Otage pendant 6 ans, le Suédois Johan Gustafsson raconte le quotidien d’AQMI

Johan Gustafsson a retrouvé la Suède en juin 2017 après avoir passé presque six ans prisonnier d’une organisation terroriste islamique. Alors que la plupart des médias suédois et européens se sont contentés d’annoncer sa libération et son retour, Johan a accepté de raconter au journaliste suédois Martin Schibbye sa vie en tant qu’otage d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et le quotidien de cette organisation terroriste.

Johan Gustafsson, tel qu’il est apparu dans l’une des vidéos publiées par ses ravisseurs.
Johan Gustafsson, tel qu’il est apparu dans l’une des vidéos publiées par ses ravisseurs.

Nous sommes au lendemain de la conférence de presse. Johan Gustafsson, qui a été retenu en otage par des terroristes pendant 2 039 jours en Afrique, vient à peine de quitter un studio télévisé. Il n’a pas encore eu l’occasion de passer en revue les journaux, pleins de ses interviews, ni les stations de radio et de télévision suédoises qui diffusent en boucle la nouvelle de son retour. Leur point commun : tous sont revenus sur sa conversion à l’islam. « C’était une stratégie de survie et, dans la mesure où j’ai été forcé de me convertir, je me considère comme n’ayant jamais été musulman », lâche-t-il alors que nous nous asseyons pour parler.

La longue barbe qu’arborait Johan au moment de son arrivée a été rasée. Il semble frais, le regard à la fois alerte et amical. Après s’être « converti », Johan explique s’être senti plus en sécurité. Cet acte lui a donné l’impression que le sable avait arrêté de s’écouler dans le sablier. Que le compte à rebours précédant son exécution s’était, à défaut de s’arrêter, au moins ralenti.

Si sa conversion à l’islam relevait avant tout d’un acte de survie, elle a cependant amené un avantage inespéré. Les prières régulières sont devenues pour Johan le seul moyen de compartimenter ses journées. « Ils nous confiaient certaines tâches entre les différentes prières. »

Sa vie de musulman converti était un peu plus libre, ce qui a permis à Johan d’étudier ses ravisseurs et notamment la manière dont ils s’occupaient des agneaux. Au départ sans cesse en train d’essayer de s’enfuir, les agneaux finissaient par s’habituer aux hommes qui leur donnaient à manger. Ils devenaient si dociles qu’ils courraient vers les gardes le jour où ils venaient les égorger. « Je ne voulais pas devenir l’un de ces agneaux et j’ai senti que la même chose risquait de m’arriver si je ne me remémorais constamment la situation dans laquelle j’étais », explique Johan.

Le Suédois est quelqu’un de prudent. Il réfléchit avant de parler. Peut-être était-il déjà comme cela avant son enlèvement. Calme, observateur. Ou peut-être que ce sont ces années passées comme otage dans le désert qui l’ont transformé.

LA NUIT OÙ TOUT A BASCULÉ

Johan Gustafsson est âgé de 36 ans, fin 2011, quand il décide d’effectuer une traversée du Mali à moto. Il s’inquiète alors davantage des accidents de la circulation que d’être capturé par des terroristes. Après tout, les risques semblent raisonnables. Il ne se doute pas que quelques mois plus tard, la situation dans le nord du pays va dégénérer.

Accompagné d’un groupe d’amis, se joignant à d’autres motards au fil de son trajet à travers l’Europe et le continent africain, Johan a commencé le voyage de ses rêves : partir de Suède pour aller jusqu’en Afrique du Sud à moto. Au Mali, d’autres voyageurs lui recommandent de visiter Tombouctou. Seulement, sous ce vernis de touristes venus danser et faire du shopping se cache un ensemble complexe de factions luttant pour obtenir leur indépendance ainsi que des organisations terroristes, nouvellement formées et recrutant dans la région.

Inconscient du danger, Johan décide de passer la nuit dans un hôtel du coin en compagnie du Hollandais Sjaak Rijke et du Sud-Africain Stephen McGowan. Une nuit, Johan entend de l’agitation dans la cour, où sa moto était garée. Alors qu’il se précipite dehors, il est accueilli par un homme armé d’une Kalachnikov. 

C’est là qu’il voit Rijke et McGowan qui avaient été emmenés de force à l’extérieur avant d’être jetés dans la remorque d’un camion. À leur côté, un Allemand qui décide de sauter. Johan se rappelle avoir entendu deux coups de feu. Il a immédiatement su qu’il était mort. Attachés et couverts par un filet, Johan et ses compagnons sont embarqués dans un périple brutal de 24 heures à travers le désert. Ainsi débute sa vie d’otage. Elle durera presque six ans. 

