Le Don Mak : anatomie d’un fast-food de guerre

En République populaire de Donetsk, région sécessionniste prorusse en guerre depuis trois ans contre Kiev, croquer dans un burger est de nouveau possible. Trois restaurants Don Mak ont remplacé les McDonald’s qui ont déserté la zone, au grand bonheur de civils dont le quotidien demeure rythmé par les combats.

Le Don MaK situé au centre de Donetsk. L’établissement a ouvert ses portes deux ans après le début de la guerre, dans un bâtiment auparavant occupé par un McDonald’s. Quand la guerre a éclaté à Donetsk, la première multinationale à quitter la ville a été McDonald’s.
Le Don MaK situé au centre de Donetsk. L’établissement a ouvert ses portes deux ans après le début de la guerre, dans un bâtiment auparavant occupé par un McDonald’s. Quand la guerre a éclaté à Donetsk, la première multinationale à quitter la ville a été McDonald’s.

À Donetsk, près de l’immense statue du leader soviétique qui surplombe le square Lénine, plusieurs dizaines de soldats s’engouffrent dans une échoppe tricolore. Nous sommes le 23 février, Jour du défenseur de la patrie, et une odeur de friture se répand dans les airs. Une occasion rêvée pour les combattants en permission d’aller manger un burger au fast-food emblématique de la république sécessionniste : le Don Mak. 

Cheveux grisonnants, barbe mal taillée et treillis dépareillé, Erwan Castel, ancien militaire français reconverti en mercenaire de l’info, commande une bière et un petit cheeseburger. Si l’on fait abstraction de l’enseigne Don Mak, qui a remplacé celle de McDonald’s, absolument tout à l’intérieur donne l’impression d’être dans un restaurant de la chaîne américaine. Grâce aux plateaux et aux packagings identiques, l’illusion est presque totale. Seul le drapeau local évoque l’état de guerre.

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Au milieu des familles et soldats venus célébrer le Jour du défenseur de la patrie, le quinquagénaire français n’a pas vraiment le cœur à la fête. « Ça a bombardé toute la nuit hier à Oktyobiarski (NDLR, un quartier situé près de l’aéroport de Donetsk). » Il n’y a que dans le fast-food du square Lénine que les combattants peuvent se détendre autour d’une bière. Il est l’unique Don Mak de la ville à proposer des boissons alcoolisées.

Un peu plus loin, six soldats attablés relâchent la pression des combats, à l’instar d’Erwan, entre les éclats de rires d’enfants et les écrans diffusants des tournois de jeux vidéo. Au cours des trois années de guerre qui ont ravagé l’est de l’Ukraine, toutes les grandes entreprises internationales ont fait leurs valises. McDonald’s la première. Les infrastructures de fast-food laissées à l’abandon ont permis la création de trois ersatz de l’inventeur du Big Mac. Le succès du premier établissement « Don Mak », qui a vu le jour en juillet 2016, a rapidement entraîné l’ouverture de deux autres qui ne proposent cependant que des sodas.

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C’est entre les tables de l’un de ces deux autres établissements, situé à quelques kilomètres de là en périphérie de Donetsk, qu’un homme imposant fait des rondes, scrutant les clients d’un air sévère. Ce colosse de 30 ans se prénomme Sergueï. C’est l’agent de sécurité du restaurant de Komunariv square. Le géant au crâne rasé déplore l’arrivée de la bière dans les fast-foods de l’enseigne : « Cela rompt le côté familial de ce lieu chaleureux pour les enfants ! » « L’alcool crée des conflits. Un jour, un mec bourré faisait du bruit… Du coup, on a appelé la police qui l’a emmené. Il est ressorti une heure après et est revenu avec un pack de bière ! », poursuit-il. Profitant d’une pause pour s’asseoir, il se remémore la période d’avant-guerre. « J’étais jeune lors de mes derniers McDo, ça ne me manque pas trop, en même temps je ne me souviens plus du goût ».

« UNE NOTE D’ESPOIR ENTRE LES DIFFÉRENTS BOMBARDEMENTS »

Le vigile trouve le nouveau restaurant plus agréable que celui de la chaîne américaine, car « ce n’est pas plein la semaine, contrairement à McDo. Même s’il y a plus de passage le week-end, ce n’est jamais bondé ». Le géant reprend sa ronde. Son travail au Don Mak donne à Sergueï le droit de consommer gratuitement les produits du fast-food. « J’adore leurs frites et les sauces, mon challenge c’est de toutes les essayer ! »

Avec l’embargo ukrainien sur la République populaire de Donetsk, certains produits, comme le Coca-Cola, ne sont plus distribués. « On a du cola, mais c’est presque le même goût que le coca », considère-t-il. Par contre, « les hamburgers sont un peu chers » pour lui.

(photo João Bolan/8e étage)
(photo João Bolan/8e étage)

Près des caisses, les menus sont affichés sur des écrans lumineux. Étrangers et aficionados des produits McDonald’s peuvent y retrouver des plats et sandwichs aux mêmes noms. En tête des ventes : le cheeseburger, le Big Mac, les nuggets et le Mac Fish ont fait leur grand retour dans le quotidien des civils.

