New York : Une nuit avec les chasseurs de rats

À New York, la prolifération des rats menace la santé publique. En cause : les poubelles qui jonchent le sol, les nombreux espaces verts et les souterrains de la ville. Des habitants, comme Richard Reynolds, ont ainsi décidé de prendre le problème à bras le corps. Ils ont créé l’association R.A.T.S. qui organise, la nuit, des parties de chasse avec des chiens terriers. Objectif : débarrasser la ville de ses rongeurs.

Matt Combs prélève de l'ADN sur les rats. (photo Chloé Cohen/8e étage)
Matt Combs prélève de l’ADN sur les rats. (photo Chloé Cohen/8e étage)

Des bruits métalliques de cages qui s’entrechoquent et quelques murmures résonnent dans la nuit noire. Au bout d’une allée sombre du sud de Manhattan, Richard Reynolds patiente assis dans la pénombre de son 4×4. Le bras en équilibre sur sa canne et un béret vissé sur la tête, il ouvre lentement les grilles des cages qui retiennent ses chiens.

Les lampadaires diffusent une lumière blafarde sur le trottoir, laissant découvrir deux chiens terriers. Marcus, six ans, au pelage blanc, et Ramoel, quatre mois, au pelage noir et marron. Très vite, la petite troupe est complétée par Jimmy et son chien terrier Mighty. Ils laissent échapper quelques aboiements et tentent de tirer sur les laisses qui les empêchent de s’échapper. 

« Ils sont impatients », lance Richard Reynolds. Impatients d’aller chasser les rats de la ville. Depuis 25 ans, ce retraité aux tempes grisonnantes arpente les rues de New York avec ses chiens terriers pour éradiquer les nuisibles. Pour donner un caractère plus officiel à ses sorties nocturnes, il a créé l’association R.A.T.S. (NDLR, Ryders Alley Trencherfed Society, en anglais ; un nom faisant allusion à la Ryders Alley, une ruelle infectée de rats dans le sud de la ville, et au Trencherfed, leur meute de chiens terriers). 

Marcus, le chien de Richard semble impatient se mettre ses talents de chasseur à profit. (photo Chloé Cohen/8e étage)
Marcus, le chien de Richard Reynolds, semble excité à l’idée de la partie de chasse urbaine. (photo Chloé Cohen/8e étage)

Leur point de rendez-vous de ce soir n’est d’ailleurs pas très loin de la Ryders Alley. Ils ne sont qu’à quelques arrêts de métro plus au nord. « Selon les autorités, ici on est dans le quartier le plus infecté par les rats, alors on va bien s’amuser ce soir », lance Richard Reynolds, un petit rictus au coin des lèvres. Même si ce soir l’organisation R.A.T.S. a décidé de s’en tenir à quelques ruelles, leur terrain de jeu est en réalité bien plus grand. 

Toute la ville de New York est contaminée par les rongeurs, visibles de jour comme de nuit sur les trottoirs et grouillants dans le métro. À New York, les rats font partie du paysage. Ils ont même leur page Wikipédia. Selon une légende urbaine, il y aurait autant de rats que d’habitants à New York, soit 8,5 millions. Il est très difficile d’estimer la population de muridés à New York. Il faut dire qu’elle varie énormément selon les saisons. Cependant, une étude réalisée fin 2014 par un chercheur de l’université Columbia évalue plutôt la population de rongeurs à environ deux millions. 


« Si on tue deux rats ce soir, on en élimine en théorie à peu près 30 000 », explique Richard Reynolds. Cet amoureux des chiens en connaît un rayon sur les rats. « Ils ont une période de gestation de 22 jours et les bébés atteignent leur maturité sexuelle au bout de trois mois », détaille-t-il pour justifier ses calculs. « Chaque rat peut avoir de sept à dix petits par portée, jusqu’à cinq fois par an ».

Si on tue deux rats ce soir, on en élimine en théorie à peu près 30 000

« Ah, on peut y aller ! », s’interrompt-il. « On n’attendait plus que vous », lance Richard à l’attention d’Angela. Elle est accompagnée de sa fille Julia, âgée de 8 ans, et de leur chienne chasseuse Daisy.

Jimmy, accompagné de son chien Mighty. (photo Chloé Cohen/8e étage)
Jimmy, accompagné de son chien Mighty. (photo Chloé Cohen/8e étage)

Les quatre chiens — seuls huit sont acceptés lors d’une partie de chasse pour éviter les débordements — commencent à renifler le sol, à la recherche des fameux rats. Il n’aura pas fallu longtemps pour dénicher le premier rongeur. « Vous le voyez ? », chuchote Jimmy, pointant du doigt la créature. Il faut être discret pour ne pas l’effrayer. Deux points jaunes brillent au milieu du jardin entouré de barres d’immeubles. 

