Décédés en prison ou assignés à résidence, le triste sort des opposants politiques au Kosovo

Les tensions reprennent au Kosovo. Mais n’ont-elles jamais cessé ? Un pays où l’opposition préfère la politique de la lacrymo à celle des mots, et où une grenade peut exploser à l’entrée de son parlement. Également, un pays dans lequel manifester contre le gouvernement vous expose aux arrestations arbitraires, et où un jeune activiste est mort derrière les barreaux. Rencontre avec des militants assignés à résidence et avec leurs détracteurs.

Le parti d'opposition Autodétermination jette des bombes lacrymogènes dans l’hémicycle. (photo Martin Valentin Fuchs)
Le parti d’opposition Autodétermination jette des bombes lacrymogènes dans l’hémicycle. (photo Martin Valentin Fuchs)

Depuis que Frashër Krasniqi n’a plus le droit de sortir de chez lui, il s’est fait de nouveaux amis : Yanis Varoufakis, Naomi Klein, Kafka, Balzac… Le jeune homme a du temps pour lire. Ses amis de la vraie vie lui ont prêté des appareils de sport, et ses parents le ravitaillent en vivres et en cigarettes. Frashër écoute son nouvel hymne : « Hurricane » de Bob Dylan. Une chanson sur le boxeur américain Rubin Carter, qui a passé 18 ans en prison, avant que la Cour d’appel ne juge son procès inéquitable et ne le libère.

Frashër, lui, verse dans un autre sport de combat : le militantisme politique. Il est membre de Vetëvendosje (Autodétermination), parti nationaliste de gauche kosovar et principale force d’opposition. Tous les dix jours, deux policiers frappent à sa porte pour vérifier qu’il est toujours là. Sans entraves, ni bracelet électronique, il pourrait très bien prendre le large et traverser la frontière albanaise. Mais pourquoi fuir quand on n’a rien à se reprocher ?

Il est accusé d’avoir lancé une grenade sur le parlement du Kosovo, à Pristina. « C’est une invention du gouvernement, parce que nous sommes devenus trop forts pour lui ». Le « gouvernement », c’est le Parti démocratique du Kosovo, fondé par l’Armée de libération du Kosovo, à l’origine de la guerre contre la Serbie. Frashër traîne dans son jogging jusqu’à la cuisine. Il nous y sert du fromage de chèvre et du raki, une eau-de-vie à l’anis qui réchauffe les entrailles. Il sert une deuxième tournée avant de s’affaler dans un fauteuil… Il raconte alors, comment son emprisonnement a commencé : avec une histoire de moto.

Frashër Krasniqi : « Tu ne peux pas combattre ton adversaire en restant sage et pacifiste ».
Frashër Krasniqi : « Tu ne peux pas combattre ton adversaire en restant sage et pacifiste ». (photo Martin Valentin Fuchs)

Le 4 août 2016 à 23:05, des inconnus jettent une grenade sur le Parlement, en plein cœur de la capitale kosovare. Personne n’est blessé, seule la façade est endommagée. La moto qui a servi à prendre la fuite est retrouvée par la police. Et avec elle, l’ADN de Frashër et des autres activistes. Tous fournissent des alibis, mais ils ne collent pas avec les données GPS révélées par leurs smartphones. Les voilà dans le collimateur de la justice.

L’attentat a eu lieu dans un climat de tension politique. Le parti Vetëvendosje venait d’appeler à manifester contre un accord entre le Kosovo et la Serbie. Pour la principale force d’opposition, cet accord menaçait l’intégrité territoriale du Kosovo. La police identifie le vendeur de la moto dont le commerce ne serait pas enregistré. Il serait dans l’illégalité. Pour Frashër, l’homme a été corrompu, manipulé ou mis sous pression.

VERSION OFFICIELLE : LE MILITANT S’EST SUICIDÉ DANS SA CELLULE

Le vendeur assure avoir cédé sa moto à 3 hommes mesurant tous plus de 1,70m. Ils seraient ensuite allés faire des courses au supermarché voisin. Sur les vidéos de surveillance, les policiers identifient trois membres de Vetëvendosje, mais ils ne sont venus que trois heures après l’achat de la moto. Parmi eux, Astrit Dehari, étudiant en médecine et activiste politique.