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Johan est constamment déplacé entre différents camps, principalement dans le désert. Il est forcé d’apprendre à vivre en extérieur, qu’importe les conditions, dans ce gigantesque désert.

Par la taille, le Mali est le septième pays d’Afrique. Il souffre depuis longtemps de l’agitation interne causée par l’existence de différents groupes ethniques dans les régions du sud, où se situe le pouvoir économique et politique, et de minorités au nord, majoritairement touarègues. Au cours des vingt dernières années, plusieurs rébellions ont secoué le pays — qui fût une colonie française jusqu’en 1960. La plupart du temps, les troubles ont trouvé leurs origines dans le nord. Les accusations de violation de droits de l’homme et de discrimination sont monnaie courante. 

Quelques mois à peine après l’arrivée de Johan au Mali, l’un de ces groupes rebelles étend son territoire vers le sud. Des Touaregs qui protestaient contre le régime central dans le sud viennent de proclamer la création d’un État indépendant : « Azawad ». Au même moment, des officiers de l’armée ont saisi le pouvoir lors d’un coup d’État. Le Mali est au bord de l’explosion. 

Le président ayant fui le pays, la moitié nord du Mali est tombée entre les mains des rebelles. C’est ce vide qui a donné à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), une milice islamique radicale, l’occasion d’affronter les forces séculières et de capturer la ville historique de Tombouctou. Peu de temps après, différents groupes d’extrémistes religieux contrôlent presque l’intégralité du nord du Mali. AQMI a interdit la musique, l’alcool et la télévision dans toutes les zones sous leur contrôle. 

Johan se remémore la confusion totale qui a rythmé ces quelques premiers mois. Lui, Stephen McGowan et Sjaak Rijke sont transférés d’un endroit à l’autre, enchaînés, afin de ne pas être repérés. Lorsque ses ravisseurs demandent à Johan s’il a fait son service militaire, pour qui il vote et quel type d’éducation il a reçue, il comprend qu’ils recueillent des informations qu’ils utiliseront contre lui, des raisons potentielles de l’avoir capturé.

« POUR MOI C’EST DU MARKETING »

Après six mois de captivité, une équipe télé d’Al-Jazeera a interviewé Johan. Face caméra, les ravisseurs ont affirmé que l’otage était bien traité. Quand on a demandé à Johan ce qu’il pensait d’AQMI, c’était la première fois qu’il entendait parler de l’organisation.

« Je ne savais pas de quoi il parlait [le journaliste d’Al-Jazeera], alors j’ai commencé à parler d’Al-Qaida, de ce que c’est vraiment. À mon avis, c’est une entité abstraite, une sorte de fantôme créé par les États-Unis pour effrayer les gens après les attentats du 11 septembre. »

Aujourd’hui, alors qu’il est de retour à la maison et en sécurité, Johan continue d’avoir du mal avec le terme « Al-Qaida ». Pour lui, cela ne demeure qu’un terme qui a été imaginé pour instiller la peur. Johan n’a d’ailleurs jamais entendu ses ravisseurs parler d’AQMI ou d’Al-Qaida. « Pour moi, c’est du marketing. »

Mais alors qui sont les hommes qui l’ont gardé en otage là-bas, dans le désert ?

Johan décrit le leadership du groupe comme une minuscule secte religieuse intégriste, dont la plupart des membres sont passés par « l’AQMI algérien ». Pendant plus d’une décennie, ils se sont silencieusement infiltrés au Mali et, au moment où Johan a été kidnappé, ont réussi à se rapprocher de familles religieuses locales, afin de lier les liens linguistiques et culturels nécessaires pour mener à bien leur effort de recrutement.

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Il a appris de ses ravisseurs que lorsque les premiers membres du groupe sont arrivés au pays, la nourriture et l’argent étaient rares et qu’ils évitaient les zones peuplées. Cependant, une fois que ceux qui sont venus d’Algérie ont établi des contacts avec les familles arabes au Mali, et que ces dernières les ont accueillis, ils ont pu aller de l’avant. Un frère a d’abord recruté un autre frère. Un autre a recruté ses cousins. Comme l’organisation vivait de dons et de rançons, la logistique est vite devenue un défi majeur.

« Aussi bien nous, les personnes kidnappées, que les kidnappeurs étions gardés à l’écart des locaux. »

À l’origine, les gardes de Johan sont principalement des Arabes originaires du nord du Mali, mais, avec le temps, des Touaregs et même de jeunes hommes noirs fuyant les régions du sud du pays viennent grossir leurs rangs. 

