Le parti pirate français, à boulets rouges sur la présidentielle

Il a été fondé en 2006 et, depuis 5 ans, s’est présenté à toutes les élections. Pourtant, contrairement à ses homologues allemands, suédois, ou islandais, le parti pirate français reste méconnu du grand public. Fondamentalement opposée à l’élection présidentielle, la formation est en train de se reconstituer en vue des élections législatives de cette année. L’assemblée suit son cours dans la petite salle à l’étage du bar fédératif « Les clameurs », dans le 7e arrondissement de Lyon. Aujourd’hui, c’est « apéro pirate », une session conviviale, comme il y en a tous les mois. Elle permet aux adhérents de se rencontrer physiquement tout en favorisant l’accueil des renforts de fraîche date.

(illustration Anissa Katz/8e étage)
(illustration Anissa Katz/8e étage)

En ce soir d’hiver, seules quatre personnes ont répondu à l’appel. Parmi eux, Kilyx — Julien lorsqu’il n’utilise pas son pseudo —, le coordinateur des Pirates en Auvergne-Rhône-Alpes, mais aussi deux nouveaux militants, Marine, 26 ans, et Adrien, 32 ans. Les deux néophytes, qui ne se connaissent pas, ont en commun le sentiment de ne plus se sentir représentés par les partis traditionnels. Face au rétroprojecteur, le trentenaire détaille le fonctionnement du parti : « Voici notre forum privé, n’importe qui peut faire des propositions, débattre, juger de leur pertinence, et les soumettre au vote en assemblée générale ».

Pour la plus jeune, gérante d’une agence de communication, c’est l’adoption de la loi Travail qui a entraîné le passage au militantisme. « J’étais scandalisée par la brutalité de l’acte. Je veux désormais vivre en phase avec mes idéaux, dans mon boulot comme en dehors. » Adrien, lui, avoue être « perdu politiquement ». Grâce à sa soeur qui vit à Reykjavik, il a suivi de près les dernières élections législatives islandaises — qui ont vu Piratar, le Parti Pirate islandais, tripler son nombre de représentants au Parlement. Séduit, il intègre aujourd’hui la section française. Néanmoins, même si elle partage le même drapeau, sa notoriété reste à bâtir

INTERNATIONAL, GEEK, ET LIBERTAIRE

Adaptation du droit d’auteur à l’ère numérique, protection de la vie privée, droit à la culture et au savoir, le parti s’est construit sur l’idéal d’un réseau absolument libre, contre la loi HADOPI qui entrave le partage de fichiers ou encore contre le copyright qui ne favorise que les grandes entreprises privées, comme les éditeurs ou les plateformes de diffusion. Des revendications encore très actuelles. Aujourd’hui, l’eurodéputée Julia Reda, issue du Parti Pirate allemand, se bat à Bruxelles pour, entre autres, interdire le blocage de contenus provenant de l’étranger.

Pourtant, en France, en Islande, en Suède, ou en Allemagne, l’incapacité de lutter contre le pouvoir grandissant des géants du Web et des États sur la jungle dérégulée que représentait le réseau des années 90 a métamorphosé ces associations de technophiles désenchantés en un véritable mouvement politique. L’Internet est alors devenu une façon de concevoir la société : de la transparence des données publiques à l’implication des citoyens dans les processus de décision, l’image « geek » qui colle au parti depuis sa création s’estompe peu à peu. Elle laisse émerger un discours qui interroge en profondeur l’exercice du pouvoir et les institutions. Ce sont ces nouvelles thématiques qui ont permis aux Pirates « historiques » de toucher un public plus large. « La politique n’est pas un problème technique ou un problème de savoir, c’est un problème d’information et qui appartient aux citoyens », analyse Antoine Bévort, professeur émérite de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), un temps en lien avec le parti.

En France, le Parti Pirate demeure très peu connu. Bien que le récent succès de l’homologue islandais ait généré un regain d’intérêt, la France ne compte aujourd’hui que 400 membres — contre 1200 en 2012, où 101 candidats s’étaient présentés pour siéger à l’Assemblée nationale. Une perte de vitesse qui semble légèrement s’inverser, puisqu’une quarantaine de militants aurait récemment poussé la porte du parti.