Manifestation à Pristina contre l'élection du président. (photo Martin Valentin Fuchs)
Manifestation à Pristina contre l’élection du président. (photo Martin Valentin Fuchs)

Quand Frashër parle de son compagnon de lutte, sa voix se fait sourde. Astrit Dehari, qui a été arrêté avec Frashër et quatre autres activistes, lui manque tous les jours. Il a été retrouvé mort dans sa cellule le 5 novembre 2016.

Aujourd’hui, il n’y a plus une ville au Kosovo sans son mur couvert d’un graffiti à l’effigie d’Astrit. Le rapport d’autopsie indique qu’il s’est suicidé. Vetëvendosje ne veut pas y croire.

La mort du jeune homme attise les tensions entre le gouvernement et l’opposition. Quant à l’opinion publique, elle est divisée. Est-ce que Vetëvendosje est capable de mentir pour clouer le gouvernement au pilori ? Est-ce que le gouvernement a du sang sur les mains et a réduit un opposant au silence ?

VETËVENDOSJE, UN PARTI D’OPPOSITION PEU APPRÉCIÉ À BRUXELLES

Il faut dire que Vetëvendosje a le don de déchaîner les passions. Les uns les traitent de communistes, les autres de fascistes. Certains les identifient comme des athées, d’autres les accusent de se faire le porte-voix de l’islamisme. Ses soutiens mettent en avant ses projets de réforme pour lutter contre la corruption et le chômage.

Le siège du gouvernement à Pristina sous protection policière. (photo Martin Valentin Fuchs)
Le siège du gouvernement à Pristina sous protection policière. (photo Martin Valentin Fuchs)

Qu’importe, Vetëvendosje a mauvaise presse à Bruxelles. Nombreux sont ceux de ses membres qui préféreraient une unification avec l’Albanie au lieu de cette adhésion à l’Union européenne (UE) si ardemment désirée par le reste du pays. Pour l’UE comme pour les États-Unis, hors de question de voir émerger une grande Albanie dans la poudrière des Balkans.

Frashër se glisse dans ses pantoufles et s’installe sur un balcon encombré. C’est le seul endroit où il peut prendre l’air. Le jeune trentenaire à la barbe sombre et l’oeil vif, happe tout l’air qu’il peut et crache de la fumée dans la nuit froide : « Tout ce que nous voulons, c’est créer un État autonome. Un État duquel les jeunes n’auraient pas envie de partir ».

UN DES PAYS LES PLUS PAUVRES D’EUROPE, MALGRÉ LES MILLIARDS D’INVESTISSEMENTS

Frashër est prisonnier d’un logement situé dans un lotissement où tous les immeubles se ressemblent. Sa sortie de terre en un temps record témoigne de la croissance accélérée de Pristina ces dernières décennies. Sur les collines qui bordent la capitale du Kosovo, au nord et au sud, défilent grues et pelleteuses. 18 ans après la fin du conflit, le Kosovo traîne encore sa réputation de terrain de guerre. Dans l’imaginaire occidental, Kosovo rime encore avec véhicules blindés, décombres et misère.

Frashër purge une peine d'emprisonnement à résidence depuis août 2016 pour terrorisme. (photo Martin Valentin Fuchs)
Frashër purge une peine d’emprisonnement à résidence depuis août 2016 pour terrorisme. (photo Martin Valentin Fuchs)

Certes, Pristina se développe. Ses bars « hipsters », ses restaurants à burgers et ses boîtes de nuit n’ont rien à envier à ceux de Berlin ou de Vienne. La capitale de l’ancienne province serbe émancipée a aussi vu son économie dopée par des cohortes d’employés des programmes de développement, de diplomates, de juristes, de conseillers, de soldats, et de travailleurs d’ONG.