Parfois, les relations entre Arabes et Touaregs sont tendues. « Les Arabes ne les aimaient pas beaucoup. Lorsque j’ai choisi d’étudier le touareg, on m’a dit que c’était une « langue à la con », pourquoi vouloir apprendre leur langue ? Vous devez apprendre à parler arabe. »

Les Touaregs, en revanche, se considèrent comme le peuple du désert. « C’étaient des gens fiers et dotés de plus d’humour », raconte Johan. Parmi les recrues, on compte aussi de jeunes hommes aventureux ayant fait le voyage depuis des pays d’Afrique du Nord comme le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie.

« Ils étaient éduqués et trouvaient leur inspiration dans des personnalités internationales comme Oussama ben Laden. Ils avaient tous lu les mêmes histoires sur Internet et fondaient leur colère sur l’oppression des musulmans par le monde occidental. » Même s’ils ne connaissaient pas grand-chose de la vie dans le désert, ces hommes étaient à la fois passionnés et fidèles au groupe et à sa cause, ce qui ne les a aucunement empêchés de rapidement entrer en conflit avec les recrues locales.

Peu de temps après l’enlèvement de Johan Gustafsson, AQMI occupe la capitale historique du désert, Tombouctou

Dans un autre documentaire, diffusé lui aussi par Al-Jazeera, quelques habitants de Tombouctou sont interviewés. Une femme y raconte qu’Al-Qaida lui donne de la nourriture et que ses membres apportent des vêtements à leurs enfants. D’autres décrivent la présence d’Al-Qaida comme leur donnant l’impression d’être prisonniers dans leur propre ville. Un homme plus âgé explique qu’ils avaient déjà « une sorte de charia, celle que nous appréciions, mais que cette nouvelle charia n’est pas une chose que nous reconnaissons ou sous laquelle nous souhaitons vivre ».

À en croire Johan, officiellement AQMI a déclaré être largement soutenue dans les villes et les villages. Les leaders en Algérie ont également confirmé qu’ils entretenaient de bonnes relations avec les locaux. Et en effet, lorsque l’organisation capturait des villes, cela se ressentait immédiatement en matière de nouvelles recrues. « Ça devenait facile de se joindre à eux. Autrement, comment trouver ces groupes perdus au milieu du désert ? »

Lorsque AQMI n’était pas présent dans les villes, le recrutement stagnait. « Là-bas, ils n’ont réussi à recruter que des « types du désert » et ils ne s’avéraient pas tous utiles. »

Diriger une faction terroriste bien organisée avec des membres analphabètes se révèle un exercice difficile. Toute communication doit se faire verbalement. Il est également compliqué de convaincre les recrues des villes fidèles à la cause de rester : « Ceux qui ont abandonné leur emploi ou leurs études et ont sauté dans des camions pour les rejoindre ont réalisé après coup, quand ils se sont retrouvés traqués dans le désert, que ce n’était peut-être pas si amusant que ça. » Une vie dans le sable, sans Internet, sans téléphone portable ni télé, n’était pas exactement ce qu’ils avaient imaginé et Johan a fini par apprendre que certaines recrues avaient quitté l’organisation. « Après un certain temps, beaucoup ont pensé que ce n’était pas une vie, et ils nous ont avoué à nous, les otages, ce qu’ils ressentaient. »

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Ils ont raconté à Johan et aux autres que lorsqu’ils sont entrés dans Tombouctou, AQMI a acheté le soutien des habitants en leur distribuant de la nourriture et en leur fournissant gratuitement de l’électricité. « Pourtant, dès qu’ils ont quitté la ville, on a entendu des histoires selon lesquelles les gens de Tombouctou avaient fait la fête, dansé nus sur les toits, mis la musique à fond et bu de l’alcool fort », s’exclame Johan.

Certains accusent le régime malien d’être plus effrayé à l’idée de voir émerger un mouvement politique laïque pour l’indépendance dans le Nord que de voir se dégrader ses relations avec l’étranger. Ce serait la raison pour laquelle les autorités ont détourné le regard au lieu de réagir aux nombreux enlèvements d’AQMI ayant eu lieu dans la région. Certains sont même allés jusqu’à affirmer que le contre-espionnage malien ne veut pas renoncer à sa « poule aux œufs d’or » — faisant ici référence à l’argent des rançons versées à AQMI.

Mais quel rapport entretenaient les ravisseurs avec le régime malien ?

« Lorsque l’armée malienne s’est déplacée dans le nord, personne ne l’a bien accueillie », relate Johan. « Tout le monde les déteste. S’il y a quelque chose qui unit les différents peuples du Nord, islamistes comme groupes laïques, c’est bien leur haine viscérale de l’armée malienne. »

Beaucoup de recrues ont confié à Johan ce que l’armée leur avait fait subir. « L’un d’eux m’a raconté être orphelin, que son père avait été abattu avant d’être brûlé au bûcher. Il m’a dit que dès qu’il voyait un « Bambara » (NDLR, le plus grand groupe ethnique africain noir au Mali ; qui occupe les plus hautes sphères politiques), il ne pouvait s’empêcher de provoquer une bagarre. »

Les Bambaras : une autre cause de dispute parmi les ravisseurs de Johan. Car pour les Arabes présents, leur groupuscule est avant tout un mouvement religieux qui ne doit pas tabasser les musulmans.

