En Italie, le “café des fous” délie les camisoles

Au cœur du quartier étudiant de la ville de Turin, en bordure du fleuve Pô, un lieu pas comme les autres a ouvert ses portes en 2007. Son nom : le café Basaglia. Sa mission : réinsérer les malades mentaux dans la société. 

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“Au Café Basaglia, tu ne sais pas qui est malade et qui ne l’est pas, c’est tout l’intérêt !”. (photo Daphnée Breytenbach/8e étage)

Lorsque le premier couple foule timidement la piste de danse, l’atmosphère est encore calme. Seules quelques notes de swing laissent présager de la nuit festive qui s’annonce. Il ne faut pas attendre bien longtemps pour voir l’ambiance se transformer. Les valseurs sont, pour la plupart, des habitués. Car au café Basaglia, chaque jeudi soir, le restaurant se transforme en salle de bal. 

« C’est avant tout pour la danse que je viens ici », souffle Giovanni, un jeune homme au style années 30 et au souffle toujours court après moult pirouettes. « La soirée commence toujours par une leçon, puis on se laisse aller et on s’exerce jusqu’au bout de la nuit. Mais bien entendu, la dimension sociale du lieu rend ce rendez-vous très particulier. » Pourtant, en regardant à droite et à gauche, rien de particulier à signaler.

« Moi, je n’avais aucune idée de l’historique du lieu en arrivant ici la première fois », admet Giulia. « Lorsque j’ai compris l’idéal de mixité prôné ici, j’ai été d’autant plus séduite ! », ajoute dans un sourire cette brune qui semble tout droit sortie d’un gala des années folles. Il est vrai qu’au Basaglia certains danseurs ne sont pas tout à fait comme les autres… Ou plutôt si, car en Italie, depuis les années 1970, le « fou » a retrouvé une place dans la cité. « Enfermer une personne parce qu’elle est malade, si on y réfléchit, ça n’a pas de sens ! », remarque justement Michelangello, un habitué de 46 ans, étudiant en sociologie à l’université toute proche. Cet électricien de métier au visage poupon et au phrasé lent vient au café Basaglia parce qu’il y trouve « un espace où [s’]exprimer ».

Le midi, le café Basaglia se transforme en salle de restaurant
Le midi, le café Basaglia se transforme en salle de restaurant. (photo Daphnée Breytenbach/8e étage)

C’est cette idéologie qu’Ugo Zamburru prône dans cet espace. Psychiatre depuis trente ans dans des structures publiques, lui qui est aujourd’hui responsable d’un centre spécialisé se rend quotidiennement au café pour s’assurer du bon fonctionnement des lieux. « Le fou fait peur », souligne cet homme aux yeux rieurs. « L’idée était donc de créer un lieu où se rencontrer. Abattre les frontières, apaiser les craintes. » 

En 2007, le café Basaglia s’installe dans un ancien studio de cinéma. C’est un restaurant, mais surtout un lieu de rencontres, d’ancrage. « À table, tout le monde est plus relax », s’amuse Ugo Zamburru entre deux bouchées. Dès midi, la structure offre des repas. Une cuisine toute simple, mais saine et bonne, de l’avis d’Ugo. Les menus sont concoctés par des volontaires dont Ilaria, jeune femme de 23 ans, arrivée en service civique l’année précédente et qui est restée depuis. « J’étais sensible au sujet, mais c’est une expérience qui m’a transformée », souligne la jeune femme derrière le comptoir. En salle, des serveurs prennent commande et amènent les plats. « Tu ne sais pas qui est malade, c’est tout l’intérêt »

RÉVOLUTION BASAGLIA

Attablé sur le toit-terrasse du café Basaglia, un après-midi ensoleillé, Giancarlo Rossi, psychothérapeute barbu aux yeux fatigués, revient sur la loi sans laquelle le café n’aurait pu voir le jour. Il nous apprend que le café éponyme se revendique de l’héritage de Franco Basaglia, ce psychiatre italien qui, dès le début des années 1960, avait critiqué les asiles psychiatriques et déclaré souhaiter redonner des droits aux patients. 

Giancarlo Rossi, psychothérapeute, aime flâner sur la terrasse du café Basaglia. (photo Daphnée Breytenbach/8e étage)
Giancarlo Rossi, psychothérapeute, aime flâner sur la terrasse du café Basaglia. (photo Daphnée Breytenbach/8e étage)

Dix ans plus tard, ce critique de l’institution asilaire transformera deux asiles en expériences de communautés thérapeutiques. À Trieste et Gorizia, le fondateur de la psychiatrie démocratique (1973) a défait les camisoles, ouvert les portes, donné accès aux jardins, proposé des ateliers créatifs et instauré des assemblées coopératives durant lesquelles patients et équipe soignante discutent et prennent des décisions, tous ensemble. Les individus psychiatrisés y retrouvent droits et libertés. Il s’agit là des deux piliers de la doctrine de Basaglia. Sans eux, le soin et la réinsertion sont impossibles. 