Ils travaillent sous d’innombrables étiquettes. Là-bas, chaque enfant les connaît par cœur :  EU, UN, KFOR, UNMIK, EULEX, USAID, OSCE. Depuis les bombardements de l’OTAN en 1999, lorsque les États-Unis sont intervenus aux côtés de l’Albanie et du Kosovo, le pays est sous protection de la communauté internationale. « Ils ne résolvent pas le conflit, ils se contentent de le gérer », estime Frashër Krasniqi.

Il faut dire que malgré les milliards investis dans son développement, le Kosovo reste l’un des pays les plus pauvres d’Europe. L’État, qui a déclaré son indépendance en 2008, affiche le taux de natalité et la proportion de jeunes la plus élevée d’Europe. Pourtant, 70% d’entre eux sont aujourd’hui au chômage.

RISQUE DE SÉPARATISME SERBE AU NORD

Avant le morcellement de la Yougoslavie, une large part de la population travaillait dans les grandes manufactures ou dans les mines d’État. De cette économie planifiée détruite par la guerre et démantelée par les privatisations, il ne reste que des bribes. Parmi les cas les plus emblématiques, on trouve le triste exemple des mines de Trepça au nord du pays. L’immense site minier, qui exportait du plomb, de l’argent et d’autres métaux lourds, faisait figure de joyau de la couronne dans l’ex-province serbe. En 1980, les mines employaient 22 000 personnes. Elles ne sont plus que 1500 aujourd’hui. Avec sa tôle rouillée, ses vitres cassées et ses rails envahis par les mauvaises herbes, le site de Trepça a des airs de ville fantôme.

Au nord du Kosovo, Mitrovca est une ville coupée en deux, en partie sous contrôle serbe. (photo Martin Valentin Fuchs)
Au nord du Kosovo, Mitrovca est une ville coupée en deux, en partie sous contrôle serbe. (photo Martin Valentin Fuchs)

Au nord, la guerre a coupé la ville de Mitrovica et la mine en deux. La partie sud est sous pavillons kosovars et albanais, tandis que le drapeau tricolore serbe flotte dans la partie nord. Le nord du Kosovo, abritant les minorités serbes, bénéficie d’une large autonomie. Les deux parties de la ville sont reliées par un pont qui enjambe la rivière Ibar, près duquel sont postés des soldats de l’OTAN.

Le gouvernement de Pristina exerce en fait très peu de contrôle sur la zone nord. L’UE, dans son rôle de médiateur, a permis de démanteler les structures parallèles. Cependant, jusqu’à présent, les habitants du côté serbe n’ont jamais payé d’eau ni d’électricité, pas plus qu’ils ne participent à l’assurance maladie ou ne cotisent pour le système de retraite national.

Aujourd’hui encore, la création d’une communauté de communes serbe fait débat. Celle-ci légaliserait de facto les financements serbes. Les zones qui sont majoritairement peuplées de Serbes bénéficieraient d’une autonomie dans les domaines de la santé, de l’éducation et du développement économique.

Vetëvendosje, principal parti d’opposition au Kosovo, redoute que cette communauté de communes serbe, dotée d’une large autonomie, ne se transforme en un « État dans l’État », à l’image de la République serbe de Bosnie en Bosnie-Herzégovine. L’ancien ministre des Affaires étrangères, Enver Hoxhaj, avait assuré qu’une telle chose ne se produirait pas. Hors de question pour lui de laisser la minorité serbe du Kosovo se doter d’un président, d’un drapeau, d’une police et d’une constitution.  

