Les enfants soldats d’Ukraine

Le conflit armé qui a débuté en 2014 en Ukraine de l’Est, peu de temps après la révolution pro-européenne de Maïdan à Kiev et la destitution du président Viktor Ianoukovytch, a déjà coûté plus de 10 000 vies humaines à l’Ukraine.

(photo Joao Bolan/8e étage)
(photo Joao Bolan/8e étage)

En août 2014, la petite ville de Ilovaisk s’est transformée en champ de bataille opposant les forces du gouvernement ukrainien aux insurgés prorusses. Pris dans les tirs croisés, la plupart des civils ont fui la ville. Ceux qui n’avaient nulle part où se cacher se sont terrés dans des sous-sols humides des mois durant.

Depuis, la ligne de front s’est déplacée ; ce qui n’empêche pas les habitants de se remémorer les effusions de sang qu’a connues la ville cet été-là.

Trois ans plus tard, le drapeau flambant neuf de la République populaire de Donetsk (RPD) flotte au-dessus de la ville. Le gouvernement prorusse de la RPD a renommé Ilovaisk « la ville des héros » et injecté d’importantes sommes d’argent dans des campagnes de propagande visant à attirer de nouvelles recrues militaires. Des affiches qui vantent les mérites de l’armée décorent quasiment chacune des façades de Ilovaisk, rappelant au passage à ses habitants qui sont leurs héros.

La première chose qu’aperçoivent les élèves de l’école n°12 d’Ilovaisk quand ils se rendent en cours le matin est le portrait souriant du commandant Mikhail Tolsykh, imprimé sur une affiche trônant à l’entrée de l’établissement scolaire. « Le héros de la RPD », affirme le poster à sa mémoire. Enfant, Mikhail a effectué sa scolarité dans cette école.

En 2014, à l’âge de 34 ans, Tolsykh rejoint la milice de la RPD et crée son propre bataillon – connu sous le nom de « Somalie » – pour combattre l’armée ukrainienne. Surnommé Giwi, l’Ukrainien a gagné ses galons en menant ses troupes lors de la bataille sanglante de l’aéroport de Donetsk et en prenant part à la bataille d’Ilovaisk. En 2016, il est officiellement honoré du titre de « Héros de la RPD » et promu colonel. Un an plus tard, en février 2017, il décède, victime d’une explosion dans son propre bureau. Bien que les coupables n’aient jamais été identifiés, le gouvernement autoproclamé de la RPD accuse les forces ukrainiennes.

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De bonne heure, un matin d’été, un groupe d’enfants en habits militaires se tient massé devant la porte de l’école. À la place de manuels scolaires, ils ont à la main une kalachnikov factice. Ces enfants viennent ici trois fois par semaine, non pas pour étudier les maths ou la lecture, mais pour se former aux tactiques de guerre.

Un patch noir orné d’une tête de loup, d’épées et de l’inscription « Steppen Wolves » (« Loups des Steppes ») est cousu sur la manche de leurs chemises. Le « club patriotique militaire », comme il se fait appeler, s’est donné pour objectif d’enseigner aux enfants les connaissances minimum requises pour le combat, la médecine, le maniement des armes et le tir tactique.

« Je me souviens, j’étais dehors et j’ai vu un avion au-dessus de ma tête », raconte Alena, 11 ans, se remémorant un combat de 2014. Sa chevelure blonde et sauvage est dissimulée sous une casquette kaki qui rappelle ses yeux verts. « Mon père m’a ordonné de rentrer à la maison. Ensuite, il a regardé les avions par la fenêtre pendant un moment. Le lendemain, ils ont bombardé la ville. »

Alena raconte qu’ils se sont cachés dans le sous-sol de son grand-père un mois durant. Quand les bombardements ont cessé, elle était transie de peur à l’idée de sortir à l’extérieur. Aujourd’hui, sa mère lutte pour joindre les deux bouts. La gare où elle travaillait a été endommagée par les combats et son salaire a été tronqué. Alena, elle, trouve du réconfort auprès des Loups des Steppes.

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Elle a rejoint le club quand son professeur d’EPS est venu chez elle pour lui proposer d’en faire partie. Sa mère y était indifférente, tant que l’inscription était gratuite et que le club gardait sa fille occupée après les cours. Au départ, Alena trouvait les exercices ennuyeux et se pensait incapable de courir aussi longtemps ou de faire des pompes sur les poings. Pourtant maintenant, elle confie préférer ça aux leçons de piano ou aux cours de dessin.

« Nous sommes partis nous entraîner sur le terrain à cinq heures du matin et ils nous ont appris à démonter notre fusil, le remonter et tirer », raconte Alena. « J’ai vraiment aimé ça. Même si je n’ai touché aucune cible. »

Alena a invité sa meilleure amie, Elya, onze ans également, à rejoindre le club. Maintenant, les filles passent leur temps ensemble. Elya rêve de rejoindre les rangs de l’armée, comme son grand frère.