Les dirigeants d’AQMI s’efforçaient tant bien que mal de donner l’impression que leur mouvement était le seul à pouvoir unir le Mali et apaiser les tensions entre les différents groupes du pays. Johan a cependant eu l’impression que leur motivation réelle n’était pas tant d’inculquer des convictions religieuses et des rêves de califat chez les recrues, mais qu’elle trouvait plutôt son origine dans une forme de racisme et de haine du pouvoir, c’est-à-dire du sud. « J’ai eu le sentiment que la motivation religieuse n’était que secondaire, surtout chez les Touaregs. »

LES TOUAREGS, MÉPRISÉS PAR LES MOUDJAHIDINES

AQMI a été contraint de partager son terrain d’occupation avec le « Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA) », une faction rebelle laïque fondée en 2011. Principalement composée de Touaregs, elle exige l’indépendance du nord. « Pendant un moment, alors que nous étions emprisonnés dans les montagnes, des bus entiers de Touaregs venaient rejoindre AQMI. Ils ne leur donnaient pas de Kalachnikov, mais des fusils plus basiques et plus vieux qui avaient été volés dans les bases de l’armée », se rappelle Johan.

Les nouvelles recrues laissaient perplexes les leaders d’AQMI. « Ils ne connaissaient pas les versets du Coran les plus basiques, ce qui est obligatoire pour un musulman. Alors ils s’asseyaient, tout comme moi, pour les mémoriser. » Tandis que Johan et ces nouveaux Touaregs étudiaient nerveusement, assis en cercle, l’homme fort de la faction se frappait souvent le front de la main, faisant la grimace, clairement agacé par leur faible niveau de connaissances. « Eux, la vraie élite, les Moudjahidines (NDLR, combattant de la foi qui s’engage dans le jihad), pestaient d’être coincés avec ces moins que rien. »

Pourtant, à en croire Johan, les nouvelles recrues ont permis d’améliorer l’ambiance dans le camp. « Ils étaient marrants, badins et aimaient jouer dans le désert, alors que les leaders se la jouaient gros durs, « Nous ne sommes pas là pour nous amuser ! Nous devrions souffrir. Tout est « haram » (NDLR, interdit). Nous sommes des islamistes ! »

TOUT POUVAIT CHANGER EN UN CLIN D’OEIL

Dès le début, Johan demande s’il peut avoir un jeu de plateau — un backgammon. Comme il pensait qu’il s’agissait d’un jeu avec des racines moyen-orientales, il se disait que ce serait peut-être autorisé. On lui répond que c’est interdit. Puis un jour, lui et ses codétenus sont déplacés dans un nouveau camp. Là-bas, Johan obtient son backgammon. Un jour, un commandant algérien leur permet même de jouer au football.

« Il nous a jeté un ballon et nous a dit : « Allez-y, jouez au football ! » Alors, c’est ce que nous avons fait. Pendant ce temps, nos ravisseurs riaient. Ils trouvaient que c’était hilarant. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais vu quelqu’un jouer au football et ils ne comprenaient pas le concept de marquer un but. Ils voulaient juste se précipiter sur le ballon et taper dedans. »

Le ballon de football terminait souvent sa course dans des arbres ou des buissons épineux, et, peu importe l’ardeur avec laquelle ils essayaient de le réparer, au bout d’un moment, il est devenu inutilisable. Par la suite, le football a de nouveau été interdit, et l’idée même de jeu est devenue « haram ».

« Ça allait et ça venait », se souvient Johan.

LES VIDÉOS

Alors qu’ils étaient dans le désert, Johan et les autres otages ont été forcés de tourner dans des vidéos. Ils ont d’abord cru que cela signifiait qu’ils allaient être exécutés. Mais après un certain temps, les films ont intégré leur routine. Les ravisseurs essayaient généralement de se montrer plus impitoyables qu’ils ne l’étaient vraiment. Ils enchaînaient les otages, pour le spectacle, et une fois le tournage terminé, ils recommençaient à se socialiser avec eux comme d’habitude.

Lors d’un enregistrement, les prisonniers ont été forcés d’enfiler un uniforme orange de Guantanamo. « Nous devions nous mettre à genoux et les supplier de nous épargner. » Après cette épreuve, Johan a demandé à celui qu’il pensait être le leader pourquoi ils les retenaient en otage, en lui disant : « Nous ne sommes pas des Américains ».