Cela n’empêche pas qu’à Žitkovac, un village tout proche de la mine, certains Serbes en rêvent « Nous n’avons aucun droit ici », se lamente un commerçant serbe. Il ne se rend guère au sud de la ville que pour vendre ses produits. Dans sa boutique, il a accroché un calendrier à l’effigie de Poutine. « Il doit nous aider à refaire de l’Ibar une frontière. »

Le Président Hashim Thaçi, surnommé « le serpent ». (photo Martin Valentin Fuchs)
Le Président Hashim Thaçi, surnommé « le serpent ». (photo Martin Valentin Fuchs)

Une province serbe autonome dans l’État du Kosovo ? Aux yeux de Frashër Krasniqi et des partisans de Vetëvendosje, ce serait tout simplement la voie ouverte au rattachement du territoire à la Serbie. Face à ce projet, son parti a répliqué en jetant du gaz lacrymogène en plein milieu d’une session du Parlement. Les munitions avaient passé le contrôle de sécurité dissimulée dans les chaussures des députés, des bouteilles en plastique ou des sous-vêtements.  

Aujourd’hui, c’est le Parti démocratique du Kosovo qui est au pouvoir. Issu de l’ancienne armée de libération du Kosovo, il se positionne désormais au centre droit de l’échiquier politique. Selon la majorité, Vetëvendosje entretient l’amalgame entre la politique intérieure et le dialogue avec la Serbie. Un dialogue nécessaire à leurs yeux pour maintenir la paix. Nous rencontrons le président du Kosovo, Hashim Thaçi, dans l’une des luxueuses salles du Parlement. L’entretien se déroule dans une atmosphère tendue. Sans nous laisser terminer nos questions, il nous interrompt sans cesse.

VETËVENDOSJE, UN PARTI DE VANDALES AUX YEUX DU GOUVERNEMENT

Le Parlement rappelle des souvenirs pénibles à Hashim Thaçi. Il retrouve le bâtiment dans lequel sa présidence avait été accueillie par des jets de pierres et de peinture liquide. La clameur des manifestants résonnait ce jour-là jusque dans l’hémicycle. Seul un blocus de la police équipée de boucliers antiémeutes les avait empêchés d’envahir le Parlement.

Mais Hashim Thaçi, qui touchait la présidence du bout des doigts, était demeuré imperturbable. Vetëvendosje avait tenté, en vain, de bloquer son élection en boycottant la séance. Il faudra malgré tout attendre trois tours de vote pour que Hashim Thaçi et le PDK décrochent une majorité. Dans les heures qui suivirent, les rues de Pristina empestaient le gaz lacrymogène. Seule la pluie viendra libérer la ville de sa chape de fumée.

Pour ses détracteurs, Vetëvendosje rime avec vandalisme. Chaque bris de vitre au Parlement fait le jeu de la majorité au pouvoir. Elle ne manque pas de rappeler que les réparations sont payées par les impôts du contribuable. Les violences dans la rue, les dégradations des bâtiments et les fenêtres cassées détournent de nombreux électeurs du parti d’opposition.  

Des masques à gaz au Parlement. Depuis plusieurs mois, l'opposition perturbe les votes à coups de lacrymo. (photo Martin Valentin Fuchs)
Des masques à gaz au Parlement. Depuis plusieurs mois, l’opposition perturbe les votes à coups de lacrymo. (photo Martin Valentin Fuchs)

Les anciens fonctionnaires européens de la mission EULEX, dépêchés pour aider le Kosovo à installer un État de droit, racontent comment ils ont appris à stocker du lait dans leur bureau, pour se rincer les yeux en cas d’attaque-surprise à la lacrymo. Les véhicules de la mission sont régulièrement démolis ou retournés sur le toit. Les militants de Vetëvendosje se contentent de hausser les épaules quand on leur en parle.

Mais où se situe la limite entre l’activisme politique et la violence gratuite ? Frashër a vite fait de trancher la question. « Tu ne peux pas combattre ton adversaire si tu restes bien sage et pacifiste. » Sur cette question, Frashër joint les actes à la parole. Début octobre, l’activiste a été invité à débattre avec son opposant Milaim Zeka sur le plateau d’une télévision locale. La discussion a dégénéré et Frashër en est venu aux mains.

Lors des prochaines élections, Vetëvendosje pourrait bien donner du fil à retordre au président sortant Hashim Thaçi et au PDK. Premier ministre qui a déclaré l’indépendance du Kosovo en 2008, puis président, Taçi n’est pas parvenu à redresser l’économie du pays. Les 200 000 emplois qu’il avait promis se font toujours attendre. Du pain bénit pour l’opposition.

