’habitués.

Si l’ancien international français est au centre des échanges, c’est non seulement parce que l’entraîneur du Real Madrid s’était exprimé, début 2016, en mandarin pour souhaiter une bonne année aux Chinois, mais également parce que les amateurs du ballon rond aiment comparer son jeu au style des joueurs chinois. Car la culture occidentale, bien que « prohibée » par les autorités, fascine les Chinois. Pourvu qu’il parle un minimum le mandarin, un « peau blanche » se verra courtisé par toutes les mères et tous les pères venus « maquer » leurs enfants.

En voilà d’ailleurs un qui attire toutes les convoitises. Autour de lui s’attroupent des dizaines de parents en mal de petits-enfants. Il faut dire que, dépassant le mètre 80, il paraît bien grand pour la région. Paré de son plus beau costume, il se fait dévorer du regard par les sexagénaires présentes. Tous l’ont compris, cet homme qui parle relativement bien le mandarin est un bon parti. Aux allures de cadre dynamique, il doit certainement avoir un train de vie aisé, concluent les analyses rapides.

Les parents en quête du gendre idéal se pressent autour de l'occidental.
Les parents en quête du gendre idéal se pressent autour de l’occidental.

Ni une ni deux, les photos sont immédiatement sorties des pochettes, qu’importe que le jeune homme de 27 ans n’ait rien demandé. Très vite, il est harcelé par une foule de plus en plus nombreuse. Malgré ses refus, et alors qu’il tente de quitter le marché, la petite troupe continue à le suivre. Au fur et à mesure qu’il s’approche de la sortie, nombre de ses assaillants abandonnent. Une fois à l’extérieur, il se croit enfin sauvé. Du moins, jusqu’à ce que deux parents particulièrement déterminés à lui présenter leurs enfants ne l’abordent. Pour s’en débarrasser, il lui faudra encore parcourir quelques centaines de mètres supplémentaires.

HÉLÈNE SANS LES GARÇONS

Si les Chinois sont si déterminés à sortir du célibat, c’est parce que la solitude est très mal vue dans cette société. Pourtant, les parents qui cherchent à tout prix un partenaire à leurs enfants lorsqu’ils atteignent le seuil « critique » des 30 ans portent également leur part de responsabilités.

Zhang Mian a 18 ans. Pour cet adolescent de la province du Shaanxi, les filles demeurent un mystère qu’il n’a que très peu eu le temps de s’atteler à percer. Le jeune Shaanxinois est lycéen dans la ville de Xi’an et ses études occupent la majeur partie de son temps. Quand il n’est pas en cours, il reste enfermé dans sa chambre des heures durant pour réviser ou faire ses devoirs.

À la fin de l’année, il passera son Gaokao, l’équivalent chinois du baccalauréat. À la différence près que ce diplôme, selon les résultats obtenus, lui ouvrira ou pas les portes des universités les plus prestigieuses du pays. Un enjeu majeur pour Zhang Mian, tout comme pour les quelque 1,6 million de lycéens chinois. Lui, vise la « 6e meilleure université de Chine dans le domaine des sciences », mais surtout l’émancipation en partant loin de chez son père. « Je veux pouvoir profiter de ma jeunesse, sortir quand je veux, et arrêter de passer mes journées à étudier », souffle-t-il.

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Le Gaokao semble pourtant inquiéter ses parents beaucoup plus que lui. « Lorsque je suis en vacances, mes parents m’inscrivent à des cours supplémentaires dans les matières où je suis le moins bon », raconte-t-il. Tout cet investissement qu’il consacre à ses études, c’est autant de temps où il ne peut pas sortir. Et où il ne rencontre donc pas de filles. « J’ai bien eu une copine il y a quelques années, mais ça n’a pas duré très longtemps. Même si mes parents ont accepté que je la fréquente, ils ont toujours été contre cette idée. Surtout mon père », confie-t-il, avant d’ajouter : « Avant d’entrer à l’université, les études nous prennent tout notre temps. Une fois le Gaokao passé, c’est beaucoup plus cool. Ici, on nous met la pression toute notre scolarité, mais l’année prochaine, je vais enfin pouvoir m’éclater ! »

Du haut de son bon mètre 85, Zhang Mian fait partie des rares lycéens qui ont pu faire l’expérience d’une relation amoureuse. Il faut dire que les parents font souvent barrage à ce genre de badinage, considérant cela comme une « distraction aux études ». Les jeunes Chinois n’ont que très rarement l’occasion de nouer des liens avec le sexe opposé et surtout d’apprendre à être à l’aise en sa présence. Ironiquement, lorsque l’âge du mariage arrive, ce sont ces mêmes parents qui ne comprennent pas pourquoi leur enfant ne trouve pas de mari ou de femme.

Même si l’essor des « applications sociales » rend l’interaction entre garçon et fille plus facile, la barrière du réel reste bien là. Pour preuve, au marché des célibataires de Shanghaï, le premier contact entre deux tourtereaux se fait généralement par l’intermédiaire de WeChat (NDLR, une application mobile de messagerie textuelle et vocale très en vogue). Cependant, l’échange ne débouche que rarement sur une rencontre réelle. Assis sur une pierre, un père au crâne dégarni témoigne : « Ça fait déjà quelques années que je viens ici pour mon fils. Je lui ai donné les profils de plusieurs femmes avec qui il a tchaté en ligne, mais il n’en a jamais rencontré aucune. »

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