Les différents protagonistes mettent alors au point une stratégie. Jimmy se place à l’endroit décidé par la petite troupe, soulève Mighty, son chien terrier, puis le lance dans le jardin. Ramoel, le chiot encore en formation, le suit de près. 

« Il n’a que quatre mois, alors je le dresse pour chasser les rats. Il faut qu’il apprenne pour être efficace », confie Richard. En moins d’une minute, le rongeur se retrouve happé dans la gueule du chien terrier. Ce dernier revient fièrement vers son maître, son butin en travers de la mâchoire. « Et d’un ! », crie l’assemblée.

Ramoel, encore en formation, renifle un rat. (photo Chloé Cohen/8e étage)
Ramoel, encore en formation, renifle un rat. (photo Chloé Cohen/8e étage)

Les rats pullulent dans la ville. C’est notamment le cas dans ce quartier, car, à New York, il est très fréquent de voir des sacs poubelles traîner à chaque coin de rue. Entassés sur les trottoirs, les détritus attirent les rongeurs qui viennent grignoter les restes. 

Richard, à l’aide de sa canne et de sa lampe torche, secoue un tas d’ordures. La moitié se déverse sur la chaussée. Pas de chance, aucun rat ne pointe le bout de son museau. Ce n’est pas grave, Richard et ses compagnons ne se découragent pas. La chasse vient juste de commencer.

« Est-ce qu’ils vont battre leur record du plus gros rat attrapé ce soir ? », interroge Matt Combs, sourire aux lèvres, comme en signe de défi. Le jeune homme de 25 ans n’a pas de chien, mais des gants en latex bleus et un sac à dos rempli d’outils de dissection.

Marcus cherche à dénicher un rat dans les ordures. (photo Chloé Cohen/8e étage)
Marcus cherche à dénicher un rat dans les ordures. (photo Chloé Cohen/8e étage)

Matt a rejoint R.A.T.S. il y a deux ans pour ses travaux de recherche. Dans le cadre de son doctorat à l’Université de Fordham, à New York, il s’intéresse de très près aux rongeurs et à leur ADN. « Avant, je faisais ça seul. Je partais le soir pour trouver des rats », explique-t-il. «Aujourd’hui, grâce à l’association, j’ai trouvé un moyen beaucoup plus simple de les étudier : les chiens les tuent pour moi »

Le cri de Jimmy au fond d’une ruelle remplie de bennes à ordures l’interrompt. « Ils ont tué un rat, je dois y aller ». Le chercheur se précipite à l’endroit du meurtre tel un légiste débarquant sur une scène de crime, ramasse la bête morte sur le sol, la soulève par la queue avant de la déposer sur un petit muret. Il coupe ensuite un bout de sa queue, qu’il range précieusement dans une boîte en plastique minuscule. 

« Je cherche à savoir comment évoluent les rats dans leur environnement, comment ils prolifèrent, ce qui influence leurs mouvements et s’ils font partie de la même famille. L’ADN prélevé me permettra d’en savoir plus ». Il poursuit, comme si une fois lancé sur le sujet on ne pouvait plus l’arrêter : « Les rats sont très flexibles et s’adaptent à n’importe quel environnement. Ils peuvent vivre dehors, dedans, en surface ou dans les souterrains. Entre l’immense réseau du métro à New York, les parcs, les jardins, ou encore les petites ruelles, les rats peuvent évoluer dans de nombreux endroits en toute sécurité, à l’écart des humains. Si on ajoute les poubelles qui traînent dans la rue, New York est une ville très “rat friendly” »

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La soirée continue, au rythme effréné des aboiements et des cris d’encouragements. Au terme de deux heures de chasse, la troupe fait le bilan : l’organisation a réussi à éliminer une dizaine de rongeurs. Mais Richard Reynolds le sait bien, ce n’est rien en comparaison des deux millions de rats qui écument les bas-fonds de la ville. « On ne tue pas assez de rats pour faire une différence », avoue-t-il, « mais on se dit qu’on rend quand même service »

En effet, la ville est dépassée par le fléau des nuisibles. Le nombre de plaintes reçues au 311 — un numéro public pour les plaintes non urgentes — a fortement augmenté depuis 2015. Mi-février, trois personnes ont été contaminées dans le Bronx par la leptospirose, une maladie très rare chez l’homme, mais fréquente chez ces nuisibles. L’une en est morte. 

De son côté, Richard Reynolds ne part jamais sans sa trousse de secours, pour désinfecter les plaies des chiens en cas de morsures. « On a un vétérinaire dans la troupe, Jimmy, donc ça nous rassure, mais on fait toujours attention à la sécurité de nos animaux ». S’il est quasiment impossible d’éradiquer les rats de la ville, la mairie tente malgré tout de limiter leur prolifération. La dernière innovation a été annoncée en avril. Il s’agit de tester un stérilisant pour rats, bloquant l’ovulation des femelles. Quand ? Où ? À quelle échelle ? Autant de questions qui demeurent sans réponses.