LE PRÉSIDENT HASHIM THAÇI ACCUSÉ DE CRIME DE GUERRE ?

Difficile dans ce contexte de faire passer la constitution d’une entité serbe au nord du Kosovo : rejetée par la moitié de la population selon les derniers sondages, cette décision pourrait coûter très cher à Hashim Thaçi. Autre nuage à l’horizon pour la majorité : un tribunal international spécial veut cette année lancer une action judiciaire contre les membres présumés de l’UÇK, l’ancienne Armée de libération du Kosovo.

Hashim Thaçi était cadre de cette organisation paramilitaire, dont son parti, le PDK, en est l’héritier politique. Durant la guerre du Kosovo, l’actuel président opérait au sein de l’UÇK sous le nom de couverture « Gjarpni » (Serpent). Il était responsable entre autres de la contrebande d’armes et de la formation des combattants. Hashim Thaçi assure que le Kosovo n’a rien à craindre de ce tribunal. Le Kosovo peut-être. Mais lui ? Dans un rapport daté de 2010, le Conseil de l’Europe l’accuse d’avoir orchestré un trafic d’organes prélevés sur des prisonniers serbes et d’avoir commandité plusieurs assassinats.

Jusqu’à présent, pas une enquête ni une procédure judiciaire ne sont venues étayer ces accusations. Pour Vetëvendosje, l’explication est toute trouvée : Hashim Thaçi serait protégé par la communauté internationale, à commencer par les États-Unis. Le pays semble encore loin de pouvoir revenir avec détachement sur son histoire récente. Dan Sokoli en sait quelque chose. Cet étudiant en sociologie travaille pour l’ONG Youth Initiative, avec laquelle il analyse le contenu des livres scolaires sur l’histoire du Kosovo.

D’ANCIENS MEMBRES DE L’UÇK AU GOUVERNEMENT

Dan loue une maison près de l’université avec d’autres chercheurs et militants. Dans le livre d’histoire du Kosovo pour les 15-18 ans qu’il feuillette, les années 1990 tiennent sur une page. Un récit incomplet et biaisé critique ces jeunes activistes. « Les anciens membres de l’Armée de libération du Kosovo font aujourd’hui partie du gouvernement. On n’est pas près de leur retirer leur statut de héros. »

Selon Dan Sokoli, l'armée de libération du Kosovo n'est pas prête de perdre son statut de héros. (photo Martin Valentin Fuchs)
Selon Dan Sokoli, l’armée de libération du Kosovo n’est pas prête de perdre son statut de héros. (photo Martin Valentin Fuchs)

Autant avertir le voyageur : quiconque entreprend un tour du Kosovo trouvera jusque dans la plus petite ville un monument de marbre noir flanqué d’un drapeau de l’Albanie, un aigle noir à deux têtes sur fond rouge. À côté des noms gravés dans le marbre figurent les portraits de jeunes hommes qui ont perdu la vie dans le conflit avec la Serbie. Leurs résistants à eux.

Jusqu’à aujourd’hui, la Serbie ne s’est jamais excusée pour les violences des années 1990. Le Kosovo a payé un lourd tribut en exactions, en pillages et en massacres, qui auraient coûté la vie à 10 000 de ses habitants. Côté serbe, le nombre de victimes est estimé à 2000.

Assigné à résidence sur son canapé, Frashër Krasniqi n’est pas près de passer l’éponge : « Ce sont des actes qu’on ne peut assimiler à des cas de meurtres isolés ». Pas plus que Driton Çausi. Assis dans un café de Pristina devant son expresso, ce député de Vetëvendosje de 38 ans, cigarette aux lèvres, aurait souhaité une catharsis. « Nous n’avons pas eu de procès de Nuremberg, comme il y en a eu un pour juger les criminels nazis ». Au début de la répression dans les années 1990, il était étudiant et suivait des cours d’albanais dispensés illégalement dans les caves et les mosquées. Au Kosovo, 90% de la population est de confession musulmane.