Le chef a mal compris la question de Johan, croyant qu’il cherchait à comparer ce qu’il vivait à ce que pouvait traverser un détenu de Guantanamo. « J’ai essayé de lui expliquer que j’étais Suédois et que nous aussi nous pensions que Guantanamo était criminel et totalement contre-productif. »

Johan retente sa chance lors d’un interrogatoire, en demandant au leader ce dont ils sont accusés. « Je voulais comprendre. Je pensais que la Suède, avec son soutien à la Palestine et ses protestations contre l’invasion de l’Irak […], ferait une sorte de différence. » Mais ses questions ne l’ont mené nulle part. Il n’y avait de toute façon pas de logique dans ce qu’avait subi Johan et ses codétenus. Ils avaient d’abord été enlevés, puis accusés. Pas l’inverse.

« Parfois, leur motif semblait être l’invasion de l’Irak, d’autres fois les caricatures de Mohammad, voire la guerre en Afghanistan. Cela m’a donné l’impression qu’il n’y avait en fait aucune raison particulière. »  Début 2013, des soldats français et des avions de chasse sont déployés au nord du Mali et, avec l’aide de la guérilla touarègue du MNLA, réussissent à repousser les islamistes. Quand, bien plus tard, la Suède enverra elle aussi des troupes au Mali, l’information ne sera pas communiquée à Johan. « Bien que je sois certain qu’ils étaient très bien informés à ce sujet. »

Une troupe suédoise au Mali. (Photo/Gustav Dahlgren/Forces armées suédoises)
Une troupe suédoise au Mali. (Photo/Gustav Dahlgren/Forces armées suédoises)

« C’ÉTAIT IMPOSSIBLE DE COMPRENDRE CE QUI SE PASSAIT »

L’OEI (NDLR, l’Organisation de l’État islamique) commence à faire parler d’elle en Irak et en Syrie, apprennent Johan et les autres otages grâce aux vidéos de propagande ultra-produites que leurs ravisseurs leur montrent. On leur annonce également la prise de contrôle de chaque nouvelle ville par l’OEI. Seul souci : le membre de l’organisation qui leur présente les films ne leur montre pas dans l’ordre chronologique. Résultat, certaines villes qui ont été capturées plus tard semblaient déjà perdues. « C’était impossible de comprendre ce qui se passait », se rappelle Johan.

Lorsque la création d’un nouveau califat est annoncée, plusieurs de leurs ravisseurs laissent entendre que, même s’ils ont juré fidélité à Al-Qaida, ils sont désormais de tout cœur avec l’OEI. « Ils ont été très impressionnés par ce qu’ils ont vu, et nous disaient souvent : “Bientôt, ils vont prendre Bagdad”. » Même si c’était de la pure propagande, les films nous offraient un petit aperçu de ce qui se passait dans le monde extérieur. 

Johan n’oubliera jamais la première vidéo d’exécution qu’il a regardée.  « Nous étions assis là, en train de regarder un Américain vêtu d’un uniforme orange qui suppliait qu’on le laisse en vie et qui parlait de son frère. Puis ils lui ont tranché la gorge. » Les informations que Johan reçoit sont contradictoires. Ses kidnappeurs lui ont également dit : « Nous ne faisons pas ce genre de vidéos ».

Avec le temps, les ravisseurs parlent de moins en moins de l’OEI. Lorsque Johan demande comment ils s’en sortent — s’ils ont déjà pris Bagdad —, ils lui répondent que le groupe est désormais en conflit avec l’OEI. Peu de temps après, un nombre toujours plus important de ses gardiens commencent ouvertement à critiquer l’OEI. Puis, ils ont commencé à montrer [aux otages] d’autres sortes de vidéos.

« Nous voyions des longs métrages dans lesquels les dirigeants discutaient de tout ce qui ne va pas avec l’OEI. Et, du fait qu’ils ne sont plus considérés comme musulmans. » Pour l’otage, c’est un soulagement de voir que l’OEI ne capture pas davantage de villes et que l’organisation semble se désolidariser.

« C’était la meilleure chose qui pouvait arriver de notre point de vue », ajoute Johan. « Pour tous les jeunes gens qui regardaient des films de propagande en occident, la question n’était plus de savoir s’ils devaient se joindre au combat, mais pour qui combattre ? » 

LE PROFESSEUR

Très vite, Johan partage sa hutte avec un jeune Libyen. Un jeune homme calme et bien éduqué, qui enseigne le Coran aux autres. Johan venait de se convertir à l’islam et, lui-même de nature tranquille, s’entend bien avec son nouveau colocataire, allant jusqu’à partager son eau avec lui pendant les périodes de rationnement. Pourtant, quand Johan lui demande s’il peut lui enseigner l’arabe, le Libyen ne l’aide que très peu. Il souhaite surtout s’entretenir de questions religieuses.