En début de soirée, deux ados très lookées, sourcils bien dessinés et baskets Adidas aux pieds, emmènent un petit garçon manger un Happy Meal. Sasha et Svetlana sont lycéennes, le Jour du défenseur de la patrie sonne le début de leurs vacances d’hiver. « Ce que je préfère c’est les frites dans le menu enfant ! », glisse Marc, le petit frère de Sacha. Sa sœur poursuit, « on aime autant aller au Don Mak que d’aller au McDo, en fait ce qu’on aime c’est le côté fast-food ».

Depuis les premières offensives en 2014, Svetlana a « oublié la saveur du vrai Coca-Cola ». Une amnésie semble s’être emparée des habitants de la ville qui ont occulté pour certains le goût de la paix. Les adolescentes se souviennent avec émotion du départ du géant américain : « On était super énervées quand on a vu qu’il y avait plus de McDonald’s… On était tristes en fait. Ça a été un vrai bonheur d’apprendre l’arrivée du Don Mak. »

La PDG de la chaîne Don Mak. Après quelques réticences, elle a admis que les aliments utilisés dans ses restaurants provenaient de Russie et de quelques producteurs locaux. (photo João Bolan/8e étage)
La PDG de la chaîne Don Mak. Après quelques réticences, elle a admis que les aliments utilisés dans ses restaurants provenaient de Russie et de quelques producteurs locaux. (photo João Bolan/8e étage)

Sacha, la plus grande fan de burgers des deux a fait la queue au moment de l’ouverture. À l’en croire, c’était « un évènement énorme » à Donetsk. Elle a attendu une heure trente dans la file, mais l’affirme : « Ça en valait vraiment la peine. Il y avait beaucoup d’enfants, c’était très bruyant. Tout le monde était plus ou moins patient, mais l’ambiance était chaleureuse. C’était une note d’espoir entre les différents bombardements ».

« MAINTENANT, J’AI TOUT LE TEMPS PEUR »

Svetlana se rend au fast-food « une ou deux fois par mois, parce que ce n’est pas cher… En général avec des amis ». Elle et sa copine se rêvent en avocates et l’officialisation des passeports RPD (République populaire de Donetsk) et la reconnaissance par la Fédération de Russie des documents « les encouragent à étudier la loi ». Elles aimeraient toutes les deux exercer « idéalement en RPD ou bien en Russie… » Elles ajoutent :« Grâce à Poutine, les diplômes seront désormais reconnus et nous pourrons à nouveau voyager. »

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Alors que Marc, dans une maladresse tout enfantine renverse ses frites, Sacha, elle, se souvient : « Quand nous étions enfants, tous les anniversaires étaient célébrés dans cette salle que vous voyez là… Ce qui me manque le plus c’est qu’avant la guerre je n’avais pas peur… Maintenant, j’ai tout le temps peur. J’essaye au quotidien de ne pas penser au conflit ». Selon ses propres mots, le fast-food est étrangement devenu l’un des rares endroits où la lycéenne arrive vraiment à « oublier ce qui se passe ».

Sur une banquette côté fenêtre, Genia vient de s’installer à une table. Frigorifié par la neige qui tombe sur la ville, le jeune homme ôte son bonnet. Il partage un repas avec son père et son petit frère. Le garçon de 17 ans dit souvent se réunir au Don Mak avec des amis du même âge. « On aime bien traîner ici. Il y a un côté chaleureux et ce n’est pas cher. » Après le lycée, Genia envisage de « faire carrière dans la boxe ». L’adolescent veut marcher dans les pas de son père Andrei, qui boxait professionnellement avant le conflit.

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À l’époque, le père de famille avait l’habitude de commander pour ses trois enfants « des Happy Meal et des jus de pommes ». Perplexe, quand on lui demande s’il préférait McDo, l’homme répond simplement n’avoir « jamais comparé le goût ». Avec la violence des combats, plus de dix mille morts en trois ans, l’ancien boxeur se préoccupe peu du départ de McDonald’s.

Contrairement à Svetlana Sacha et Marc, il ne se dit « pas en colère face au départ de la multinationale américaine. ». L’homme confie seulement aspirer à pouvoir retourner assister à « des évènements sportifs avec ses fils » dans la même insouciance qu’auparavant.

Alors que la nuit tombe sur l’enclave rebelle, les premiers tirs de Grads se font entendre. Les familles ont déserté le Don Mak cédant leur place à un autre type de clientèle : les « fast-eaters solitaires ». À moitié caché derrière un pilier du restaurant, un soldat mange ses nuggets dans son coin. Âgé d’une trentaine d’années, il ne cache pas sa fierté « d’être membre du bataillon Vostok ». Il est là pour « manger rapidement ». Il a commandé quelques nuggets, un cola et des frites.

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«  McDonald’s était meilleur », soupire-t-il. Le soldat séparatiste regrette les nuggets de poulet du géant américain, « la viande avait plus de saveur, c’était plus croustillant », glisse-t-il entre deux sourires. « J’avais l’habitude d’acheter des glaces à mes enfants et ma femme aimait particulièrement le Coca-Cola ! »

Le militaire s’excuse. Il doit retourner chez lui auprès des siens. S’il le précise avec autant de ferveur, ce n’est pas pour nous chasser. Le combattant rentre tout juste de la ligne de front pour célébrer le Jour du défenseur de la patrie avec ses trois enfants. « Je suis fier d’être soldat, de protéger ma femme, ma terre et ma patrie. » Un brin cynique, il ajoute : « C’est clair que cette pause au Don Mak me change des céréales, des soupes traditionnelles à la viande… enfin de la nourriture du front ! »

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