Driton Çaushi : « Nous n'avons pas eu notre procès de Nuremberg, comme il y a eu en Allemagne après la dictature nazie ». (photo Martin Valentin Fuchs)
Driton Çaushi : « Nous n’avons pas eu notre procès de Nuremberg, comme il y a eu en Allemagne après la dictature nazie ». (photo Martin Valentin Fuchs)

La guerre de Bosnie et l’effondrement de l’Union soviétique ont longtemps détourné l’attention de la communauté internationale de ce qui se jouait au Kosovo dans les années 1990. Le président socialiste serbe Slobodan Milošević change la Constitution et abolit le statut de province autonome du Kosovo. En minorité dans l’État serbe, les Albanais sont bannis des écoles, de l’université et du Parlement. À cette exclusion s’ajoutent les discriminations et les brimades quotidiennes. Pendant près d’une décennie, les Kosovars réagissent avec un mouvement de protestation pacifique, auquel a participé le père du député de Vetëvendosje, Driton Çaushi.

En 1997, le conflit se mue en guerre civile. La répression de Belgrade est de plus en plus violente. Les Serbes fusillent, violent et massacrent la population kosovare. L’OTAN réagit en bombardant durant 78 jours les objectifs serbes en Yougoslavie, sans mandat de l’ONU, pour empêcher un génocide albanais. Les photos des réfugiés et des villages en flammes font le tour du monde. Après le retrait des troupes serbes du Kosovo, le territoire est placé sous l’administration de l’ONU.

DES MANUELS D’HISTOIRE À LA GLOIRE DE L’ARMÉE DE LIBÉRATION DU KOSOVO

Pour Driton Çaushi, il n’y avait pas d’autre choix que de se tourner vers l’UÇK et de prendre les armes. Dan Sokoli au contraire, juge que les faits d’armes de l’Armée de libération du Kosovo sont largement surestimés : « J’ai appris seulement récemment qu’il y avait eu pendant plusieurs années une résistance pacifique ». L’étudiant en sociologie ne l’a pas appris à l’école, mais sur YouTube.

Aujourd’hui, le Kosovo est reconnu par 114 des 193 États membres de l’ONU. La Chine, la Russie, l’Inde, mais aussi des membres de l’UE, comme l’Espagne, la Grèce ou Chypre continuent de considérer le Kosovo comme une province serbe. Ils craignent qu’une reconnaissance de cette indépendance n’inspire d’autres minorités ethniques et n’entraîne à de nouveaux troubles.

Pristina la nuit.  « J'ai seulement appris récemment qu’il y avait d’abord eu une résistance pacifique du Kosovo », raconte Laut Çaushi.  (photo Martin Valentin Fuchs)
Pristina la nuit.
« J’ai seulement appris récemment qu’il y avait d’abord eu une résistance pacifique du Kosovo », raconte Laut Çaushi.
(photo Martin Valentin Fuchs)

Dans tous les pays, des inscriptions en rouge maculent les façades des maisons : « Jo Negociata – Vetëvendosje! »« Pas de négociation, autodétermination ! » C’est la revendication principale et la raison d’être de Vetëvendosje : une indépendance totale sans contrôle de la communauté internationale, et la dissolution de la minorité serbe dans l’État du Kosovo, sans intervention de Belgrade.

« Notre classe politique est corrompue et complètement influencée par Bruxelles, parce que l’Europe leur promet la stabilité à n’importe quel prix », maugrée Frashër Krasniqi. La communauté internationale a obligé le Kosovo à se convertir à l’économie de marché, sans que le résultat soit probant. Qui dit économie de marché dit concurrence. Or, il n’y en a pas au Kosovo. Le pays a pourtant subi après la guerre une vague de privatisation tout ce qu’il y a de plus néolibérale.  