L’un des étudiants assistant aux cours du Libyen sur le Coran est un homme vif originaire de Guinée. Analphabète, il prétend savoir lire, ce qui devient une source de conflit. Le professeur libyen et le Guinéen se disputent constamment.

Johan devine les doutes qui commencent à habiter le professeur libyen, au visage fatigué. Lui qui avait coupé tous les liens avec sa patrie pour se donner corps et âme à la cause, se rend compte que la vie dans le désert n’est pas ce à quoi il s’attendait.

« Les hommes du désert sont rustiques et conservateurs. Ils font les choses à leur façon. Ils ne connaissent pas grand-chose en dehors de leur petit monde, mais ils savent tout de cette vie. Ils ne peuvent pas lire, parlent seulement la langue régionale et sont très méfiants envers tout le reste », explique Johan. Dans le désert, sans connaître les fondamentaux — les voitures, les puits et les chameaux —, vous ne survivrez pas, qu’importe le nombre de livres que vous avez lus.

Johan Gustavsson en train de regarder des photos de ses ravisseurs. Ici, pendant son interview avec Martin Schibbye de Blankspot.
Johan Gustavsson en train de regarder des photos de ses ravisseurs. Ici, pendant son interview avec Martin Schibbye de Blankspot.

« Donc, même si le Libyen était bien plus éduqué que les hommes du désert, il était traité comme quelqu’un qui ne connaissait rien », raconte Johan. « Il savait lire, mais n’avait aucune idée de comment extraire de l’eau d’un puits, ou comment monter une tente. Il avait donc face à lui un groupe d’étudiants qui ne le respectaient pas. »

MISSIONS SUICIDE

Quelques mois plus tard, Johan a l’occasion de regarder une autre vidéo. Celle-ci de très mauvaise qualité. Malgré les images floues et tremblantes, Johan reconnaît l’homme. Il s’agit du Libyen, tenant à la main un fusil automatique et un chargeur.

« Il avait toujours l’air aussi fatigué que dans mon souvenir. On avait l’impression qu’il était fatigué de vivre. Ensuite, il commence à tirer, une balle après l’autre. Boum ! Boum ! Boum ! Boum ! C’est généralement l’un des passe-temps favoris des gens du désert. Il vide son chargeur dans un tas de cailloux. Il entre dans une voiture et conduit en direction d’un petit fort de sable quelque part au loin. Il fonce droit dans le fort. On voit une épaisse fumée, et c’est fini. »

Pour Johan, la vidéo ressemble davantage à un suicide ordinaire qu’à une vidéo de quelqu’un qui vient de mourir pour sa cause. Johan a fini par comprendre que ceux qui effectuaient des missions suicide étaient généralement des étrangers. « Au cours de mes six années là-bas, je n’ai jamais entendu parler d’une mission suicide qui aurait été réalisée par une recrue locale. »

Abu Leith, une autre recrue extérieure, venait du Sahara occidental. Une caractéristique qui perturbait Johan. « Quand je lui ai demandé s’il avait été actif au sein du Front Polisario et s’il s’était battu contre l’occupation marocaine, j’ai senti que c’était une question qui le mettait mal à l’aise. » Abu Leith a avoué à Johan qu’il ne tenait pas le Polisario en haute estime. « Il m’a dit : “Ils se battent juste pour leur propre pays. Moi, je me bats pour la religion”. »

Abu Leith était un peu plus âgé que les autres. La plupart des recrues du coin avaient la vingtaine, celles de l’étranger généralement 30 ans et plus. Avant de les rejoindre, Abu Leith avait travaillé dans un restaurant. L’une de ses compétences était de savoir faire cuire du pain dans le désert, et ce sans qu’il soit plein de sable.

« Il a scié un baril en deux et en a fait un four, puis il a graissé une plaque de métal et a cuit une miche de pain au goût incroyable. » Pour Johan et les autres otages, ce pain était un festin extraordinaire. Les leaders, en revanche, n’appréciaient pas du tout les talents d’Abu Leith.

« La voiture qui lui avait été affectée était tout aussi magnifique. Il connaissait la valeur de l’argent et voulait pouvoir prendre soin d’une voiture qu’il n’aurait jamais pu s’offrir, comme si c’était la sienne. » Lorsqu’Abu Leith les transportait quelque part, ils n’avaient pas le droit d’accrocher leurs bouteilles d’eau à la fenêtre (pour les garder au frais) parce que les bouteilles risquaient d’abîmer la peinture.

Les autres membres du groupe considéraient les voitures comme un butin de guerre, ou comme un bien acheté avec l’argent donné à leur cause — un consommable somme toute. Mais Abu Leith, lui, avait connu la pauvreté et accordait beaucoup de soin aux petits détails. Au fil du temps, les autres ont commencé à se moquer de sa méticulosité. « Conserver un intérêt pour les choses de ce monde, pour un bien matériel, était mal vu. Pour eux, tout était à propos de l’au-delà », ajoute Johan.