(illustration Anissa Katz/8e étage)
(illustration Anissa Katz/8e étage)

Parmi eux, Coline, 25 ans. Fraîchement diplômée d’un master en droit, elle participe régulièrement aux débats internes sur le forum en ligne. « On sent que tout reste à faire, c’est comme si l’on partait de zéro. C’est très stimulant, nous avons des débats de fond, argumentés, mais cela reste un microcosme, et nous sentons chez les adhérents cette frustration d’être cantonnés à un entre-soi. L’objectif aujourd’hui, c’est de s’ouvrir, de se confronter aux autres. Pour cela, il faut exister médiatiquement. C’est un objectif capital. »

2014, LES PREMIERS ÉLUS

Si les Pirates français oeuvrent encore aujourd’hui pour se forger une nouvelle image, ils ont pu se présenter à toutes les élections ces cinq dernières années et décrocher, pour la première fois en 2014, leurs premiers élus. Trois candidats ont obtenu des sièges de conseillers municipaux à Saint-Mars-d’Outillé (Sarthe), Porte-lès-Valence (Drôme), et Auch (Gers), alors qu’ils n’étaient représentés que dans seulement dix communes (ou arrondissements). Le parti parvient alors à rassembler plus de 18 000 voix en France. Alexis Boudaud est l’un de ces premiers Pirates. Élu à Auch avec 8,51% des suffrages. Le quadragénaire est un enfant du pays. L’œil vif, toujours un sourire aux lèvres, il raconte : « Le maire m’avait dit à l’époque que je n’avais aucune chance. Quand j’ai pris conscience que je siégerais au conseil, je voulais arriver avec un bandeau pirate. Finalement, je me suis contenté de vêtements noirs. »

Dès le début, il débarque à la mairie avec des membres du parti pour filmer le conseil. « Tout le monde était sidéré que l’on vienne avec nos micros et nos caméras pour enregistrer les débats d’une petite ville bourgeoise de province. C’était de la provocation, une façon de dire “on est là, et on vous observe”. Résultat, le maire était bien plus réservé, mesuré. » Même dans le confort retiré de la fastueuse salle des Illustres où siègent les conseillers, Alexis Boudaud tient à ce que chacun se sente observé par un public, et rende des comptes.


« J’ai la chance d’avoir un métier pour gagner de l’argent, je suis mandataire judiciaire. J’ai refusé d’être rémunéré en tant que conseiller tant que je n’avais pas mené à bien un de mes projets. » Dans les desseins du jeune élu, on trouve l’ADN pirate : inclure les citoyens dans la vie politique locale en déléguant à des comités de quartier un pouvoir de décision – une expérimentation est menée dans un quartier d’Auch, le Garros — ou encore promouvoir la transparence économique en créant une monnaie locale, le Toscan, « pour s’affranchir de l’opaque gestion monétaire de Bruxelles ». Seulement, en politique, la transparence a un prix.

Nous refusons l’idée d’un homme providentiel derrière lequel il faut se ranger

Même dans une petite ville apparemment tranquille du Gers, Alexis Boudaud a reçu des menaces lorsqu’il a voulu gratter là où il ne fallait pas. Il n’en dira pas plus, à part quelques critiques sur des « associations au fonctionnement obscur ». Plus encore, la transparence a poussé le Gersois à quitter un grand parti : « En 2009, je m’étais engagé auprès d’Europe-Ecologie quand ce n’était pas encore EELV. C’était un collectif d’associations : Greenpeace, des groupes citoyens, qui réunissaient des personnalités très différentes comme Eva Joly, Daniel Cohn-Bendit, et José Bové. En deux ans, les Verts ont tout siphonné pour créer un appareil hiérarchisé, un pachyderme politique. Alors je suis parti. »

« ET SI VOUS POUVIEZ VOTER POUR VOUS ? »

Les Pirates français pensent au contraire le parti comme un réseau pair-à-pair : un mode d’interaction continu sans structure hiérarchique, sans « serveur central », mais collaboratif. Localement, ils n’hésitent pas à s’associer avec de grandes formations, à être plus élastique, plus fluide. Il est par exemple l’un des tout premiers partis à avoir toléré la double-adhésion, la possibilité d’être encarté dans plusieurs familles politiques. Pourtant, ce type d’organisation présente sans conteste des inconvénients. Quand le Parti Pirate islandais jouit de figures de proue comme Birgitta Jónsdóttir, qui a travaillé aux côtés de Julian Assange pour révéler les exactions de l’armée américaine en Irak, le cousin français n’a pas de figures clairement identifiables. De ce fait, ils ne sont d’ailleurs même pas pris en compte dans les sondages.