Elle raconte qu’elle veut défendre sa ville natale « des Ukrainiens qui nous attaquent et veulent la détruire ». Elle se tourne vers Alena en quête d’approbation avant de poursuivre : « Mon frère se battait. Il est parti pendant un long moment sans nous dire où il était. J’étais assise dans la cave à attendre son retour. »

Alena et sa meilleure amie Elya, toutes les deux âgées de onze ans.  (photo Joao Bolan/8e étage)
Alena et sa meilleure amie Elya, toutes les deux âgées de onze ans.
(photo Joao Bolan/8e étage)

Un grand jeune homme vêtu d’un uniforme militaire, baskets jaunes aux pieds, entre dans le gymnase mal éclairé. Les filles se mettent à courir pour rejoindre les autres enfants déjà alignés et droits comme des « i ». « Bonjour commandant ! », s’écrient-ils à l’unisson. « Le peloton est prêt ! »

Maksim, le commandant du club âgé de dix-huit ans, explique que les enfants l’ont élu, mais qu’il leur faudra lui trouver un remplaçant quand il sera diplômé à la fin de l’année. Il avait quinze ans quand la guerre a éclaté. Sa mère, qui l’élevait seule, l’a emmené en Russie au moment où le conflit s’est intensifié. Quand les rebelles prorusses ont repris la ville, sa mère et lui sont revenus. Ses amis lui ont alors parlé du club militaire et Maksim a décidé de les rejoindre.

Le jeune commandant aime porter l’uniforme militaire et se dit honoré d’arborer l’emblème du club. Plus tard, il veut devenir un vrai commandant de la milice militaire. Beaucoup de ses amis partagent ce rêve.

Maksim, 18 ans, est le commandant des Loups des Steppes.  (photo Joao Bolan/8e étage)
Maksim, dix-huit ans, est le commandant des Loups des Steppes.
(photo Joao Bolan/8e étage)

« Quand les Loups des Steppes arrivent à l’école, ils regardent Mikhail et veulent devenir comme lui, défendre notre patrie », déclare le commandant en se baissant pour ramasser un fusil de bois. « Quand je demande aux autres membres du club ce qu’ils prévoient dans le futur, ils me répondent tous qu’ils vont entrer à l’académie militaire ».

Maksim s’est senti Ukrainien pendant les quinze premières années de sa vie. Ce n’est que récemment qu’il a changé d’état d’esprit.

« L’Ukraine a tout détruit. Des gens sont morts », raconte Maksim en regardant par la fenêtre. « Je me considère comme Russe dorénavant. Je parle russe. La Russie nous aide plus que l’Ukraine ; elle au moins elle paye une pension à ma grand-mère. »

(photo Joao Bolan/8e étage)
(photo Joao Bolan/8e étage)

Sasha, douze ans, prend également l’entraînement très au sérieux. Il court, armé de son fusil factice, à travers le gymnase, accompagné de deux camarades, pour défendre une position militaire imaginaire.

« J’aime tout de l’univers militaire. Des tanks aux armes à feu », raconte-t-il tout en s’amusant avec une grenade factice. « Je suis venu ici, car cela va m’être utile pour ma vie future, quand j’irai combattre ».

Son grand frère a rejoint l’armée ce qui rend Sasha très fier. « Mon frère est un héros, comme Mikhail Tolstykh. C’est vrai qu’il n’a gagné aucune médaille pour le moment, mais il défend son pays ».

En août 2014, Sasha est resté caché dans un abri antiaérien avec sa famille pendant que la ville était bombardée. Il se souvient du tir de shrapnel qui a tué ses voisins. « Ils cuisinaient dehors et la bombe est tombée tout près d’eux, tuant un homme d’environ quarante ans », se remémore Sasha. « Une autre bombe a frappé l’avant de la maison, tuant une femme ».

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Pendant un instant, Sasha demeure silencieux, fixant le vide comme s’il tentait de se rappeler quelque chose. « Nous pensions que nous étions une seule et même nation », lâche-t-il, brisant le silence. « Ils appellent ça une OAT : Opération Anti Terroriste. Nous, nous appelons ça une guerre civile. C’est la guerre ! Si j’étais appelé au combat, j’irais ! »

Le garçon se lève, défroisse son uniforme et saisit sa kalachnikov avant de retourner à l’entraînement. Les enfants s’exercent à évacuer un blessé du champ de bataille. Rampant sous les barbelés, un groupe de quatre enfants armés finit enfin par atteindre le camarade blessé.

Pendant que le médecin dispense les premiers secours au « patient » et lui applique un garrot, les trois autres surveillent l’arrivée de potentiels ennemis à travers le viseur de leur arme. Soudain, une grenade tombe à leurs pieds, rebondissant sur le parquet du gymnase. « Grenade ! », crie Maksim avec un sourire cynique. Pour ceux qui ne se jettent pas à terre, la partie est terminée.

Maksim est convaincu que le club des Loups des Steppes va faire de ces enfants des gens meilleurs et, surtout, de meilleurs combattants. Sa vision du futur est d’un optimisme naïf. « Ils vont revenir en héros ! », affirme le commandant, la voix tremblante. « Nous allons gagner ! Tout le monde va revenir en vie et en bonne santé, couvert de médailles ! »

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