Cette mise en pratique de la critique des institutions psychiatriques devient loi le 13 mai 1978. La loi 180, dite « loi Basaglia », impose la fermeture des asiles dans toute la Botte et la gestion de la psychiatrie par les ASL (NDLR, « Azienda Sanitaria Locale » en italien, des agences sanitaires locales). Giancarlo Rossi explique l’importance de cet ancrage : « Si je suis de ce quartier et que je suis emmené à 70km de là dans un moment de fragilité, cela empêche toute possibilité d’aller mieux »

Au Basaglia, il n’y a pas de chef. « Ce n’est pas simple, surtout quand on doit payer le salaire de dix personnes à la fin du mois. » Les schizophrènes, bipolaires ou psychotiques qui travaillent ici sont embauchés, rémunérés et participent aux prises de décision comme les autres. « Les gens pensent que les malades mentaux sont violents ou ne savent rien faire », constate Michelangello. « Mais ce n’est qu’un préjugé », ajoute l’étudiant de sociologie qui parle régulièrement du café à la fac. Pour le fondateur du Basaglia, la personne doit sortir de son rôle de malade. 

(photo Daphnée Breytenbach/8e étage)
(photo Daphnée Breytenbach/8e étage)

Il interrompt son repas pour mettre un terme à un petit accrochage à l’entrée de la cuisine. « La mère, qui est là-bas, n’a pas supporté que l’on critique le comportement de son fils, en stage ici », explique-t-il en s’asseyant. « Mais ce n’est pas parce qu’il a un problème psychiatrique qu’il doit mal se comporter. Quand on entre ici, on joue son rôle, comme tout le monde. »  

UNE RADIO POUR INTÉGRER

Une partie plus difficile à jouer pour certains que pour d’autres. « Chaque personne doit se battre pour s’adapter, c’est la vie ! », constate, philosophe, Michelangello. La radio est l’activité la plus adaptée aux troubles psychiatriques proposée dans ce lieu. Chaque mardi après-midi, un groupe de taille variable se retrouve. Une semaine sur deux, c’est l’enregistrement de l’émission Pro Loco, diffusée en direct sur RadioOhm. Une émission inspirée de la Colifata argentine, une émission de fous.

Cette semaine-là, la conférence de rédaction se transforme en concert privé. Valerio Camussa sort la guitare et chante des airs connus de tous. Thème de l’émission en préparation : la montagne. Chaque nouvelle idée est prétexte à chanson, reprise immédiatement par éducateurs et malades. 

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Marcello Giangualano anime cet atelier. Derrière son air sérieux, ce jeune trentenaire aux idées claires cache un sourire. Pour lui, l’horizontalité prime, même s’il est souvent là pour recentrer les débats. « Qu’on soit malade ou non, la parole de chacun a la même valeur », affirme-t-il. 

Si l’émission ne parle pas de psychiatrie, le format est adapté aux personnes souffrant d’un trouble psychiatrique. « Le dispositif radiophonique « contient » le délire, en quelque sorte. » Une manière de redonner de la confiance et de permettre à ceux qui souffrent d’affirmer leur identité singulière. Pour Valerio, c’est une évidence. « Ma santé mentale est bien meilleure depuis que je participe à ce projet et que je fréquente le café. Et c’est encore plus vrai pour ma vie sociale », s’enthousiasme-t-il d’une voix puissante et enjouée.

Et c’est bien là tout l’enjeu : redonner à chacun un rôle dans la société. Ici, untel est serveur avant d’être malade. Un autre est musicien, avant d’avoir des problèmes psychiatriques. « Il est vrai que si une personne vient travailler et commence à sentir que ça ne va pas, elle trouvera probablement des oreilles plus attentives pour l’aider », avoue Giancarlo Rossi. 

UN ESPACE BIENVEILLANT, SANS JUGEMENT

Au risque d’en faire un petit cocon duquel le malade, enfin perçu comme un individu à part entière, ne sortirait plus. Le Basaglia, en outre d’offrir un havre de paix, se veut un espace où l’on parle de la « Polis » — la politique en italien. On s’y intéresse à la société telle qu’elle est, telle qu’elle va, afin de s’ouvrir l’esprit au monde extérieur. 

Dans les réunions publiques, les NoTav, des opposants au projet de ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin, débattent. D’autres organisent une collecte de fonds pour venir en aide aux sinistrés des tremblements de terre du centre de l’Italie. D’autres encore, parlent d’inviter des écrivains ou des artistes. Tous les sujets sont bons pour faire penser ce groupe atypique et lui permettre, chacun avec sa folie, de créer un monde plus tolérant.