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En 2015, la ville avait bien fait un effort pour combattre cette menace en augmentant le nombre de personnes dédiées à la lutte contre les rats de neuf à cinquante, et en lui allouant 2,9 millions de dollars de fonds supplémentaires. Cela reste insuffisant. « La ville réussit à lutter contre les rats localement, dans un même jardin par exemple », explique Matt Combs. « Néanmoins, comme ils prolifèrent rapidement, il faudrait mettre en place une politique à plus grande échelle ».

En attendant, l’association R.A.T.S. semble encore avoir de beaux jours devant elle. Les parties de chasse ne devraient pas s’arrêter de sitôt, pour le plus grand plaisir des chiens terriers, mais aussi des New-Yorkais. « La police et le voisinage nous aiment beaucoup », indique Richard Reynolds, « et ils sont ravis que des gens éliminent ne serait-ce que quelques rats par semaine »

Les enfants du quartier, accompagnés de leurs parents, se pressent devant le spectacle. Pour la première fois, ils espèrent apercevoir des rongeurs. En voilà deux au milieu de l’herbe. Ils gigotent innocemment. Les quatre chiens se précipitent pour n’en faire qu’une bouchée. L’un des deux nuisibles réussis à s’échapper dans son terrier. L’autre n’a pas cette chance et termine sa course dans la gueule d’un chien. Jimmy, lui, vérifie l’état de son animal. « J’inspecte, car j’ai toujours peur qu’il se blesse ». Les dents encore acérées du terrier ne laissent planer aucun doute : ses proies n’ont aucune chance de survie.

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3 commentaires

  1. Pierre Falgayrac 2 années ago

    Les informations données par M. Reynold oscillent entre le faux et le très discutable.
    Pour commencer l’étude établissant 2 millions de rats à NY est une tartufferie que j’ai dénoncé dans mon blog ici: https://wordpress.com/posts/bloghyform.wordpress.com.
    Ensuite, l’estimation de 30.000 descendants pour un couple de rats est fausse.
    En théorie toujours, un couple pourrait avoir jusqu’à 5.000 descendants dans des conditions optimales (pas de prédation et ressources vitales illimitées).
    Or, les populations de rats se régulent en fonction des ressources vitales disponibles (nourriture et nidification).
    Une étude sérieuse réalisée dans une métropole française montre que le nombre des rats augmente de 10% en un an s’il n’y a pas de campagne de dératisation (voir mon livre “Des rats et des hommes” – Éditions Hyform 2013).
    On on est donc très loin du chiffre annoncé par M. Reynold.
    Quant à son collègue qui collecte les queues de rats pour leur ADN et voir “comment ils évoluent dans l’environnement”, il est ridicule : qu’il consulte G. Scholar pour lire les nombreuse études faites sur les rats par quantité des scientifiques, il perdra moins de temps…
    Ça fait des années que l’on sait tout du comportement des rats, j’ai bien écrit “tout”.
    Encore une fois, les new-yorkais et les rats c’est un poème :
    Entre leur inculture du sujet, les ambitions “scientifiantes” (car elles n’ont de scientifique que l’étiquette) de jeunes épris de technologie et les manœuvres politiques des uns et des autres (cf. les articles de mon blog sur les rats de NY), le monde entier sait que les New-yorkais sont préoccupés par les rats et que certains s’en s’en occupent en faisant beaucoup de vent…
    Parce que tuer une dizaine de rats par soir, c’est peanuts, que tchi, que dalle…
    Il est si facile d’en tuer des centaines en quelques jours en appâtant dans les égouts selon la méthode que j’expose dans mon second livre (“Le grand guide de lutte raisonnée contre les nuisibles urbains” – Éditions Lexitis 2014).

    Pierre Falgayrac

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    1. Maxime Lelong
      Maxime Lelong 2 années ago

      Bonjour M. Falgayrac,

      Merci pour votre commentaire. Tout l’enjeu d’un reportage est de suivre un groupe de protagonistes, qui ont souvent un avis et des connaissances bien précises sur une question. C’est notamment pour cela que nous avons décidé d’approfondir chaque sujet de grand reportage par un podcast, histoire de donner un autre son de cloche, comme vous avez pu en faire l’expérience. C’est un bon moyen de multiplier les témoignages (toujours de qualité) sur un même sujet. Nous invitons d’ailleurs tous les lecteurs intéressés par ce sujet à vous écouter sans tarder sur 8e étage : [Podcast] Histoire et évolution du rat des villes

      Maxime Lelong

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  2. Lionel Manzetti 2 années ago

    Superbe article !
    Impressionnant le Mighty.

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