(illustration Anissa Katz/8e étage)
(illustration Anissa Katz/8e étage)

Le porte-parole de la formation en France, Thomas Watanabe-Vermorel, est professeur des écoles à Paris. Attablé dans un bar atypique du Xe arrondissement de Paris, « La Colonie », un vaste espace protégé d’une verrière pensée comme une agora, il assume l’absence d’un véritable meneur. « Nous refusons l’élection présidentielle, l’idée d’un homme providentiel derrière lequel il faut se ranger. Nous ne voulons pas devenir un grand parti, personne chez nous ne veut défiler sous un seul drapeau. Nous voulons un réseau libre, indépendant et n’avons aucun problème à soutenir des candidats qui ne sont pas encartés chez nous. » Logique du réseau contre la hiérarchie verticale, s’étendre plutôt que de se rassembler sous une tutelle : la stratégie est fondamentalement incompatible avec un État jacobin, où les « pouvoirs décentralisés, les collectivités sont phagocytés, encore plus depuis la dernière réforme territoriale », déplore le porte-parole.

Cette horizontalité permet à chacun, y compris des novices de la politique, de s’exprimer et d’avoir sa place. Avant de s’engager en politique en 2012, Thomas Watanabe-Vermorel n’allait même pas voter. « La politique m’intéressait, je lisais autant de journaux que je pouvais, mais je trouvais que les discours politiques avaient en général beaucoup de difficultés à cacher un grand vide. » Désintéressé des partis tout en agissant localement, c’est un aspect personnel de sa vie qui le ramène vers la politique. « J’en ai discuté avec ma femme. Elle est brésilienne et née sous la dictature. Elle était très gênée que je n’aille plus voter. Un jour, je suis rentré chez moi et je lui ai dit que je me présentais pour les législatives dans la 6e circonscription de Paris (11e-20e arrondissements). »

S’il ne s’est pas décidé encore pour les élections de 2017, la phrase « Et si vous pouviez voter pour vous ? » est devenue un leitmotiv séduisant, surtout pour les plus jeunes. Cette idée a séduit Jade, âgée de 18 ans en 2015 lorsqu’elle se présente aux élections régionales. Militante depuis seulement quelques mois auprès des Pirates, l’étudiante en art, passionnée de hacking (piratage informatique) — elle participe même à des concours —, est déjà animée par une grande conviction : « renouveler la démocratie grâce aux nouvelles technologies. »

À peine majeure et très timide, elle franchit alors le pas, revêt les couleurs violettes du parti et affiche son visage sur les panneaux électoraux. « Pendant toute ma scolarité, mon éducation, on m’a dit : être citoyen, c’est d’abord pouvoir voter, puis militer, et intégrer un parti. Puis le citoyen peut se présenter. Ce n’est pas celui qui sort de l’Ena, c’est n’importe qui. La politique n’est pas un métier. » Ses frères d’armes l’encouragent désormais fortement à se présenter aux élections législatives, une nouvelle marche qui ne l’effraie pas.

Comme Jade, d’autres candidats qui n’ont pas vingt ans pensent se lancer dans la course aux suffrages, à Toulouse ou encore à Montpellier. Le parti ne « fabrique » pas de candidats, un coup de téléphone d’une trentaine de minutes suffit pour mesurer leur adéquation avec la philosophie pirate. Kilyx, le coordinateur de la section Auvergne-Rhône-Alpes est l’un de ces interlocuteurs référents : « Notre but est de donner les bons outils aux candidats pour qu’ils mènent à bien leur campagne, certifier les comptes ou obtenir des financements publics ». Le parti fournit également à chacun un « package » numérique comprenant un site Internet personnalisé pour le candidat, une application mobile « Gérer ma campagne » et l’accès aux réseaux sociaux du parti.

NI DROITE NI GAUCHE

Au niveau du programme, toutes les propositions sont formulées par les membres sur le forum du parti, et votées en assemblée générale. Fin janvier, le grand rassemblement annuel a permis d’établir une ligne directrice pour les prochaines législatives. Son originalité ? Tous les textes sont votés en recourant à une innovation des Pirates allemands : le « proxy voting », c’est-à-dire la possibilité pour chacun de déléguer son droit de vote à une personne jugée plus compétente sur le sujet en question. L’exercice est délicat. Certaines propositions, en adéquation avec la philosophie pirate, font l’unanimité. C’est le cas pour la création d’un statut de « réfugié informationnel » afin d’accueillir les lanceurs d’alerte internationaux, tel Edward Snowden, à l’origine de la révélation du programme d’espionnage mondial des services secrets américains.