JUSTICE : « LES PETITS POISSONS SONT PÊCHÉS, LES SQUALES RESTENT INTOUCHABLES »

Aujourd’hui, le Kosovo peine à produire, et encore plus à exporter. Vetëvendosje, lui, se réclame du patriotisme économique. Le parti veut favoriser les produits kosovars et taxer les importations serbes.

Les puissances qui ont mis en œuvre la naissance du Kosovo sont aujourd’hui sous le feu des critiques, à commencer par l’Union européenne et les États-Unis. Les milliards d’aide au développement n’y font rien. La mission EULEX au Kosovo, avec ses 2000 employés et son enveloppe annuelle de cent millions d’euros, est pourtant le plus important détachement de l’Union européenne en dehors de Bruxelles.

Frashër Krasniqi : « Tu ne peux pas combattre ton adversaire en restant sage et pacifiste ». (photo Martin Valentin Fuchs)
Frashër Krasniqi : « Tu ne peux pas combattre ton adversaire en restant sage et pacifiste ».
(photo Martin Valentin Fuchs)

Depuis la déclaration d’indépendance du Kosovo en 2008, ils s’emploient à transformer la jeune République en État de droit, libre de toute influence politique. EULEX n’a pas qu’un rôle consultatif, la mission européenne peut également lancer des enquêtes judiciaires. Ses juges ont le pouvoir de rendre des jugements et faire procéder à des arrestations. De son côté, Vetëvendosje accuse EULEX de ne s’en prendre qu’aux « petits poissons », et de laisser les squales hors de ses filets.

Dans cette matinée de février, des étudiants à besaces se pressent sur le chemin de l’Université de Pristina. Le campus, avec ses bâtiments en dalles de béton préfabriquées dont le crépi s’écaille, pourrait incarner à lui seul l’architecture socialiste. La bibliothèque nationale du Kosovo, une structure en acier coiffée de 99 coupoles, a des airs d’OVNI. Dans les années 1980, l’Université de Pristina avait été le point de départ de la révolte étudiante contre Milošević et son régime.

UN EXODE DE MASSE VERS L’EUROPE CENTRALE ET ORIENTALE

La génération actuelle se trouve aux prises avec d’autres problèmes : trouver un stage dans un pays de l’Union européenne, travailler à l’étranger où y passer ses vacances. Pourtant, obtenir un visa relève du parcours du combattant, qui demande de présenter un nombre incalculable de documents et des relevés de compte. En 2015, le pays a connu un exode. Des dizaines de milliers de personnes ont quitté le pays pour gagner l’Europe centrale et orientale. De nombreuses familles se sont installées à l’étranger et envoient de l’argent à ceux qui sont restés.

(photo Martin Valentin Fuchs)
(photo Martin Valentin Fuchs)

Cet exode de masse s’est appuyé sur un important réseau de passeurs. Le Kosovo fait en effet partie des derniers pays d’Europe à ne pas être dispensé de visa pour entrer dans l’espace Schengen. Ce pays, dont le territoire est plus petit que la région parisienne, compte de nombreux jeunes et de nombreux chômeurs. Ils n’ont que de maigres perspectives au pays.

Le passeport kosovar n’inspire que la morosité, y compris du point de vue de l’UE. Un terreau parfait pour l’implantation de Vetëvendosje ? Au fond d’une salle de cours aux murs dénudés, une étudiante s’interroge : « Ils n’ont pas de chance. Personne ne fait rien pour eux. Mais est-ce une solution d’aller briser des vitres ? »

Le militant Frashër se compare à un boxeur, et ce n’est pas Milaim Zeka, qui se remet sûrement encore du coup de poing que lui a assené l’activiste, qui dira le contraire. Heureusement pour Frashër, qui vient tout juste d’être libéré, la demande de Zeka de prolonger son assignation à domicile a été rejetée. L’occasion pour le militant de Vetëvendosje de préparer avec ses camarades la prochaine manifestation de l’opposition.

Traduction : Pierre Pauma


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Ce long format a été initialement publié sur KrautReporter.de, un magazine en ligne allemand de grands reportages qui, tout comme 8e étage, est totalement indépendant.

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