Au Carnaval de Rio, des chansons supprimées pour leur contenu jugé raciste et homophobe

Certaines écoles de samba de Rio, au Brésil, ont soustrait de leur répertoire des chansons traditionnelles, en raison de leur contenu jugé raciste et homophobe.

(photo flickr/Nicolas de Camaret)
(photo flickr/Nicolas de Camaret)

Depuis quarante ans que se déroulent les festivités du Carnaval de Rio, personne n’a semble-t-il jamais été gêné par l’emploi du mot “mulata”, ou par le caractère moqueur de certaines chansons à l’encontre des personnes homosexuelles. Mais le temps de l’indifférence est visiblement terminé. Certaines paroles ont blessé, et le débat fait aujourd’hui rage. Le Carnaval est-il compatible avec le politiquement correct ? C’est la question que se pose le quotidien national espagnol El Pais.

L’affaire est sujet à remous depuis quelques années, mais s’est mû en polémique depuis que quelques groupes de carnavaliers de rue, en portugais “blocos de rua”, ont décidé de jouer des morceaux offensants et agressifs envers les noirs, les femmes, et les homosexuels. Parmi ces chansons : des classiques du carnaval carioca, joués inlassablement années après années, et dont les paroles sont connues de tous. Le plus grand carnaval du Brésil, qui fait descendre dans ses rues plus de cinq millions de personnes, a réussi à transférer le débat des réseaux sociaux, où il est né, aux défiles et aux journaux.

Racisme, homophobie… Les chansons incriminées

Les paroles de “Cabaleira do Zézé”, de Joao Roberto Kelly, qui toute sa vie a écrit des refrains destinés au Carnaval, illustrent relativement bien la polémique :

“Olha a cabaleira do Zézé
Sera que ele é bossa nova
Sera que ele é Maomé
Parece que é transviado
Mas isso eu nao sei se ele é !
Corta a cabelo dele”

“Regarde la crinière de Zézé
Est-ce lui ?
Est-ce de la bossa nova ?
Est-ce lui, Mahomet ?
Il semble être pédé
Mais je n’en sais rien !
Coupez-lui les cheveux”

La chanson en met plus d’un mal à l’aise, et c’est surtout sa dernière ligne, incitant à “couper la chevelure de Zézé”, qui est perçue par les critiques comme une incitation à la violence envers les homosexuels et les travestis. Le répertoire de Kelly, qui avoisine une centaine de chansons de carnaval, est entaché de polémiques, ce que déplore l’artiste dans une interview accordée au journal brésilien “O estado de S.Paulo” : “Je n’ai jamais connu une telle défiance, même au temps de la dictature. Le Carnaval est une farce. On se moque des chauves, des bedonnants … Il ne faut pas prendre les choses au pied de la lettre”.

“O Teu Cabelo Nao Paga”, une des chansons les plus connues de Lamartine Babo, fait elle aussi partie du répertoire carnavalesque de quelques “blocos” :

Porque es mulata nacor
Como a cor nao paga, mulata,
Mulata eu quero o teu amor

“Parce que tu es une mulâtresse de couleur
Mais comme la couleur n’est pas contagieuse, mulâtresse,
Je veux ton amour”

Ces paroles provoquent un double rejet. D’abord en associant couleur de peau et maladie contagieuse, et ensuite par l’utilisation du mot “mulata”, qui étymologiquement vient du mot “mule”, que la communauté noire du Brésil conteste depuis des années. Le mot français mulâtresse désigne quant à lui une femme née d’un Blanc et d’une Noire, ou d’un Noir et d’une Blanche. Il était utilisé à l’époque des empires coloniaux.

La chanson historique Tropicalia, écrite par Caetano Veloso, l’un des musiciens les plus reconnus du pays, a elle aussi été touché par la polémique. Malgré cela, plusieurs groupes ont décidé de maintenir la chanson au programme.

“Je suis moi-même un mulâtre et j’adore ce mot”, s’est justifié l’auteur de la chanson. “Il est d’ailleurs utilisé dans “Aquarela do Brasil”, notre hymne non officiel, pour désigner notre pays. J’ai en revanche toujours détesté A Cabeleira do Zézé, pour le refrain qui dit “coupez-lui les cheveux”, et qui se répète comme une incitation à un quasi lynchage. Mais je ne veux rien interdire”.

Modifier son répertoire pour ne pas offenser

Les groupes du Carnaval eux non plus ne veulent pas entrer dans le camp des interdictions. “La presse a beaucoup parlé de suppressions de chansons, mais nous, nous ne voulons rien interdire. Il faut seulement que les gens comprennent le problème qu’il y a à programmer ces morceaux”, explique Ju Storino, percussionniste dans divers cortèges non officiels qui supprimeront les chansons potentiellement offensantes de leur répertoire.

“Il y a 15 000 musiques de carnaval, est-ce que l’on doit vraiment continuer à jouer quelque chose qui peut blesser les gens ? J’adore Caetano, je le respecte beaucoup, mais il ne sait pas ce que peut signifier d’être une “mulata”, une femme hypersexualisée, dont le fait de danser la samba devant tout le monde est tout ce que l’on attend d’elle. Caetano peut aimer le mot en lui-même, mais il n’a jamais été dans la peau d’une “mulata”. En jouant d’autres morceaux, nous remplissons notre rôle : celui de faire réfléchir”.

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