(illustration Anissa Katz/8e étage)
(illustration Anissa Katz/8e étage)

En revanche, sur d’autres questions, le consensus est bien plus difficile à atteindre. Les pirates se sont construits en dénonçant la confiscation de la liberté par des professionnels de la politique ou par des experts, pas sur la base d’une doctrine économique ou sociale de gauche ou de droite. Coline témoigne : « Finalement sur le forum, on se rend compte qu’il y a des sensibilités très différentes. Il y a des libertaires de gauche qui maintiennent l’idée d’un État social fort, d’autres, anarchistes, veulent circonscrire le pouvoir public à un rôle minimum ». Récemment, le parti a par exemple opté pour un revenu universel, tel que le défend Benoît Hamon. Si la question a été tranchée, les débats, eux, se poursuivent. « Je ne sais pas si les autres formations ont des échanges aussi passionnants en interne, mais toujours est-il que j’ai l’impression que la ligne du parti est remise en cause en permanence. Parfois, nous débattons même du fait qu’il faille débattre. »

« PIRATE, ÇA RÉSISTE SOUS LA DENT… »

Quand les candidats arpentent les marchés pour distribuer des tracts, leur nom interpelle, et parfois même révulse. Thomas Watanabe-Vermorel, lui, n’y voit que des avantages. « Quelques personnes trouvent que cela ne fait pas sérieux. Avec les eurodéputés, l’Allemagne, la Suède, et l’Islande, je crois qu’on a prouvé qu’on pouvait former des politiciens à la hauteur de la tâche. Le mot « pirate », il résiste sous la dent, il permet d’ouvrir une conversation, cela a plus de sens qu’une “union démocratique pour le renouveau”. »

Au-delà de l’originalité du mot, les militants du parti puisent sans réserve dans cet imaginaire fécond, voire fantasmé. Les pirates, historiquement, sont des marginaux, en dehors des lois, des régimes absolutistes du XVIIe siècle, du commerce triangulaire, puis en marge de la colonisation, d’un monde déjà régenté par l’accumulation capitaliste des richesses. Les pirates représentent à cette époque l’enclave insoumise à l’ordre, soustraite aux territoires maîtrisés par la toile formée par les routes des soldats et des commerçants, une bulle autonome, un bug dans la matrice.

« Au XVIIe, vous trouviez des femmes dans la piraterie, ce qui était impensable à l’époque. Il y a aussi les utopies pirates libertariennes au nord de Madagascar, comme Libertalia », une colonie anti-capitaliste et abolitionniste qui aurait fondé, pour une durée de 25 ans, une société multiculturelle égalitaire où le peuple même votait les lois. Même si l’existence historique d’un tel lieu est contestée, l’important, c’est le message.

« Le pirate, étymologiquement, c’est celui qui tente », lâche Uranus42, producteur de films. Il est l’un des nouveaux stratèges du parti, un travailleur de l’ombre qui était fasciné par l’univers pirate avant d’entrer au parti. « Le capitaine était élu démocratiquement et le quartier-maître était un contre-pouvoir sur le bateau. Eux pillaient les bateaux venus d’Amérique, moi je volais les tas de bulletins du Front national dans les bureaux de vote. C’était pas bien. Alors en 2013, j’ai décidé d’entrer au parti pour mener une lutte positive. »

« Tenter », « expérimenter », ce sont peut-être les mots qui définissent le mieux la pensée pirate. Dans sa critique du libéralisme, le philosophe américain John Dewey fustigeait le concept de peuple vu comme une entité abstraite, existant indépendamment de l’expérience (Le Public et ses problèmes). « Le peuple », en soi, ne veut rien dire, et la démocratie doit selon lui être « expérimentale ». Le peuple est un sentiment qui émerge dans une expérience politique concrète, partagée.

Le Parti Pirate, lui, se pense aussi comme un laboratoire, et c’est justement ce qui a séduit Antoine Bevort, le sociologue impliqué depuis quelques années dans le parti, et profondément influencé par le pragmatiste John Dewey. « Ce qui est intéressant dans ce mouvement, c’est qu’il n’est pas du tout branché sur la question du pouvoir, mais sur des modes d’action, et de vie beaucoup plus horizontaux. Leur envie est de mettre la démocratie en pratique, en situation. » Une logique mise en place, par exemple, à travers des « zones numériques temporaires » dans les manifestations, une référence au concept de zone autonome temporaire du poète et anarchiste Hakim Bey, ces territoires éphémères provisoirement irréductibles au pouvoir de l’État, comme les fameuses zones à défendre (ZAD).

