À Buenos Aires, les footballeuses taclent le machisme

Une petite révolution est en marche dans la Villa 31, l’un des plus vieux bidonvilles de Buenos Aires. Une entraîneuse déterminée a su mettre sur pied une équipe de football féminin là où peu de personnes osent s’aventurer. Un bel exemple de solidarité et d’inclusion sociale, qui balaie au passage les clichés machistes bien ancrés dans la société argentine.

Les joueuses de la Villa 31 attendent le coup de sifflet de l'entraîneuse.(photo Louise Michel d'Annoville/8e étage)
Les joueuses de la Villa 31 attendent le coup de sifflet de l’entraîneuse.(Photo Louise Michel d’Annoville/8e étage)

« Allez-vous-en, dehors ! C’est à nous de jouer maintenant ! ». Comme chaque mardi, les joueurs de la Villa 31, bidonville situé au cœur de la capitale argentine, quittent le terrain en traînant des pieds. Ils doivent céder la place à Karen, Julia, Noé, ainsi qu’aux autres membres de l’équipe de football féminin : les « Aliadas de la 31 », les « Alliées » en français.

Les joueuses foulent le gazon artificiel la tête haute. L’entraînement peut commencer. Tout autour du terrain se superpose une multitude de maisons en parpaing des fenêtres desquelles quelques curieux penchent la tête. D’autres préfèrent suivre le match depuis les tribunes improvisées à grand renfort de palettes de bois.

« Cela n’a pas été facile… », confie Monica Santino, l’entraîneuse. Soudain, des pétards explosent à seulement quelques centimètres de la jeune gardienne de but. Elle en sursaute. « Gagner le droit d’occuper ce terrain de foot nous a pris beaucoup de temps ». Visiblement, les réticences se font encore sentir.

Juliana Román Lozano, anthropologue et entraîneuse de football donne les consignes aux Aliadas de la 31. Elle encadre les entraînements avec Monica Santino depuis 2010. (photo Louise Michel d'Annoville/8e étage)
Juliana Román Lozano, anthropologue et entraîneuse de football donne ses consignes aux Aliadas de la 31. Elle encadre les entraînements avec Monica Santino depuis 2010. (Photo Louise Michel d’Annoville/8e étage)

UNE VILLE DANS LA VILLE

Coincée d’un côté par les voies ferrées et de l’autre par le périphérique, la Villa 31 est associée dans l’imagerie populaire à la violence et au trafic de drogue. Selon l’ONG Techo, plus de 20 000 personnes vivraient dans ce bidonville qui s’étend sur 45 000 mètres carrés. Une ville dans la ville qui regorge de vitalité, mais aussi de talents que Monica Santino entend bien exploiter.

Depuis 2007, cette pionnière du football féminin en Argentine, devenue journaliste sportif puis entraîneuse, coache Las Aliadas deux fois par semaine. Dans un pays où le foot se respire à chaque coin de rue, son projet semble couler de source. Il s’est pourtant heurté à quelques obstacles. « Au début, les garçons nous criaient de rentrer faire la vaisselle », se remémore Karen. Cette joueuse âgée de 22 ans est aussi mère d’une petite fille de quatre ans qui l’accompagne aux entraînements : « Alors oui, je fais bien la cuisine et le ménage, mais je suis encore meilleure au foot ! »

« Dans la villa 31, les femmes se chargent dès leur plus jeune âge de tâches domestiques très lourdes. Elles deviennent mères très tôt et adoptent des comportements d’adultes qui ne laissent plus beaucoup de place aux loisirs ou à la réflexion. Le football est venu rompre cette coutume », renchérit Monica. La fervente défenseure des droits des femmes en Argentine a notamment milité au sein de la Communauté homosexuelle argentine (CHA) de 1989 à 1996.

Les deux petites filles, encore trop jeunes pour participer à l'entraînement, attendent que leurs mères finissent la partie.(photo Louise Michel d'Annoville/8e étage)
Les deux petites filles, encore trop jeunes pour participer à l’entraînement, attendent que leurs mères finissent la partie.(Photo Louise Michel d’Annoville/8e étage)

Après l’entraînement, des ateliers sont proposés par des psychologues du Centre de la Femme de Buenos Aires afin d’aborder les questions de genre, de santé — comme la grossesse —, mais aussi parler de la violence conjugale : « Tout ce qui signifie être une femme et vivre dans une situation de vulnérabilité sociale », résume l’entraîneuse.

