Inde : Des étudiantes privées de fête des couleurs à cause du risque d’agression sexuelle

Le meurtre d’une jeune irlandaise de 28 ans venue assister à la fête des couleurs et dont le corps a été retrouvé mardi dernier a rappelé les risques que les femmes encourent à côtoyer les foules durant le festival Holi. Les étudiantes ont néanmoins déploré la décision visant à les confiner dans des salles de cours afin de les tenir à l’écart des festivités, lieux récurrents d’agressions sexuelles.

(photo flickr/Atelier Périsset)
(photo flickr/Atelier Périsset)

À l’approche du célèbre festival et avant même que ne survienne le drame, les autorités indiennes avaient fait circuler une note aux deux internats pour femmes de l’université de Delhi. Les étudiantes devaient être enfermées dans les salles de cours, « du dimanche soir 21h, au lendemain 18h », était-il écrit. Ce confinement était donc préconisé alors même que la plupart des indiens avaient fini de s’enduire de peinture, de danser et de boire des verres de « bhang lassi », une boisson à base de lait et de cannabis.

La décision des gérants d’hébergements pour étudiants, qui rejoint cette note de l’université, met en lumière un côté sombre de l’un des festivals indiens les plus joyeux : un grand nombre de femmes déplorent le harcèlement de rue, un fléau qui ne cesse de s’intensifier dans le pays.

« On peut avoir une main aux fesses, se faire toucher la poitrine », explique Devangana Kalita, activiste et chercheuse à l’université de Jawaharlal Nehru. « Les organes génitaux des femmes sont particulièrement ciblés », ajoute Shristi Satyawati, qui il y a quelques jours a tenté de déposer plainte contre un groupe de jeunes hommes qui l’ont agressée avec des bombes à eau, la touchant « à la poitrine et aux fesses ». « J’étais profondément en colère, mais la police m’a affirmé qu’ils ne pouvaient recevoir ma plainte. Ils m’ont répondu que c’était Holi, et qu’ils ne pouvaient rien y faire », conclue-t-elle.

Pour beaucoup d’Indiens, qui fêtent Holi avec leur famille et leurs amis proches, le festival est sans danger. Ceux qui se plaignent d’être notamment recouverts de peinture sont confrontés à la rengaine indienne : « Ne vous offensez pas, ce n’est que Holi ».

« Le principe du consentement n’existe pas pendant le festival », explique Sabika Abbas Naqvi, la présidente de l’Union des auberges de jeunesse de Delhi. Elle avoue que beaucoup de femmes évitent de sortir pendant le festival et évitent encore plus les rassemblements non organisés. « Les femmes sont absentes des espaces publics pendant Holi car elles ont peur de se faire harceler », précise-t-elle.

La police de Delhi a annoncé avoir déployé environ 25 000 agents de police dans toute la ville, afin de prévenir le hooliganisme pendant les festivités. Cela n’a pas empêché les deux internats féminins de l’Université de fermer pour la journée, comme beaucoup d’autres dans la ville, au grand dam des étudiantes et étudiants. « Les hommes sont libres d’errer dans les rues, mais les femmes, qui peuvent être victimes d’agressions, doivent rester enfermées. C’est insupportable ! », relate Naqvi. La mesure n’a malheureusement pas empêché le viol et le meurtre de Danielle McLaughlin, une jeune touriste irlandaise de 28 ans, retrouvée mardi dernier.

La semaine dernière, la ministre indienne des Femmes Maneka Gandhi a tenté de défendre les restrictions prévues. « Lorsque l’on a 16 ou 17 ans, on est très stimulé par ses hormones. Donc dans le but de protéger les jeunes filles des poussées d’hormones des garçons, des mesures ont été prises ».

« L’augmentation des agressions sexuelles subies par les femmes pendant Holi est à peine évoquée », a rétorqué Pinjra Tod, membre d’un groupe qui lutte contre les mesures discriminatoires envers les femmes. « Au lieu de cela, les femmes sont une fois de plus confinées pour leur « propre sécurité », et pâtissent de restrictions décidées de manière totalement arbitraire ».

Sophie Whitehead, étudiante de 21 ans originaire d’Edimbourg en échange universitaire à Delhi, fait partie des jeunes femmes priées de rester à l’intérieur de sa chambre étudiante, lundi dernier. « C’est très étrange de ne pas pouvoir sortir à sa guise », a-t-elle expliqué. « Je sais qu’aller au festival peut être dangereux, il y a une foule dense et donc probablement des risques d’attouchements. Et il y a beaucoup plus d’hommes dans la rue que d’habitude, donc je pense que c’est mieux d’éviter la foule. Mais nous sommes assez grandes pour prendre des décisions toutes seules. C’est tout de même assez dégradant, on ne peut même pas sortir pour aller boire ou manger quelque chose ».

« Men Engage Delhi » est un des groupes d’activistes qui communiquent sur la dangerosité du festival pour les femmes, et qui s’est donc lié avec d’autres associations afin de militer contre le harcèlement. « Holi ne doit pas être un prétexte à pouvoir toucher les autres sans leur consentement », affirme Badar Uzzama, militant de l’association, au journal The Asian Age. « Nous avons beaucoup parlé de ce problème avec les étudiants de Delhi et nous avons des retours positifs ».

Il avoue néanmoins que leur campagne de prévention a subi quelques revers. « Certains pensent que nous faisons toute une histoire de ces évènements et que nous noircissons la réputation d’un festival historique. Mais cela n’arrêtera pas notre volonté de faire de Holi un festival sûr. Les gens doivent se rendre compte de l’importance de notre action ».

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