Cela n’a pas empêché Abu Leith de persévérer. Il prenait méticuleusement soin de tout dans le camp, pendant que le chef, originaire d’Algérie, le regardait faire en buvant du thé. Abu dirigeait aussi la prière et récitait le Coran d’une voix suave. Cela non plus n’a pas été apprécié. « Après un certain temps, il a commencé à s’adapter. Il a délibérément tenté de se négliger, de conduire sans faire attention et, de différentes manières, essayait de montrer qu’il n’était pas coincé dans le monde dans lequel nous vivons. »

Vue du village de Telly, au Mali. (photo DR)
Vue du village de Telly, au Mali. (photo DR)

Abu Leith a aussi commencé à passer de plus en plus de temps avec Johan et les autres dans la tente des otages. Un jour, alors que leurs ravisseurs faisaient la fête, il leur a même apporté un grand bol de dates fraîches. « C’était difficile de ne pas l’apprécier », dit Johan. « Et quand il était avec nous, il pouvait se détendre un peu. »

Alors, quand Johan a appris qu’il existait une vidéo de la mission suicide d’Abu Leith, il était perplexe. Lui ? Entre tous ?

Dans la vidéo, Abu Leith entre dans un camion et déclare : « Tout le monde ne choisit pas ce chemin ». Ensuite, il fonce vers un camp de soldats d’Ecowas, en dehors de Tombouctou. Le pick-up contient un baril d’explosifs. Une chanson démarre, Abu Leith commence à chanter. Johan pense que c’est à ce moment là que quelqu’un choisit le jihad : quand le monde entier est devenu un inconnu à ses yeux.

CEUX QUI ONT CHANGÉ D’AVIS

L’un des ravisseurs du camp de Johan a renoncé à effectuer une mission suicide et lui en a parlé. Il lui a raconté la manière dont les autres étaient rentrés dans un délire, en chantant « Jannah, Jannah! » (NDLR, Ciel ou Paradis) et comment ils avaient réagi en apprenant que lui avait fait marche-arrière. « Quoi ? », se sont-ils exclamés. « Tu ne veux pas aller au Ciel ? » Il leur a répondu : « Hum… Oui, bien sûr que je veux finir au Ciel. Je le veux, mais mon âme n’en a pas le courage. »

« Mais si tu veux aller au Ciel, tout ce que tu as à faire c’est ça et tu finiras au paradis, c’est garanti. Pourquoi veux-tu rester dans ce monde ? Ce n’est qu’une succession de difficultés. Il fait froid, puis il fait chaud et les femmes puent. Maintenant, nous allons à Jannah, où les beautés nous attendent. Tu es sûr de ne pas vouloir ça ? », ont-ils insisté ?

L’homme est vite devenu un problème pour le groupe après cet épisode. « Je veux dire… Qu’est-ce qu’ils pouvaient faire de lui ? Une personne noire, originaire du sud, ne sachant pas récupérer l’eau d’un puits, ne sachant pas s’occuper d’un chameau et ne connaissant pas la langue… »

Lui aussi a commencé à passer de plus en plus de temps avec les otages. Plus il s’isolait, plus les chefs le traitaient mal. « Les Arabes ont passé l’hiver dans de jolies tentes isolées sur trois côtés, moi-même et Steve (NDLR, McGowan, originaire d’Afrique du Sud et kidnappé en même temps que Johan) vivions dans une cabane inconfortable. Elle était si petite que nos jambes ne tenaient pas à l’intérieur quand on s’allongeait. Heureusement, nous avions des couvertures dans lesquelles nous envelopper. Les recrues noires venues du sud, elles, n’avaient qu’à se blottir sous les arbres, dans le froid. » L’homme qui avait échoué sa mission suicide faisait partie de ceux qui gelaient à la belle étoile.

Un jour, la ségrégation et le racisme ont révélé leur visage d’une façon encore plus flagrante. Un mouton venait d’être abattu et ils ont prélevé son foie qui, selon la religion islamique, devrait être partagé de manière égale entre tous. « Même nous, les prisonniers, en avons reçu un morceau, mais pas lui », se rappelle Johan. « Il s’est mis à fulminer, en silence. ».

LE « CHAUFFEUR DE TAXI »

Dans le documentaire « Orphelins du Sahara », réalisé par Al-Jazeera, plusieurs dirigeants d’Al-Qaida au Mali sont interviewés. Johan reconnaît immédiatement plusieurs d’entre eux lorsqu’on lui montre des captures d’écran imprimées. « Là, le voilà », souffle Johan, avant de se murer dans le silence.

