Stand de tir et portrait d’Hitler, bienvenue au Motor Bar de Donetsk

En République populaire de Donetsk, un bar autrefois emblématique pour les bikers vient de rouvrir ses portes, grâce à un Russe. Étudiants, motards, et jeunes s’y retrouvent autour d’une bière. Stand de tir et musique sont au rendez-vous, à condition de respecter le couvre-feu : 23 heures…

(photos Laurent Carre/8e étage)
(photos Laurent Carre/8e étage)

À deux pas du square Lénine, épicentre de Donetsk, trois bécanes sont garées devant un curieux édifice. L’une immatriculée en Ukraine, l’autre en Russie et la troisième en République populaire de Donetsk. En levant les yeux, l’avant d’une Harley jaune flashy encadre l’entrée d’un des hauts-lieux des soirées donetskites : le Motor bar. 

« Cet endroit respecte vraiment l’âme des motards, on s’y sent bien », s’extasie Andrei, trente-cinq ans. Le Russe a fait 10 000 kilomètres pour retrouver Yulia, sa copine bikeuse, à Donetsk. « Notre rencontre ? C’était en août dernier… On a eu notre premier rencard l’été sur le lac Baïkal ! C’était vraiment romantique », raconte avec nostalgie cet ancien trader. 

Avec la guerre et la sécession, le système bancaire ukrainien et européen a cessé de fonctionner à Donetsk. Résultat, Andreï a perdu son emploi. Depuis, il travaille dans une station énergétique. Yulia, elle, voit d’un bon œil le gouvernement qui a émergé de cette guerre fratricide. La jeune femme affirme l’apprécier, tout comme « les rues mieux entretenues » et « les roses aussi ». Tout en assumant son patriotisme, la designer de publicités ne « s’encombre pas de discours politiques », soi-disant ça ne l’intéresse pas. Pourtant, comme la plupart des habitants de la ville, elle « souhaite que la guerre finisse rapidement »

Au-delà de leurs sentiments, le couple est uni par une solide russophilie. D’ailleurs, son petit ami l’exhibe fièrement au travers d’un tee-shirt CCCP Gagarin (NDLR, URSS Gagarin ; du nom du célèbre cosmonaute soviétique), qui l’accompagne dans sa chevauchée depuis Vladivostok. Ces mordus de deux roues connaissaient bien la réputation du Motor bar avant d’y être conviés par son nouveau patron russe. « Tous les motards du Donbass avaient l’habitude de s’y réunir avant la guerre. Mais le changement de proprio au début du conflit a transformé l’esprit du bar. » 

Andrei et Yulia viennent régulièrement au Motor Bar. (photos Laurent Carre/8e étage)
Andrei et Yulia viennent régulièrement au Motor Bar. (photos Laurent Carre/8e étage)

Le nouveau propriétaire, Edward, ancien fonctionnaire du ministère des Transports de la jeune république, a troqué ses tampons administratifs pour un tablier de cuisinier dans son propre établissement. Le chef a un objectif précis pour son bar : « le ramener à son essence originelle ! » 

Pas de bière « bylê » (blanche) ou « tchiorny » (brune) pour Andreï et Yulia. Après un café, une pizza et quelques passes de rock langoureuses sur du Nirvana, les moteurs de leurs Honda redémarrent pour une nouvelle chevauchée de couple. Cigarette au bec, un soldat encore en treillis rentre boire sa bière après avoir contrôlé nos accréditations presse. 

« J’ADORE TIRER ! »

Au bout d’un couloir de briques aux lueurs rougeâtres, une cage ouvre sur un petit escalier. Au sous-sol, un long comptoir grunge attire le regard des clients vers une scène improvisée. Le groupe Kastam est en train de jouer. La double pédale métallique du batteur assourdit la cave. 

(photos Laurent Carre/8e étage)
(photos Laurent Carre/8e étage)

Un drôle de serveur en livrée contraste avec les motos pendues au plafond et les néons technicolors tout droit sortis des années quatre-vingt. Un jeune au crâne rasé discute avec un blond et son pote coiffé d’une casquette à l’envers. Un type qui ressemble à s’y méprendre au nouveau tsar du Kremlin boit une bière avec sa femme. Un peu plus loin, deux jeunes filles aux sourcils bien dessinés et au maquillage impeccable boivent une bière assise autour d’un tonneau d’huile. 

Natacha et Olya ont vingt et un ans. Toutes deux ont grandi à Donetsk. Les deux copines ont déménagé pour leurs études et ne voient que rarement « leurs proches depuis le début de la guerre ». Chaque retour en ville est donc l’occasion pour elles de « se concentrer sur leurs familles et d’oublier les combats », explique Olya. 