JOUER AU FOOT : UN ACTE POLITIQUE ?

Depuis deux ans, les joueuses participent également à la Rencontre des Femmes. Ce rendez-vous annuel s’inscrit dans le mouvement féministe en marche en Argentine comme dans le reste de l’Amérique du Sud, à l’image de la manifestation historique de « Ni Una Menos » — « Pas une de moins » en français — organisée en juin 2015 et 2016 pour protester contre les violences sexistes. « Jouer au foot, c’est aussi une façon de militer », estime Monica.

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« Nous vivons un moment historique et les joueuses doivent en prendre conscience. Si les suffragettes du début du XXe siècle ne l’avaient pas considéré de la sorte nous n’aurions jamais pu voter, conduire ou porter un pantalon ! À nous de poursuivre cette lutte par le sport », poursuit-elle.

CHANGER LES PERSPECTIVES

Depuis 2009, les joueuses ont participé à plusieurs tournois internationaux, dont la Coupe du Monde des sans-abris en 2011, à Paris. « Une expérience inoubliable » à l’occasion de laquelle elles ont pu jouer à quelques mètres de la tour Eiffel. Ainsi que d’autres à Berlin, Rio de Janeiro et Mexico.

Monica Santino au début de l'entraînement avec l'une des Aliadas de la Villa 31. (photo Louise Michel d'Annoville/8e étage)
Monica Santino au début de l’entraînement avec l’une des Aliadas de la Villa 31. (Photo Louise Michel d’Annoville/8e étage)

Le football est venu bousculer les plans et perspectives des jeunes femmes de la Villa 31, souvent limités par une grossesse adolescente. « Dans la villa, la maternité a une force culturelle énorme. Tout pousse à être mère, comme si c’était une manière d’être reçue en tant que femme », se désole Monica. Mais progressivement, les entraînements, les ateliers et les tournois à l’étranger ouvrent des portes, de nouvelles opportunités.

Certaines décident de continuer leurs études et finissent diplômées d’éducation physique. D’autres ont procédé à des changements radicaux dans leur vie. L’une des joueuses a par exemple arrêté de consommer de la drogue, a fini le collège et va probablement s’inscrire à l’université. Une victoire à l’échelle d’un quartier qui fait écho au slogan imprimé sur leurs tee-shirts « Mi juego, mi revolucion »« Mon jeu, ma révolution » en français. Malgré toutes ces avancées positives, Monica refuse d’être considérée comme une sauveuse : « Je ne suis pas Mère Teresa », martèle la jeune femme.

Sur l'un des murs du terrain, un graffiti du joueur Carlos Tévez, légende du football argentin. Lui aussi a grandi dans un quartier pauvre dans la banlieue de Buenos Aires. Au-dessus,  l'inscription Guemes fait référence à l'un des plus vieux quartiers de la Villa 31 où se trouve le terrain de foot. (photo Louise Michel d'Annoville/8e étage)
Sur l’un des murs du terrain, un graffiti du joueur Carlos Tévez, légende du football argentin. Lui aussi a grandi dans un quartier pauvre dans la banlieue de Buenos Aires. Au-dessus, l’inscription Guemes fait référence à l’un des plus vieux quartiers de la Villa 31 où se trouve le terrain de foot. (Photo Louise Michel d’Annoville/8e étage)

Fin de la partie. Les joueuses ramassent leurs affaires, avant que chacune ne retourne à ses occupations. La joueuse que l’on surnomme ici « La Riquelme » de la Villa 31 — célèbre international argentin— est venue saluer ses coéquipières. Blessée au genou il y a quelques semaines, elle a pu être opérée par un chirurgien de renom grâce aux dons récoltés par ses camarades de jeu.

La nuit tombe sur Buenos Aires. Depuis le terrain, on aperçoit les immeubles luxueux de Recoleta. Ce quartier, l’un des plus huppés de la capitale, est situé à seulement quelques centaines de mètres de la « ville misère ». Un contraste poignant, symbole des inégalités sociales qui gangrènent l’Argentine. « Après tout, n’est-ce pas ça la vraie violence de la société ? », s’interroge Monica.

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