Il tient à la main une photo de l’homme qui l’a conduit au camp après son enlèvement en novembre 2011. Ironiquement, c’est la même personne qui l’a conduit vers sa liberté, près de six ans plus tard. Depuis 2011, cet homme a pris du grade et est devenu l’un des chefs. « Cet homme est intelligent. Nous l’appelons le « chauffeur de taxi ». Il ne m’aimait pas du tout, il voyait à travers moi. »  

Capture d’écran du documentaire d’Al-Jazeera “Les Orphelins du Sahara.”
Capture d’écran du documentaire d’Al-Jazeera “Les Orphelins du Sahara.”

Après sa conversion à l’Islam, pour rester en vie, il a reconnu le nouveau statut de Johan comme musulman, mais n’a pas prononcé le moindre mot à ce sujet. « Il est malin. Il savait très bien que je jouais un jeu, et lui jouait le sien. »

Le « chauffeur de taxi » était aussi arrogant que sûr de lui. Un jour, alors que Johan marchait autour du camp, pour faire un peu d’exercice, il le rencontre, lui aussi à pied. « Tout à coup, il sort sa Kalachnikov, qu’il avait sur le dos. Il l’arme et tire une rafale juste à côté de moi. Comme ça, sans raison. »

Johan le décrit comme un homme ambitieux. Sa famille est venue de Libye et il a confié à Johan que, s’il était resté à la maison, il serait devenu clerc. « C’est un homme avide de pouvoir. »

Comment Johan considère-t-il le « chauffeur de taxi » maintenant qu’il est revenu à la maison, en sécurité, mais après avoir survécu à cette expérience unique — vivre près de six ans dans le désert en coexistant avec des terroristes ? « La colère est un instinct humain qui n’est pas très productif. Vous n’avez pas les idées claires lorsque vous êtes en colère. La rage et la colère peuvent être de bonnes réactions si vous vous défendez contre un grizzly, mais pas si vous vous attaquez à une personne », commente Johan en regardant à nouveau l’image.

Johan assure qu’il n’a rien d’un homme violent, et dit ne pas savoir s’il serait capable de tuer quelqu’un. Néanmoins, une partie de lui pense que si une occasion de s’enfuir s’était présentée, ou si les otages avaient décidé de résister et qu’il y avait eu des tirs, il aurait souhaité que ce chef soit l’une des cibles. « Cet homme est très, très dangereux, pour beaucoup de gens », ajoute-t-il. « Et ce n’est pas quelqu’un que vous pouvez amener à changer avec des mots. »

Le « chauffeur de taxi » était aux commandes à l’issu de la détention de Johan. C’est donc lui qui a reconduit le Suédois à la liberté. Lorsqu’on lui a dit qu’il allait être libéré, Johan n’a pas osé le croire. Il a simplement supposé qu’il allait être de nouveau déplacé — et il était fâché de ne pas être autorisé à emporter sa tente et ses quelques objets.

Il s’est passé beaucoup de choses au cours des cinq années et sept mois. Avant que Johan et le « chauffeur de taxi » n’en arrivent à terminer la dernière étape de leur voyage pour Tombouctou, ils se sont assis pour se reposer. « Nous avons parlé un peu et il m’a expliqué que j’étais supposé être remis à d’autres voitures. »

Alors qu’il n’était aucunement convaincu de voyager vers sa liberté, Johan a eu le courage de poser une question : « À quoi bon tout cela ? Qu’as-tu gagné à me garder prisonnier ? » Le chef a commencé à mentionner le Qatar et Johan en a déduit qu’une rançon avait peut-être été payée pour sa libération. C’était la fin du ramadan et Johan se demandait si le Qatar avait ordonné sa libération, car les bonnes actions se voient récompensées à cette période.

Le « chauffeur de taxi » a répondu : « Ta famille est au Qatar en ce moment ». « Mais c’était un dernier mensonge. Ma famille n’a jamais mis les pieds au Qatar. Il m’a menti et cela m’a donné l’espoir qu’ils m’avaient libéré sans recevoir de rançon. » 

Ils se sont ensuite quittés. Après plus de 2 000 jours ensemble, Johan a enfin laissé son kidnappeur derrière lui. Suivant ses instructions, il a marché dans une direction où, supposément, des voitures devaient l’attendre. Au loin, il y avait effectivement un groupe de Land Cruisers et des pick-up — ainsi que les autorités suédoises.

Ce moment, Johan avait essayé de l’imaginer pendant des années. Mettre un pied devant l’autre en sachant que chaque pas serait un pas de plus vers la liberté.


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Issu du site d’information suédois BlankSpot.se, ce long format a été initialement publié sur KrautReporter.de, un magazine en ligne allemand de grands reportages totalement indépendant.

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