Facebook, sperme, pipette : comment les couples lesbiens organisent leur propre PMA

Le gouvernement devrait proposer l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples lesbiens et aux femmes seules en 2018. Néanmoins, certaines n’attendent pas que la loi soit votée pour faire des enfants. Sur des groupes Facebook ou des forums, ces femmes contactent des hommes prêts à donner leur sperme et réalisent leur propre insémination à l’aide d’un simple bocal et d’une pipette à aspirine.

(Illustration Anissa Katz/ 8e étage)
(Illustration Anissa Katz/ 8e étage)

Le ciel est gris en ce début d’après-midi. Quelques gouttes de pluie humidifient le trottoir de cette petite ville de la région lyonnaise. Seb est seul dans son appartement. Il ne recevra ses prochaines « invitées » qu’en fin de semaine.

Ses invitées ? Des femmes qu’il ne connaît pas vraiment. Pas en vrai, en tout cas. Pour l’instant, ils n’échangent qu’à travers leurs écrans d’ordinateurs ou de téléphones. « Elles me demandent mes origines, s’il y a des maladies graves dans ma famille, quel est mon signe astrologique », énumère le quadragénaire en faisant défiler ses messages. Puis il reprend : « Italien/Espagnol avec les yeux bleus, cette fois, j’ai eu tout bon. Elles choisissent aussi au physique, donc ça veut dire que je ne suis pas trop moche », s’amuse-t-il, assis sur son canapé, une tasse de café à la main.

Même s’il est célibataire en ce moment, le futur rendez-vous de ce papa de trois enfants n’est pas le fruit d’un « match » sur un site de rencontre. Non, il fait partie d’un groupe Facebook qui permet aux donneurs de sperme, comme lui, et aux couples lesbiens ou aux femmes seules d’entrer en contact. Il en existe une vingtaine sur lesquels sont postées plusieurs centaines d’annonces comme celle-ci :

« Bonjour, nous c’est Kelly et Mathilde, en couple depuis bientôt un an et demi. Nous commençons nos recherches pour un donneur à l’artisanal, nous voulons bien le connaître avant toute chose. Nous pouvons nous déplacer à une centaine de kilomètres maximum (sic). »

Seb est inscrit sur l’un d’eux depuis un an et demi. Dans son groupe, ils sont 1 131 donneurs ou « receveuses » qui ne veulent pas attendre l’ouverture de la procréation médicalement assistée à toutes les femmes comme devrait le proposer le gouvernement l’année prochaine dans le cadre de la révision de la loi relative à la bioéthique.

Lui se dit favorable à l’ouverture de la PMA aux couples de femmes. En revanche, il n’aide pas les femmes seules. « J’estime qu’il faut être en couple pour avoir un enfant. Moi je suis tout seul et je galère énormément. Heureusement, la maman de mon dernier n’est pas loin. »

« JE ME MASTURBE DANS UN BOCAL »

Sur les cinq couples d’homosexuelles qui ont déjà eu recours à ses services, trois femmes sont tombées enceintes.

« Je me masturbe dans un bocal puis je le pose sur la petite tablette installée dans leur chambre. Elles récupèrent le sperme à l’aide d’une pipette comme celles qui servent à donner des médicaments aux enfants. Puis elles font l’insémination elles-mêmes. C’est très simple », raconte celui qui se considère comme un « simple géniteur ».

(Illustration Anissa Katz/ 8e étage)
(Illustration Anissa Katz/ 8e étage)

Seule contrainte, ses gamètes ne doivent pas rester trop longtemps dans le bocal, à l’air libre. C’est ce que l’on appelle la méthode artisanale. C’est celle qui est la plus sollicitée par les couples lesbiens.

Pendant que ces derniers procèdent à l’insémination, Seb descend les deux étages qui mènent à son appartement et part faire un tour. « Ce sont les futures mamans qui décident du moment opportun. Elles peuvent passer plusieurs jours chez moi. Je ne demande rien, elles sont en vacances comme je dis. Elles ne font ni le ménage ni les repas. Même si une fois, une Sénégalaise m’a préparé un poulet avec une recette de chez elle. Ça m’avait fait super plaisir. » Pour que ses invitées se sentent bien, ce papa au foyer a même condamné une partie de son salon pour leur aménager une petite chambre.

LYON, RENNES, BORDEAUX, VICHY

Pour lui, partager quelques jours avec ces couples est aussi une façon de s’assurer qu’il ne commet pas une erreur. « Je ne fais pas un enfant à la première venue », résume-t-il avant de détailler sa pensée : « je regarde s’il n’y a d’excès dans la consommation d’alcool ou de cigarette. Une fois enceinte, la future maman devra arrêter et je ne veux pas qu’elle mette au monde un enfant malade parce qu’elle n’aura pas su se tenir ».

« Le bien-être de l’enfant, c’est le plus important », renchérit Victor*, contacté par Seb au téléphone. Encore étudiant, il a réalisé son premier don à 17 ans, pour aider des amies. Avec lui, la rencontre se déroule dans l’intimité d’une chambre d’hôtel.