(illustration Anissa Katz/8e étage)
(illustration Anissa Katz/8e étage)

Lors des Nuits Debout lyonnaises en 2016, la section locale s’investit et met à disposition des « Pirates box » portatives, petits boîtiers équipés d’une antenne wifi, d’un espace de stockage et sur lesquels tout le monde peut se connecter pour trouver de la librairie militante et échanger des documents en tout anonymat. Un petit îlot numérique insoumis. Il s’agit, certes, de piraterie 2.0, mais surtout d’une mise en situation réelle de la démocratie comme moment vécu et partagé, ici et maintenant. Les initiatives de ce genre se multiplient comme avec la création du « pavé », une petite boîte que l’on peut brancher directement sur son ordinateur, créée par le parti pour que chacun puisse naviguer sur un réseau privé et passer outre certaines restrictions sans pouvoir être détecté par autrui.

Pour Uranus42, co-créateur du boîtier, les avantages sont nombreux. « C’est complètement légal, moins cher que les autres offres VPN — Virtual Private Network — et ça rend nos activités invisibles. Vous pouvez aussi le hacker, pour l’améliorer. » La petite antenne peut servir aussi pour regarder la télévision ou stocker des données comme un disque dur. Le respect de la vie privée et le partage de connaissances : deux composantes fortes de l’utopie pirate.

DU HACKISME EN POLITIQUE

Le Parti Pirate a un petit budget, 20 à 30 000 euros, et aucun salarié. Les candidats financent leur campagne sur leurs deniers et doivent imprimer leurs propres affiches. Une expérience vécue par Jérôme, un ingénieur dans le bâtiment qui s’est engagé pour les législatives de 2012. D’ailleurs, il compte bien recommencer : « J’ai dû sortir 1000 euros de ma poche. Parfois, on propose des bulletins à imprimer, mais certains bureaux de vote les refusent, au mépris de la loi. » Jérôme s’est passionné pour les droits d’auteurs et les droits voisins, et, comme beaucoup, il n’a jamais fait de politique avant de s’engager chez les Pirates. Cet amateurisme, s’il permet d’attirer de nouveaux profils, est une faiblesse : « Je connais des militants qui ont été condamnés à une amende et une peine d’inéligibilité parce qu’ils n’avaient pas déclaré quelques euros dans leur campagne. » À ceux qui pensent que c’est impossible, les militants leur opposent les expériences suédoise ou islandaise.

Ainsi parmi les députés islandais fraîchement élus, on recense un ouvrier de chantier, un chauffeur de bus, deux étudiantes, des universitaires ou des développeurs informatiques. On pourrait dire que l’Islande est un cas marginal, la société suédoise un cas trop particulier, et le Parti Pirate français un phénomène dérisoire. Ces mouvements sont difficilement comparables tant les conditions qui les ont faits émergés sont différentes. Pourtant, comme Podemos, Nuit Debout ou encore Occupy Wall Street, ils révèlent un même désir et des questions similaires. La politique est-elle une affaire de professionnels ? Peut-on la rendre plus représentative et s’affranchir d’un gouvernement accusé d’être déconnecté de la société ?

Une expression revient souvent : le désir de « hacker le pouvoir ». Hacker n’a pas vraiment de définition arrêtée, cela peut vouloir dire bricoler, détourner, modifier ou améliorer. « Hacker le pouvoir », au-delà de la métaphore informatique, c’est aussi l’envie de faire de la politique une expérience ordinaire.

Le Parti Pirate est créé en 2006 par des activistes proches du site de téléchargement illégal The Pirate Bay. Dans un premier temps suédois, il est désormais représenté dans plus de 80 pays avec des développements inégaux. Si le parti reste dans l’ensemble confidentiel, son histoire est émaillée de quelques succès électoraux. Lors des élections européennes en 2009, il recueille 7,1% des suffrages en Suède et envoi son premier député à Bruxelles. En Allemagne en 2011, il obtient 8,9% des suffrages et 15 sièges dans le Land de Berlin. En 2014, à l’échelon européen de nouveau, l’Allemande Julia Reda intègre à son tour le Parlement où elle est chargée de l’harmonisation du droit d’auteur sur le continent. Enfin, dernier succès en date et non des moindres : la troisième place obtenue en octobre dernier par le Parti Pirate en Islande (14,5% des voix et 10 députés) après une longue course en tête dans les sondages.

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