Par « combats », la jeune femme fait allusion aux échanges de tirs d’artillerie quotidiens qui terrorisent la population. Manifestement peu habituée à croiser des Européens, Natasha, étudiante côté ukrainien, demande, rêveuse, comment sont les hommes français. « Est-ce qu’ils sont plus beaux que chez nous ? », fantasme-t-elle. Dans leur discussion « girly », les amies oscillent entre légèreté et violence, rattrapées par la réalité d’un conflit dans lequel elles sont immergées depuis près de quatre ans. « La guerre nous a privées d’énormément de choses », murmure avec pudeur Natacha, avant d’ajouter « je ne comprends pas pourquoi on devrait en payer le prix et être séparées des gens qu’on aime ! » 

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Sur le comptoir, un discret cœur patriotique aux couleurs de la république rappelle aux fêtards la réalité de leur nouvelle autarcie bleu noir rouge. Leur bière finie, les deux copines filent dans une arrière-salle du bar, « pour tirer quelques plombs ». Original même à Donetsk, l’établissement accueille aussi les clients dans son stand de tir underground. 

Au fond d’une cellule aménagée derrière un grillage, Olya et Natacha chargent des plombs à air comprimé dans des carabines. En face d’elles, deux mannequins en plastique font l’amour sur un lit en fer à côté d’un faux pendu nazi. Dîma désamorce les carabines des filles avant d’aller repositionner les canettes. Le trentenaire, qui travaille au Motor bar depuis le début de la guerre, a connu ses différents propriétaires. 

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De part et d’autre du stand de tir, les têtes réduites de Staline et d’Hitler décorent les murs de ce lieu devenu depuis la guerre un véritable défouloir pour la jeunesse de Donetsk. Le drapeau nazi frappé du mot « smert » (mort) rajoute un symbole historique, hommage aux victimes ukrainiennes du IIIe Reich. Entre deux fous rires avec Natacha, Olya s’exclame : « J’adore tirer ! » 

« JE SUIS RESTÉ COINCÉ DANS UNE CAVE PENDANT VINGT-QUATRE HEURES »

Après un break de cinq minutes, le groupe reprend son concert. Accoudé au bar, un couple d’étudiants écoute la musique en battant la mesure. Danil et Vika se sont rencontrés à l’université de musique de Donetsk. Lui est un déplacé de guerre. Elle a grandi dans la capitale indépendantiste. 

(photos Laurent Carre/8e étage)
(photos Laurent Carre/8e étage)

Le clarinettiste a vu sa vie changer radicalement « en lisant les infos sur Internet en juillet 2014 ». Sa maison, située dans la république autonome de Lughansk, a été détruite lors d’un bombardement. Il a vécu les moments « les plus noirs de sa vie » dans une cave à la même période. « Il devait être 21h. Je traînais avec mes potes dans un parc de la ville. On a entendu un bombardement. C’était une frappe aérienne de l’armée ukrainienne. On s’est réfugiés dans un sous-sol pendant vingt-quatre heures. On était pratiquement à poil, car c’était l’été. On n’avait ni bouffe, ni eau, ni vêtements de rechange, ni téléphone. On a eu extrêmement peur. » 

Peu bavarde jusque-là, Vika l’interrompt : « La guerre nous a vraiment fait prendre conscience que la vie de nos proches ne tient qu’à un fil, tout peut s’arrêter du jour au lendemain. » La voix de la jolie pianiste est remplie d’émotion. « On chérit chaque instant… Quand nos grand-mères nous parlaient de la Seconde Guerre mondiale, on n’y prêtait pas attention. Et maintenant, c’est nous qui sommes confrontés aux bombardements ! » Quand elle entend parler du plan de réunification du Donbass souhaité par Kiev, Vika a peur. « Je crains qu’il n’y ait plus aucun respect de la part de l’Ukraine avec tout ce qu’il s’est passé… que si l’on est à nouveau un seul pays, nous soyons catalogués pour toujours comme des séparatistes… » Entre deux morceaux de Tchaïkovski, pour elle, et de Rachmaninov, pour lui, le couple vient chaque semaine écouter les concerts de métal du Motor bar avec des amis. 

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Pourtant, à la différence des grandes villes européennes, l’état de guerre ambiant met systématiquement un point final à la fièvre du samedi soir à Donetsk. Chaque soirée depuis trois ans à quelques exceptions près, les fêtards de la république indépendantiste doivent rentrer chez eux pour le couvre-feu de vingt-trois heures.

Dîma sort du stand de tir passe en fumant une clope. Danil l’acclame, les bras au ciel, en s’écriant « ce mec est un héros ! ». Son exploit ? Permettre à la jeunesse de Donetsk « de penser à autre chose que la guerre ».

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