Pourtant, le jeune homme pense bientôt arrêter cette activité. « Je veux aider dix couples au plus », se justifie-t-il. Dix, c’est aussi le nombre de naissances maximum autorisé par donneur dans les CECOS. C’est dans ces Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains que se déroulent les PMA légales pour les couples hétérosexuels. « Mais si les couples me recontactent pour un deuxième enfant, je reste disponible pour eux », précise Victor.

(Illustration Anissa Katz/ 8e étage)
(Illustration Anissa Katz/ 8e étage)

Même raisonnement pour Seb qui relance la conversation sur la probabilité que les futurs enfants se rencontrent, sans savoir qu’ils sont demi-frères ou demi-soeurs. « J’ai de la chance. Pour l’instant, les couples que j’aide habitent très loin les uns des autres. Mais c’est vrai que plus on fait d’enfants, plus ils ont de chances de se rencontrer », concède-t-il.

Cependant, tous les donneurs ne se posent pas ces questions. « Je ne calcule pas et je ne veux rien savoir après », coupe Gérard*, 54 ans. Lui se déplace directement chez les femmes qu’il aide. « La seule chose que je demande », reprend le quinquagénaire, « c’est un dédommagement par rapport aux kilomètres effectués ». Des milliers en deux ans qui l’ont mené de Lyon à Rennes, Bordeaux, ou encore Vichy.

1 500 EUROS POUR UN DON

« Certains veulent carrément qu’on leur paie un billet d’avion depuis l’Afrique », témoignent Élise* et Claire*. Ces jeunes mariées ne veulent pas attendre l’année prochaine et l’éventuelle loi pour faire un bébé. Elles ont entamé de nouvelles recherches pour trouver un donneur.

Leurs deux premières tentatives de PMA artisanales ont échoué. Pourtant, pour elles, il est impensable de payer un homme pour mettre au monde un bébé. Une pratique pourtant courante à en croire Gérard. Selon lui, « certains demandent 200, 1 000 ou 1 500 euros pour un don ».  

Alors, quelques jours après avoir posté un message sur un groupe Facebook, Élise avoue être surprise que certains acceptent de donner « juste par générosité ». Face à elle, sa femme tempère : « Nous avons reçu entre dix et quinze réponses pour seulement deux de sérieuses. Il faut faire le tri avec les pervers et les dérangés ». Ce que Claire appelle des pervers, ce sont ceux qui ne veulent faire qu’en « naturelle », c’est-à-dire avoir un rapport sexuel complet. « C’est encore la façon la plus fiable qui soit pour procréer », estime Gérard, qui propose aussi cette solution aux femmes qu’il rencontre. Pendant la période d’ovulation de la future maman, il peut avoir jusqu’à trois relations par jour. Il se défend néanmoins d’avoir des idées déplacées.

Retranscription d'une conversation Facebook. (Anissa Katz/ 8e étage)
Retranscription d’une conversation Facebook. (Anissa Katz/ 8e étage)

Une troisième méthode d’insémination existe : la semi-naturelle. Le rapport sexuel s’y limite à l’éjaculation. Élise comme Claire ont immédiatement écarté ces deux dernières hypothèses. « Nous sommes lesbiennes, nous n’avons pas envie de coucher avec un homme », répondent-elles simplement. Concernant le choix de celle qui va porter l’enfant, elles estiment avoir procédé par logique : « C’est moi la première (Élise), car je suis la plus âgée. Pour le deuxième, ce sera la demoiselle (en montrant sa femme). On va faire en sorte qu’ils ne soient pas trop éloignés. Et ce sera avec le même donneur. C’était important pour nous que nos enfants aient un lien génétique et une ressemblance physique ».

L’insémination artisanale est donc l’unique solution qu’elles ont trouvée pour assouvir leur désir de maternité après avoir abandonné l’option d’une PMA en Belgique ou en Espagne. Deux pays où elles sont légales.

PAS SANS RISQUE

Pourtant, cette pratique n’est pas sans risque. Pour la santé d’abord. Claire et Élise ont demandé à leur donneur d’effectuer des tests pour s’assurer qu’il ne souffre d’aucune maladie sexuellement transmissible comme le VIH. « Cette démarche n’est pas automatique chez les couples », s’étonne Seb. « Seulement deux m’en ont fait la demande », nous assure-t-il.

Le risque judiciaire existe aussi pour les futures mamans, car la manipulation de sperme est interdite. Selon le Code pénal : « le fait de procéder à une insémination artificielle par sperme frais ou mélange de sperme provenant de don […] est puni de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende ». Cependant, pour Claire et Élise, il est quasi nul : « Comment peut-on prouver qu’on a fait cela de façon artisanale ? En plus, tout le monde s’en fout à part les gens de la Manif pour tous ».

Enfin, si la loi prévoit l’anonymat entre les donneurs et ceux qui bénéficient des dons, le principe n’est pas respecté lors de ces PMA clandestines. L’un des dangers : qu’un géniteur demande à reconnaître l’enfant. « Ça ne me viendrait pas à l’idée », assure Seb, même s’il apprécie de recevoir des informations sur sa santé ou la façon dont se déroule la grossesse. « Mais je ne veux pas m’intégrer dans leur vie de couple. La seule chose que je leur dis c’est que j’accepte de rencontrer leur enfant s’il le demande. Parce que je pense que c’est bien de savoir d’où l’on vient. »

* les prénoms ont été changés

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